ABDOULAYE NIANG, ANCIEN CHANTEUR DE KHASSAIDE: «Le jour où ma voix a cessé d’émettre un son…»

L’OBS – Sa voix de stentor a marqué des générations de mourides, de Musulmans. Abdoulaye Niang a triomphé partout au Sénégal, en Afrique et dans le monde. Aujourd’hui, il ne chante plus en public les panégyriques de Cheikh Ahmadou Bamba. Mais à 88 ans, il garde toujours son charme et son élégance et s’habille toujours avec recherche. Vêtu d’un boubou bleu «Bakha» une écharpe noire nouée autour du cou, assorti d’un bonnet de la même couleur. La maladie a eu certes raison de son timbre énergique, mais le vieil homme n’a rien perdu de sa verve d’antan. On le retrouve dans le populeux quartier de Pikine où ce chanteur célébré par la communauté mouride rouvre l’agenda de sa vie pour se rappeler au bon souvenir des Sénégalais.

Mercredi 2 Septembre 2015 - 15:57

ABDOULAYE NIANG, ANCIEN CHANTEUR DE KHASSAIDE: «Le jour où ma voix a cessé d’émettre un son…»
Vous vous êtes retiré des chants religieux depuis plus d’une décennie. A quoi consacrez-vous désormais votre vie ?

Depuis 1990, je ne chante plus. Je vis à Saint-Louis. Toutefois, je lis toujours les «Khassaïdes» (Panégyriques de Cheikh Ahmadou Bamba), plus qu’avant. Mais depuis que j’ai pris ma retraite, je ne rencontre aucune difficulté financière grâce à eux. Cela me fait plaisir. Les gens viennent tout le temps chez moi. Surtout en période de Magal des 2 «raakas». J’ai déjà des hôtes qui sont venus depuis quelques jours pour passer le grand Magal.

Donc vous ne vous sentez pas délaissé, oublié ?

Je ne me sens pas délaissé du tout. Mes talibés (disciples), mes amis, proches et admirateurs ne quittent pas la ville sans venir me rendre visite. Beaucoup de talibés mourides font le déplacement jusqu’à Saint-Louis uniquement pour me rencontrer.

Dites-nous un peu comment vous passez vos journées après votre retraite ?

Je passe mes journées à apprendre le Coran et les «khassaïdes» (panégyriques) si je ne me rends pas à Touba où se trouvent deux de mes épouses. Les deux sont avec moi à Saint-Louis et les deux autres à Touba. Après la prière de «Takussan» (Asr) je reste dans la mosquée que j’ai construite dans ma maison pour me consacrer aux paroles de Dieu et aux écrits de Serigne Touba Khadim Rassoul.

Avez-vous préparé la relève au sein de votre famille ?

Oui, j’ai transmis les rudiments du métier à deux de mes enfants qui chantent les «Khassaïdes» et qui tiennent des Dahira. Sokhna Ndèye Fatou Niang et Mamadou Niang, pour ne citer que ceux-là, assurent la relève. Ndèye Fatou Niang qui gère le Dahira des filles, a commencé l’exercice dès son très jeune âge. Elle n’avait que huit ans lorsqu’elle se rendait à Touba pour la première fois. C’est à ce moment qu’elle a piqué le virus. J’avais monté un Dahira pour leur apprendre les «Khassaïdes». En vue de les motiver, je leur donnais des habits, des montres… en guise de récompense à ceux qui maîtrisaient le mieux les «Khassaïdes». Ndèye Fatou Niang qui se fait plus remarquer sur la scène à mis sur le marché un album sorti durant le Magal 2011 et a pour titre «Yobalou Magalgui». Elle est actuellement en tournée à l’intérieur du pays.

Vos tubes sont toujours très écoutés, comment expliquez-vous ce succès ?

Je ne m’explique pas ce succès. Si ce n’est mon désir d’œuvrer pour Dieu et de partager à travers la chanson religieuse les écrits de Serigne Touba Khadimou Rassoul. Je ne me suis jamais rendu chez un charlatan pour massifier mon audience. Jamais.

Comment êtes-vous venu dans la chanson mouride ?

