BOULIMIE FONCIERE, BOOM IMMOBILIER SANS COHERENCE, ANARCHIES EN TOUT GENRE: Le littoral au bord de l’asphyxie

Naguère laissés et même abandonnés aux seuls pêcheurs et leur science innée de la mer, le littoral et toute la côte sénégalaise, sont devenus l’objet de toutes les convoitises. Maisons de luxe d’un autre âge, hôtels, villas résidences, sont devenus des aires de jouissance des nouveaux riches et autres promoteurs connus ou cachés sous pseudonymes de courtiers. On est loin de l’ère des résidences de campagne qu’on appelait villas de campings. Nous sommes maintenant au cœur des terroirs de spéculation, du bradage foncier, mère de toutes les formes de fractures.

Lundi 8 Octobre 2012 - 07:23

BOULIMIE FONCIERE, BOOM IMMOBILIER SANS COHERENCE, ANARCHIES EN TOUT GENRE: Le littoral au bord de l’asphyxie
Sur un fond d’encombrement et d’anarchie sans aucune norme d’organisation tenant compte des réalités physiques du milieu, de la capacité de charge des écosystèmes marins et côtiers, le littoral sénégalais étouffe chaque jour un peu plus. Secoué par les effets des changements climatiques et de ses conséquences : avancée de la mer et érosion accélérée du front de mer, une ville comme Dakar voit son front de côte céder chaque jour sous le coup des vagues.
Où va le littoral sénégalais ? Terre de rencontre et de brassage, le littoral est un concept assez vague dans l’imaginaire des gens, mais pour les experts, il a contenu bien léché. Qu’est ce que le littoral pour un Dakarois ? Il le résumera au bord de mer et surtout à une route : la corniche s’il est à Dakar. La plage, quand il est sur la côte. Or la définition est pourtant beaucoup plus empreinte de contenu que la simple déformation sémantique que les Africains et même les Européens et d’autres peuples voudraient en faire.

Pour ce qu’en disent les spécialistes autres géographes et autres spécialistes de l’aménagement : « Le littoral est la bande de terre ou la zone comprise entre une étendue maritime et le continent, ou l'arrière-pays. » Selon les échelles retenues, « Le littoral peut s'étendre de quelques centaines de mètres à plusieurs kilomètres de part et d'autre de la limite terre-eau ou au sens strict, correspondre à l'estran. » Il est aussi défini comme « un Espace limité, convoité, attractif, propices aux différents flux (échanges commerciaux, déplacements...). Il accueille actuellement la majorité de l'humanité, nombre d'agglomérations et de nombreuses activités. On parle alors de littoralisation »

Pour argumenter un début de réponse face à une telle question, ces éléments primaires ouvrent sans doute de larges perspectives, mais ne sont qu’un résumé de la question. Si les tendances actuelles se précisent, l’occupation de cet espace attirant pour sa fraîcheur et la possibilité pour les gens de mer d’en tirer les ressources de leur vie, n’a pas fini d’en faire un lieu de en sursis. Une partie importante du littoral est considérée comme zones humides telles que définies par la convention de Ramsar.

Aujourd’hui, en dépit des efforts faits par l’Etat, les Organisations non gouvernementales, les associations pour la défense et la conservation de ces milieux fragiles qui composent un littoral ( la végétation alentours comme la mangrove, les diverses espèces ligneuses sous forme de lianes dans les zones frayères et le sable de mer), l’avenir n’est pas rose. Après cinquante années d’histoire, la réglementation est bien infime pour protéger et conserver le littoral. En dehors de la sommaire existence d’une Haute autorité sur la corniche, rien d’autres n’existe que les dispositions du Code de l’environnement et des établissements classés. Pas encore d’observatoire, ni de direction, le littoral est laissé aux spéculateurs, aux promoteurs et à qui veut acheter.

Or, les témoignages tirés des livres d’histoire renseignent encore davantage sur le rôle et la place des positions littorales acquises à l’époque des explorations et de l’installation des comptoirs de la colonisation dans ce qu’on a qualifié d’époque des découvertes. Le Littoral, un vaste sujet pour tout dire ignoré des thèses d’universités si ce ne sont quelques travaux de mémoire et de rares travaux de recherche. Dans le lot sort un ouvrage de référence au titre évocateur de la construction en Afrique des premières cités coloniales.

