COLONEL MOUMAR GUEYE, ECRIVAIN «Certains éditeurs sénégalais manquent de compétence et de rigueur professionnelle»

De l’école élémentaire de Sénéfobougou à Saint-Louis en passant par l’Ecole Nationale des Cadres Ruraux (ENCR) de Bambey dans la région de Diourbel, Colonel Moumar Guèye, Ingénieur des Eaux et Forêts aujourd’hui à la retraite, avait toujours démontré des capacités rédactionnelles qui le prédestinaient à une brillante carrière d’écrivain. Son audience avec le Président Senghor en 1974 a sans doute été un évènement déterminent de sa vie. Avec six ouvrages à son actif, il est devenu incontournable dans le gotha littéraire de notre pays. Selon lui, certains d’entre les éditeurs sénégalais manquent de compétence et de rigueur professionnelle. Pour les empêcher de viser uniquement la subvention du Fond d’aide à l’Edition au détriment des auteurs, il propose, dans cet entretien qu’il a accordé à Sud Quotidien, la création d’une commission de contrôle et de déontologie. Entretien.

Jeudi 5 Janvier 2012 - 06:01

COLONEL MOUMAR GUEYE, ECRIVAIN «Certains éditeurs sénégalais manquent de compétence et de rigueur professionnelle»
Colonel Moumar Guèye, voudrez-vous nous rappeler comment vous est venue l’amour de l’écriture ?

Tout a probablement commencé quand j’étais à l’école élémentaire de Sénéfobougou à Saint-Louis, le jour où le maitre de la classe M. Abdoulaye Thiam m’a donné la note de 9,5 sur 10, suite à un devoir de rédaction. Plusieurs années après, à l’Ecole Nationale des Cadres Ruraux de Bambey (ENCR), le Professeur de français M. Labbé m’a donné une note de 18 sur 20 en rédaction, mais m’a ôté 2 points pour disait-il : «écriture détestable». En effet, autant je me débrouillais bien en français, autant j’écrivais mal et me retrouvais toujours sur mes «quatre appuis» en mathématiques. Je dois préciser qu’à l’ENCR de Bambey, j’étais le Rédacteur en chef du journal de l’école qui s’appelait «Le Rural» puis «Bambey». A cette époque là, pendant mes séjours à Saint-Louis, j’animais une émission culturelle qui avait pour titre : «Jeunesse et Culture», en compagnie de M. Babacar Fall Baker et Feu Ameth Yoro Ndiaye, sous l’égide du Foyer artistique culturel et littéraire du Fleuve. L’Emission était supervisée par Madièyna Ndiaye, Tayfour Diop et le Pr. Hamidou Dia. Le générique de l’émission était illustré par mon poème «Peuple Noir». Mon premier recueil de poème a été écrit en 1972 et avait été communiqué au Président L.S. Senghor à la demande insistante de l’écrivain guinéen Laye Camara. Ledit recueil a été étudié successivement par André Térisse et Pierre Klein alors conseillers culturels du Poète-Président. Après avoir lu ce recueil le président Senghor avait émis les impressions suivantes : «La variété de vos sources d’inspiration touchant à la nature, à la vie, à la mort et aux sentiments des hommes, offre un vaste champ d’expression littéraire et prouve que vous avez des dispositions confirmées dans le domaine de la poésie».


Vous avez à votre actif publié six ouvrages. Quelle est votre source d’inspiration ?


Je vous renvoie au premier constat ci-dessus fait par le Président Senghor, après avoir lu mon premier recueil de poèmes. Comme il l’a dit, mes sources d’inspirations sont, la nature, la vie, la mort, les comportements et les sentiments des humains. Bien évidemment, cela constitue un vaste champ d’expression littéraire et je ne m’en plains pas du tout.


L’environnement occupe une place de choix dans votre narration. Est-ce un choix délibéré?

Je voudrais rappeler que tout comme le grand fabuliste Jean de La Fontaine qui était Contrôleur des Eaux et Forêts, je suis forestier de formation. Je fais partie des rares sénégalais titulaires d’un diplôme supérieur de spécialiste de la faune et peut-être le seul Sénégalais titulaire d’un Master of Science en «Fisheries and Wildlife Sciences», délivré par Virginia Tech qui fait partie des 7 meilleurs universités aux Etats-Unis et des 200 meilleures au Monde. Je fus Conservateur du Parc National du Niokolo Koba. Ainsi la nature est ma principale source d’inspiration. C’est la raison pour laquelle, j’ai pensé que nul n’était mieux placé que moi pour écrire des livres didactiques sur L’ARBRE et sur L’EAU. Et quand j’ai soumis ces ouvrages au Ministère de l’Education Nationale, l’INEADE les a validés en ces termes : «… les ouvrages «L’ARBRE ET LA VIE » et «L’EAU UN TRÉSOR À PROTÉGER» de Moumar GUEYE, développent des thématiques dont le contenu est conforme à la politique éducative, pertinent et d’une valeur pédagogique avérée. Le texte est bien écrit dans un langage simple et accessible à l’élève.»