Tout a commencé lorsque mon père, Mor Absa Niang, m’a inscrit à l’école coranique de El Hadji Moukhsine Diop. C’était en 1932, je n’avais pas encore dix ans. Dix années plus tard, mon père me fera changer d’école coranique. Je poursuis mes études chez Tahirou Dièye. C’est de là que j’ai appris les «Khassaïdes». Avec mes camarades de daaras, j’avais la charge d’accueillir à l’a gare ferroviaire tous les hôtes mourides qui venaient à Saint-Louis. C’est par la suite que j’ai mis sur pied avec six autres camarades un groupe qui a pris part au Magal de Touba pour la première fois en 1943. Une première édition qui m’a permis de faire connaître mon répertoire. Serigne Modou Moustapha Mbacké, l’aîné de Serigne Touba qui était le Khalife, nous avait remis 1500 FCfa en guise de récompense à notre participation lors de la cérémonie religieuse.

Quel est le plus gros cachet reçu durant votre carrière ?

Je n’ai jamais demandé de rétribution. Toutefois, ce boulot avait bien enrichi mon patrimoine. Les récompenses que j’en tirais sont de diverses natures. J’ai reçu plusieurs cadeaux durant ma carrière. J’ai pu payer le voyage à La Mecque à tous les membres de mon groupe. On m’offrait même des épouses. Une fois, je m’en rappelle, on m’a offert 17 épouses au cours d’une rencontre religieuse. Mais je les ai toutes renvoyées avec la manière. Je ne faisais pas ce travail pour m’enrichir, ni pour avoir de jolies femmes. Une fois, à Guet-Ndar, quelqu’un m’a offert une boîte remplie de bijoux en Or au cours de la cérémonie. J’étais en train de réciter les «Khassaïdes». Mais je le lui ai retourné le lendemain, car je savais qu’il n’était plus conscient quand il le faisait. C’est en Côte d’Ivoire qu’on m’a offert pour la première fois le billet de La Mecque. Durant les rencontres religieuses que j’ai animées là-bas, on m’a également remis une télévision et une somme de 400 000 FCfa qui représentait beaucoup d’argent à l’époque. Serigne Abdou Khadre Mbacké, quand il était Khalife, m’avait offert sept terrains pour tous les membres de mon groupe. C’est quelque temps après ma rencontre avec le Khalife que je suis tombé malade. C’est dire que j’ai été gracieusement récompensé durant ma carrière.

«Le jour où ma voix a cessé d’émettre un son…»

Une maladie qui a mis fin à près d’un demi-siècle de carrière. Comment c’est arrivé ?

La maladie a surgi de ma vie de façon subite. C’était en 1990, lors de la cérémonie de réception du mari de la chanteuse Kiné Lam, qui revenait de La Mecque. C’est après avoir accompli ma mission que j’ai senti que mes cordes vocales ne répondaient plus. Et la situation ne s’est pas améliorée. Serigne Mbacké Sokhna Lô m’a alors conseillé de me rendre à l’étranger pour recevoir des soins. C’est lui qui m’a payé le billet pour la France et tous les frais. Six médecins m’ont suivi durant les six mois passés là-bas. Mais rien. Ma voix n’avait changé d’un iota et ne libérait aucun son. C’est à mon retour que Serigne Modou Bousso Mbacké m’a avoué qu’il fallait que cela se passe ainsi pour que je puisse me reposer et c’était la meilleure voie. Parfois je faisais des tournées qui duraient 15 jours sans répit.

Est-ce parce que vos cordes vocales ont été très sollicitées que cette maladie est arrivée ?

Oui, parce que je ne faisais pas moins de 160 rencontres religieuses par an. J’ai exercé le métier pendant vingt ans avant que je ne puisse bénéficier de l’aide d’un haut-parleur. Je me suis rendu dans toutes les régions du Sénégal sauf la Casamance, car je n’ai jamais eu l’occasion d’y aller. La France, la Côte d’Ivoire, je voyageais beaucoup dans le cadre de mon travail. Je pouvais enchaîner trois nuits de chants religieux sans dormir. Les rencontres religieuses se chevauchaient. Mais, je n’ai jamais accepté la thèse du coup de l’envoûtement que certaines personnes voulaient me faire croire. J’ai toujours refusé que l’on mette dans ma tête ces croyances.

Par la suite, il y a eu amélioration après un traitement qui n’a rien donné, expliquez-nous cet épisode de votre vie ?