Il a pour centre d’intérêt : « Rives coloniales : Architectures, de Saint-Louis à Douala. » Sous la direction de Jacques Soullilou. Le livre informe que l’histoire des établissements européens au Sénégal débute au 15 ème siècle. Les navigateurs portugais longent ainsi les côtes du continent à la recherche de produits pour l’Europe. Et, après avoir suivi les côtes désertiques du Sahara et contourné un premier cap qu’ils vont appeler le cap blanc, ils découvrent des côtes habitées, puis un fleuve, le Sénégal et enfin un cap rocheux qu’ils vont appeler le Cap vert en raison de l’importante végétation qui le couvre. Première victime de ce rush sur le littoral, la ville de Saint-Louis, son île et sa langue de barbarie.

C’est ainsi que le long des côtes sénégalaises jusqu’à Douala, Kinshasa, jusqu’au cap que vont émerger les premiers comptoirs sur le continent. Littoral et côtes prennent de plus en plus d’intérêt dans les guerres de positionnement. Au Sénégal, Rufisque, Gorée, Saint-Louis prennent de plus en plus de l’importance; et les périodes d’exploration et précoloniale avec l’esclavage qui va suivre, sont à la base du démarrage d’un concept économique nouveau d’époque : le commerce triangulaire. Les bases sont là, posées pour une longue période après la découverte des côtes africaines.

Saint-Louis
Menace sur la langue de Barbarie


Ville plus ancienne dans son urbanisation en Afrique de l’ouest, Saint-Louis n’en est pas aujourd’hui la moins exposée. Prise au piège entre le fleuve et la mer, la vieille ville mérite une certaine attention. Surtout depuis que les projets immobiliers et touristiques ont envahi la langue de Barbarie, de l’autre côté de l’île. Secouée par les inondations, l’avancée de la mer et une mauvaise planification dans l’occupation de ses quartiers, Saint-Louis a connu depuis le 17 ème siècle un urbanisme volontariste et différents efforts d’adaptation de l’administration coloniale à son site. Et aujourd’hui encore, la ville est au cœur de certaines inquiétudes avec l’agrandissement progressif depuis le début des années 2000, de la brèche ouverte pour faciliter l’arrivée des eaux du fleuve Sénégal au niveau de l’embouchure.
Déjà dès l’année 1643, les graves crues du fleuve qui ont failli emporter la ville, ont poussé les occupants français à se déplacer de l’autre côté de l’île sans aucune volonté de quitter cette partie du Sénégal qui les intéressait et les occupait tant pour le développement du négoce et de leur commerce. Un fort est construit pour défendre les positions françaises. Et dans l’imagination des premiers occupants de l’île, les français qui se sont installés dès 1633 dans l’embouchure du fleuve estimaient que c’était une partie qui ne pouvait être attaquée par surprise par des navires ennemis ou des bandes de pillards maures.

Le reste est la suite d’une longue histoire d’efforts urbanistiques, d’ajustement aux crues régulières du fleuve jusqu’à la situation d’aujourd’hui. A l’époque, les vieux notables de la ville n’avaient pas encore entendu parler de changement climatique, mais connaissaient sans doute l’avancée de l’océan sur le continent. Et aujourd’hui encore, la mer n’arrête pas de bousculer ces pêcheurs de Guet Ndar, menaçant depuis l’ouverture de la brèche au début des années 2000, l’existence de la langue de Barbarie et d’une partie du Gandiolais.

L’histoire ne s’est pas arrêtée avec le départ des blancs. La vieille ville est toujours en sursis du fait des erreurs associées d’urbanisation, de la spéculation foncière, aggravées par les inondations dans certains quartiers de l’ancien faubourg de Sor à Pikine ailleurs.

L’urbanisme naissant des années 1800 où les grandes villes du littoral sénégalais qui ne comptaient pour l’essentiel plus de 10.000 habitants, a cédé la place à une autre forme d’approche de la question de la vie en cité au début du 20 ème siècle. Dakar, comme Saint-Louis, mais aussi des sites d’estuaires comme Kaolack, Ziguinchor sont devenus des espaces occupés, souvent envahis par une population de commerçants. Et aujourd’hui, les principales concentrations urbaines qu’on voit dans le pays sont situées pour l’essentiel sur le littoral.

