20 avril 1828 : Il est le 1er Européen à revenir vivant de Tombouctou au prix de mille souffrances.

Ayant appris l'arabe, affrontant le pire, René Caillié réussit un des plus grands exploits de tous les temps. Qui le sait ?

Jeudi 19 Avril 2012 - 22:54

20 avril 1828 : Il est le 1er Européen à revenir vivant de Tombouctou au prix de mille souffrances.
Quand, le 20 avril 1828, le jeune René Caillié, 28 ans, découvre enfin Tombouctou, on peut dire que rarement un explorateur a autant souffert pour atteindre son but. Il en a bouffé, du sable, des injures et du Coran. Sans parler du scorbut, de la faim et des blessures. Même un chameau n'y aurait pas résisté. Caillié, si ! Jamais il ne renonce à atteindre la ville mythique nichée au coeur du continent noir, même mourant sur sa couche. Il est animé par une énergie indomptable. Il veut être le premier Européen à visiter Tombouctou et à en revenir vivant. Aussi, quand il arrive devant la cité, il commence par ressentir une immense satisfaction : "Je n'avais jamais éprouvé une sensation pareille, et ma joie était extrême. [...] Avec quelle ardeur je le [Dieu] remerciai de l'heureux succès dont il avait couronné mon entreprise ! Que d'actions de grâces j'avais à lui rendre pour la protection éclatante qu'il m'avait accordée..."

Drôle de protection ! La marche de l'explorateur solitaire a été sans cesse entravée par des obstacles infranchissables pour une âme ordinaire. Après quelques minutes d'exaltation, Caillé revient à la réalité des choses. Ce qu'il a sous les yeux, ce n'est qu'une bourgade misérable. "Je trouvai que le spectacle que j'avais sous les yeux ne répondait pas à mon attente ; je m'étais fait de la grandeur et de la richesse de cette ville une tout autre idée ; elle n'offre, au premier aspect, qu'un amas de maisons en terre, mal construites ; dans toutes les directions, on ne voit que des plaines immenses de sable mouvant, d'un blanc tirant sur le jaune, et de la plus grande aridité." Terrible désillusion. Après tout ce qu'il a souffert !

Malaria

La grandeur de Caillié ne vient-elle pas de ce terrible parcours du combattant qu'il accomplit seul, sans argent, sans centaines de porteurs, sans protection armée, comme ces Livingstone, Mungo Park ou autre Brazza ? Des explorateurs devenus célèbres, alors que lui reste dans l'ombre. Injustice. Rien ne prédestinait cet apprenti cordonnier à courir le monde, sinon les chaussures. Et encore n'en porte-t-il pas lors de sa balade africaine... Déjà, gamin, il dévore Robinson Crusoé et tous les autres romans d'aventures qu'il trouve. Ils lui permettent d'oublier un père boulanger (dans les Deux-Sèvres) condamné au bagne. Une fois que le poison de l'aventure a commencé à couler dans ses veines, il ne s'est plus arrêté. À 17 ans, il entre au service d'un officier de marine d'une flûte - La Loire - qui s'apprête à lever l'ancre pour le Sénégal. Elle appartient à une escadre de quatre navires envoyée par Louis XVIII pour récupérer cette nation africaine rétrocédée par les Britanniques. C'est au cours de ce voyage que la frégate La Méduse fait naufrage sur le banc d'Arguin, obligeant l'équipage à embarquer à bord du fameux radeau... de La Méduse.

La Loire, elle, arrive sans encombre à Saint-Louis-du-Sénégal, où le jeune Caillié, après quelques mois, est libéré de son service. Il se met alors en tête d'aller secourir le major Gray retenu au royaume du Bondou. Il part accompagné de seulement "deux nègres", mais la marche forcée lui provoque de telles souffrances qu'il doit abandonner son projet. Un ami officier qui le prend sous son aile lui offre un passage gratuit pour la Guadeloupe afin d'y chercher des aventures plus à sa portée. Au bout de six mois, le voilà de retour à Bordeaux, puis à Saint-Louis en 1818. Il se joint alors à une caravane partant approvisionner en marchandises toujours le même major Gray. Un calvaire ! Le jeune homme, obligé de suivre pied - les membres de l'expédition perchés sur des chameaux -, privé d'eau, est vite à bout de forces. Ses compagnons boivent de l'urine en désespoir de cause. Le major Gray est retrouvé. Le retour à la civilisation est un autre enfer. Caillié rallie Saint-Louis dans un tel état, épuisé par la malaria, qu'il doit rentrer en France.