Les médecins n’ont détecté aucune anomalie dans ma gorge. Je suis resté six mois sans parler. J’ai été par la suite orienté vers un autre médecin spécialiste des muets. Et là encore, aucun résultat favorable n’a été enregistré. Traînant toujours ma maladie, Sokhna Mbaye Mbacké m’avait demandé un jour de chanter pour elle. Ce que je fis aussitôt. Le miracle surgit, du coup. Mes cordes vocales reprenaient leur fonction. C’était comme si je n’ai jamais été malade. Tout le monde était ébahi. C’est là que j’ai recommencé à parler.

On vous a à plusieurs reprises déclaré décédé. Qu’est-ce que cela vous faisait lorsque vous appreniez ce genre de nouvelles ?

J’ai été déclaré mort, lorsque j’étais en France pour me faire soigner. On m’avait confondu avec un autre Abdoulaye Niang qui était aussi en France et qui était lui aussi malade. Ce ne fut, cependant, pas la seule fois qu’on annonce mon décès. Cela s’est répété à cinq reprises. La dernière en date remonte à trois ans et c’était lors d’un Magal des deux «Rakkaah». Cela ne fait que rallonger mes jours. Il y a des gens même qui pensent que je ne vis plus. Il y a quelques jours, un groupe de jeunes qui étaient venus pour rencontrer ma famille ont été surpris, lorsque ma femme leur a dit que j’étais dans ma chambre.

Quel est le plus beau souvenir que vous gardez de votre carrière ?

C’était lors de mon premier voyage à La Mecque, j’avais chanté le «Khassaïdes Wal Balalou» ce que beaucoup ont apprécié. Même les personnes démunies me donnaient leur aumône. C’était en 1977. Ce qui me réjouit également, c’est la considération que les gens ont envers moi, notamment Cheikh Amar (l’homme d’affaires), Mbakiyou Faye (représentant du Khalife général des mourides à Dakar), qui m’assiste toujours, Youssou Ndour (artiste planétaire) également que je n’ai jamais eu la chance de rencontrer, mais on me rapporte toujours son soutien…

«Philip, fils de Léopold Senghor, m’a approché un jour pour des enregistrements…»

Malgré votre talent vous n’avez jamais enregistré vos chansons en studio et pourtant elles se vendent bien sur le marché …

Ces gens venaient enregistrer mes chansons au cours des rencontres religieuses. Ce que je n’ai jamais refusé, car je voulais aussi leur donner l’opportunité de se faire de l’argent. Je n’ai jamais interdit à quelqu’un de faire du commerce avec mes œuvres. Philip Senghor (défunt fils du Président poète Léopold Sédar Senghor, Ndlr) m’a approché dans le passé pour que je fasse des enregistrements pour lui. Mais, je n’ai jamais voulu signer un quelconque contrat, car je craignais qu’après un accord, on monopolise mes œuvres, alors que, j’ai toujours voulu en faire bénéficier à tout le monde.

Quel est votre plus grand regret ?

C’est le fait que mes parents n’ont pas assisté à mon succès. Je n’ai pas eu la chance de les soutenir comme je l’aurai voulu, car mon père est décédé, lorsque j’étais très jeune. Je n’avais que ma mère qui subvenait à nos besoins avec ses revenus modestes. Elle était vendeuse au marché et moi je m’occupais de la maison, de mes petits frères et de mes petites sœurs. Je préparais le repas, je faisais le linge. On n’avait pas de soutien, pas d’appui et pourtant, on n’avait des parents et proches qui étaient bien nantis. Mais aujourd’hui ce n’est que de mauvais souvenir…

Vous gardez toujours la forme malgré vos 88 berges. Comment faites-vous ?

Je fais du sport. Puisque je reste toujours dans la maison, je ne sors que pour me rendre à Touba, je fais du vélo. Vingt minutes sur mon vélo fixe, c’est ce qui me maintient.

AIDA COUMBA DIOP


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1.Posté par Un fan le 02/09/2015 18:49 | Alerter
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UN MONUMENT!
C'est pourquoi je n'ai jamais compris l'aide lancée à la télévision il y a quelques années pour lui venir en aide et lui permettre de vivre dans une maison décente.

2.Posté par Mor yomble le 03/09/2015 12:45 | Alerter
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quel plaisir retrouver cet excellent chanteur religieux.
Dans ma jeunesse st louisienne,j'ai toujours entendu sa voix qui était unique.
je ne suis pas mouride,mais lorsque j'entendais "Yassourou Rassoulou lahi" tout mon corps frissonnait et je vous remercie pour ces moments de bonheur.
Que dieu vous garde encore pendant très longtemps

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