Dakar, hier, ville nouvelle…
Aujourd’hui, symbole de l’échec urbain


A côté de Saint-Louis, l’histoire de l’occupation de la ville de Dakar et toute l’ancienne région du Cap vert ne s’est pas faite difficilement. Sous sa forme de presqu’île, la place forte du cap vert et sa région ont bénéficié des faveurs du colon. La présence de l’île de Gorée lui donnait un certain attrait, tout comme sa position prolongée dans l’océan. La Côte.
C’est dès 1765, lit-on dans les archives d’urbanisme, que le gouverneur de Gorée acquiert auprès du souverain local, le Damel du Cayor, le village de Dakar et les îles des Madeleines. Cette annexion ayant pour but non pas de préparer la fondation d’un établissement, mais de faciliter le commerce. Et ce n’est qu’en 1845 que se dessine l’idée d’aller occuper cette presqu’île. Dès 1857, la troupe prend possession officiellement du territoire de Dakar pour faciliter la circulation des biens et des personnes sur cette terre et éviter notamment le pillage des navires qui échouent sur les rivages…

Mais, à peine la troupe débarquée, ajoutent les témoignages, les Goréens s’empressent de louer ou d’acheter des terrains aux habitants de Dakar et y édifient rapidement des entrepôts. Nombreux sont ceux qui chercheront à occuper un maximum de surface dans l’unique but de spéculer. A l’époque déjà… Et c’est ainsi qu’en 1862, afin de freiner cette pratique, le gouverneur Pinet- Laprade établit un vaste plan de lotissement pour la ville où le sol est affecté de fonctions précises avec des terrains réservés pour des édifices publics.

C’est ainsi que les zones situées tout le long de la côte sur une largeur de 81 m ont été destinées à être des réserves foncières qui devaient être vidés des constructions en paille et en terre. Les autres terrains qui étaient à l’intérieur du périmètre de l’agglomération et déterminés par la trame orthogonale des rues dont même la largeur est définie précisément, pouvant être affectés à des particuliers selon le régime de propriété foncière établie en tenant compte des règles du Code civil…Cette mesure relative à une bonne organisation de l’espace, visait ainsi à éviter que ne se reproduisent les conflits apparus à Gorée où à Saint-Louis. « Dakar, selon le gouverneur Pinet-Laprade, ne devrait plus être un lieu subordonné aux intérêts particuliers ». On est déjà dans la vision et les probables contraintes du siècle à venir.

Dakar ville nouvelle hier, avec ce projet qui a été vivement critiqué par Goréens et Saint-louisiens qui voyaient venir leur abandon progressif, va avoir la faveur des investisseurs coloniaux. Et, avec le développement du port, la construction du chemin de fer jusqu’à Saint-Louis, un nouveau rôle dans l’histoire urbaine du Sénégal se dessine pour la ville. Devant la baisse de la croissance économique à Rufisque-la belle, et Saint-Louis, la cité d’hier, Dakar devient en 1904, capitale de l’Afrique occidentale française.

La ville du nord aménagée depuis les années 1633 perd son attrait. Rufisque la capitale de l’arachide aussi se retrouve seule face à l’océan, sans grand port, sans atours et ses petites choses qui enracinent la vie des grandes villes ; une sorte de malédiction qui le poursuit encore de nos jours, malgré la faible distance qui la sépare de Dakar. Bénéficiant du coup, de l’écrasante majorité des investissements d’infrastructures qui favorisent l’agrandissement et la finalisation des travaux du port, la capitale prend son envol au niveau du continent à l’instar du Caire, d’Alger, de Nairobi.
Une métropole ouest-africaine, pour reprendre la formule au professeur Assane Seck prend forme. Une fois encore sur la côte et le littoral comme pour s’ouvrir au large. Les sources d’histoire précisent même qu’à un moment, le gouverneur Pinet-Laprade aurait même imaginé la suppression de la ville de Rufisque en voulant imposer lourdement les commerçants de ce comptoir pour favoriser leur émigration vers Dakar…