Voyage épique

Durant quatre ans, il travaille pour un négociant en vins de Bordeaux, mais garde l'Afrique en tête. Il devient littéralement obsédé par Tombouctou, d'autant que la Société de géographie promet 10 000 francs à l'explorateur qui atteindra la ville et, surtout, en reviendra vivant. En 1824, Caillié débarque une fois de plus à Saint-Louis avec un plan parfaitement au point dans sa tête. Puisqu'il n'a pas un sou et que personne ne veut l'aider, le prenant pour un illuminé, il voyagera seul, en se mêlant aux innombrables caravanes de marchands qui sillonnent le continent. Pour passer inaperçu, il décide de se faire passer un musulman d'Égypte qui retourne chez lui après avoir été capturé, enfant, par l'armée de Bonaparte. Pour peaufiner sa couverture de musulman, il effectue un stage de formation de huit mois chez les Maures brakna de l'actuelle Mauritanie. Caillié y apprend des rudiments d'arabe, étudie le Coran et les principales coutumes locales. Le voilà fin prêt à entreprendre son expédition, mais le gouverneur du Sénégal, qui lui avait promis 6 000 francs, lui fait faux bond. Alors commence pour lui une longue période d'attente pendant laquelle il devient la risée des Occidentaux avec son déguisement d'Arabe qu'il ne quitte pas.

Décidant de ne pas attendre plus longtemps, il utilise ses maigres économies pour acheter la verroterie nécessaire, un parapluie, et une petite pharmacie. Le 19 avril 1827, sous le nom de Abdallahi, il se joint à une caravane qui part de Boké (actuelle Guinée). À Tiemé (aujourd'hui en Côte d'Ivoire), il doit faire une pause à cause de blessures au pied qui ne veulent pas cicatriser. Puis le scorbut le réduit à l'état de squelette. Il souffre au point de perdre la raison. Le prenant finalement en pitié, une vieille femme le nourrit d'un peu de riz. Une deuxième parvient à le guérir en lui faisant avaler une étrange décoction. Le 9 janvier, après cinq mois d'immobilisation, le jeune homme reprend enfin la route. Après un voyage épique en bateau sur le fleuve Niger, persécuté par des bateliers noirs, il arrive à Cabra, le port de Tombouctou.

Il passe treize jours dans la grosse bourgade, aimablement accueilli par un commerçant arabe. Il parcourt la ville de fond en comble, accumule les notes. Finalement, il est temps de partir pour ne pas se faire découvrir, et il se joint à une caravane pour traverser le Sahara jusqu'au Maroc. Il traverse un nouveau calvaire qui dure cette fois soixante-dix-huit jours. Une fois de plus la soif le torture, il se blesse en tombant, éprouve une faim cruelle. Tout cela sous l'oeil des chameliers qui se moquent de cet "Égyptien" si fragile. Il doit mendier sa nourriture. Il finit par rejoindre Tanger, où, après trois semaines de repos, il embarque sur une goélette à destination de la France. Le commandant écrit dans une lettre adressée au préfet maritime de Toulon : "La santé de mon passager est tout à fait délabrée. [...]. L'odeur qu'il exhale ne me permet pas d'habiter ma chambre depuis qu'il y est." Finalement, il arrive à Paris où il reçoit les 10 000 francs promis par la Société de géographie, et la Légion d'honneur. Sa santé reste précaire, ce qu'il ne l'empêche pas de se marier et de faire quatre enfants. À 38 ans, il meurt, probablement de tuberculose pulmonaire. Un autre, mieux né que lui et plus instruit, aurait probablement tiré honneur et fortune de son incroyable odyssée. Pas lui.


FRÉDÉRIC LEWINO ET GWENDOLINE DOS SANTOS
Lepoint.fr

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