Boulimie foncière et occupations irrégulières,
Le cauchemar des temps modernes


Dakar, ville de rêve. Mais Dakar, cité de tous les excès et de toutes les formes de concentration urbaine. Premières usines, factoreries, Banques, commerces en tout genre arrivent. La Compagnie française pour l’Afrique occidentale (Cfao) y installe ses quartiers. Les premiers cadres européens opérants en Afrique sont déjà installés. Et le budget de la ville explose. Mais, ce que le planificateur colonial n’avait pas pris en charge va tout de suite devenir une réalité. La première anomalie viendra avec le déplacement en 1916 des populations dites indigènes du centre qui va voir émerger un nouveau quartier : la Médina. Dès le début, l’opposition entre le centre ville qualifié de Plateau au reste de la cité va diviser les populations et sceller l’explosion de Dakar (peuplée pour l’essentiel par des lébous), en zones de séparation autour au des penc et tounds…


Sur le même registre, la création de la cité dortoir de Pikine en 1952 n’aidera pas à simplifier les choses. Aujourd’hui, encore, si l’agglomération dakaroise compte quelque 3 millions d’âmes, Pikine et son arrière pays sur lesquels se sont installées toutes les populations issues des nouveaux flux migratoires (venant de la Guinée, de la Côte d’Ivoire, de la Sierra Leone et encore), compte le lot le plus important. Cité dortoir, hier, Pikine, qui garde ses faiblesses des grandes banlieues africaines, n’a pas changé d’horizon. Trois grandes voies seulement symbolisent encore l’imaginaire urbain de ce qui n’est encore qu’un gros village d’Afrique : Tally bou mac, Icotaf, Tally boubess. Il s’agit principalement de route bitumée. Pikine est hors du temps.

L’autre anomalie dans la pensée urbaine coloniale a été d’avoir oublié que Dakar était une presqu’île parcourue par de nombreux marigots et rivières marginales comblées par erreur au cours des années. Aujourd’hui, encore victime de ce succès, la ville ne cesse de grandir et de voir émerger en son sein et sans aucun avenir, des zones de fractures et de rupture. Ces zones, principales plaies de l’agglomération dans les parties Nord, Est et Sud de la ville, sont devenues le terreau de la grande pauvreté, des inondations, du paludisme et du malaise urbain.

Loin d’être un paradis, la côte du côté de la capitale vit dans ses contradictions et aucun projet d’envergure, en dehors des ponts, voies souterraines, et tous ces immeubles en construction (hôtels, villas, résidences…) Pour rattraper le temps perdu, le président Wade tout seul a essayé de secouer le mammouth au pied d’argile. De nouvelles infrastructures qu’on ne connaissait pas dans certaines villes africaines sont apparues : un tunnel, ce n’est pas rien, mais sur un rivage rempli d’eau. Le péage sur la future autoroute Dakar-Diamniadio. Les Sénégalais n’avaient jamais vu çà sur place. Ils passaient les péages des autres sans toujours savoir comment on les franchissait. Maintenant, ils le savent. Mais, pour un éléphant embourbé au milieu de la vase argileuse d’un fleuve, difficile de trouver la voie quand on veut se passer des gros moyens…

Cet hivernage 2012 a étalé toutes les faiblesses de la planification urbaine autant face aux aprioris de la pensée coloniale sur la ville que sur les manquements d’une société plus moderne aujourd’hui. Projet d’envergure, les réalisations du président Abdoulaye Wade, sous la supervision de l’Agence pour la promotion des investissements et des grands travaux de l’Etat (Apix) ont été rattrapées par les critiques après les inondations remarquées après les fortes pluies du début de ce mois d’août, au niveau du tunnel, des voies souterraines de la corniche ; et pire, même sur l’autoroute à péage. Sur le littoral comme sur les terres intérieures, la ville reste une équation insoluble en Afrique. Et au Sénégal, la capitale reste le symbole de toutes les formes de fractures dont les maîtres mots sont connus : encombrement, anarchie, bataille autour des espaces de mendicité qui rapportent le plus, faiblesse de la conscience citoyenne etc.

Pour dire simplement que Dakar sur la côte, ne sera sans doute jamais le paradis rêvé. Mais plutôt, chaque jour, c’est un autre enfer en devenir qui reprend forme… Et comme toutes les autres années pluvieuses, l’hivernage 2012, risque de n’épargner ni les populations installées dans les logements aux allures de troglodytes du Plan Jayaay ni à celles auxquelles, le nouveau gouvernement promet le pompage des eaux de pluies… ou un hypothétique relogement… Vous avez dit enfer ? Désormais, le nom s’apparente à un lieu sur littoral : Dakar.

Mame Aly KONTE
Sudonline.sn

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