Dans votre dernier ouvrage «La Malédiction de Raabi», vous semblez faire le procès de la violence sociale dans notre pays. Quel est votre principal objectif ?


Je voudrais être considéré comme un écrivain pratique, utile, réaliste et opérationnel comme le militaire que je fus... Je ne cherche jamais à entrainer le lecteur dans des rêves futiles et sans lendemain. Je cherche plutôt à l’éduquer, à l’informer, à le réveiller et à lui donner le bon exemple à suivre et le mauvais exemple à éviter. Tous ces problèmes sociaux que vous avez relevés dans le roman, sont des maux quotidiens dans nos pays. J’ai donc volontairement inclus des messages dans le roman, afin que le lecteur garde toutes les moralités et leçons qui s’imposent après lecture de chaque chapitre. Je ne suis ni un écrivain laudateur, ni un écrivain insulteur. Je suis un écrivain humble, éducateur, ferme et courtois.


Vous avez fait éditer votre ouvrage aux Nouvelles Editions Ivoiriennes. Quelle est la raison de ce choix ?


J’ai déjà publié deux ouvrages chez des éditeurs sénégalais. C’est dire que je ne les ai pas formellement exclus, même si avec l’un d’entre eux la collaboration fut calamiteuse ! Mais cela n’a pas amoindri le capital de respect et d’amitié que je garde pour nos éditeurs. Toutefois, je dois à la vérité de dire que certains d’entre eux manquent de compétence et de rigueur professionnelle. Parfois, la qualité des livres qu’ils publient laissent à désirer et sont souvent fragiles et truffés de fautes. En plus, nos éditeurs après avoir publié les livres, se contentent d’organiser une symbolique cérémonie de dédicace et oublient d’assurer la promotion du livre dans les espaces de vente et sur internet. Il s’y ajoute que certains d’entre eux, après avoir touché l’argent du Fond d’aide à l’édition, exploitent les auteurs et ne leur payent jamais leurs maigres droits. Par ailleurs, la plupart de ces maisons d’édition sont inconnues sur internet et n’ont ni comité de lecture, ni administration fiable. Enfin, la quasi-totalité de nos éditeurs ne proposent pas leurs ouvrages à l’étranger et aux concours littéraires à travers le Monde. Même ceux qui ont reçu le grand Prix du Président de la République, ne sont pas bien connus hors du Sénégal.


Voudrez-vous bien être plus explicite ? Que suggérez-vous pour éviter ce «péché» des éditeurs Sénégalais dont vous faites état ?


La plus part des éditeurs sénégalais ne font aucun effort et semblent uniquement viser la subvention du Fond d’aide à l’Edition. Il devrait y avoir une commission de contrôle et de déontologie impliquant notamment le Ministère de la Culture, l’Association des Ecrivains, le BSDA, l’Association des Professeurs de Français entre autres pour règlementer cette activité. Ladite commission fixerait les conditions d’attribution du fond d’aide qui ne devrait plus être versé exclusivement aux éditeurs. Les auteurs en ce qui les concerne, devrait recevoir une partie de cette aide, en compensation de toute l’énergie intellectuelle qu’ils auront fournie durant leur travail solitaire de créateurs littéraires. Il faut reconnaitre que certains de nos éditeurs ne sont que de simples imprimeurs ! En revanche, les Nouvelles Editions Ivoiriennes ont prouvé partout leur rigueur et leur professionnalisme. C’est pourquoi j’ai choisi l’éditeur ivoirien.


Vous avez rencontré le Président Senghor. Cette rencontre a-t-elle été déterminante dans votre orientation littéraire ?


La première fois que Senghor m’a reçu dans son bureau du Palais de l’Avenue Roume en 1974, j’ai été introduit par un huissier habillé en «queue de pie» avec nœud papillon. L’homme qui m’a conduit devant le grand poète ouvrit la porte du bureau à double battants et m’annonça d’un ton solennel : «Monsieur Moumar GUEYE, le Président de la République vous reçoit ! » Dès que je posai le pied au seuil de la porte, le Président Senghor se leva, vint à ma rencontre, me serra chaleureusement la main, me pria de m’asseoir avant d’aller s’installer dans son fauteuil. «M. Guèye, je vous écoute» me lança-t-il avec fermeté et courtoisie. En agissant ainsi avec l’adolescent que je fus, le Président Senghor ne savait sûrement pas qu’il venait de m’administrer une grande leçon de courtoisie, de savoir vivre et de savoir être. En effet, depuis ce jour là, j’ai perdu la mauvaise habitude qu’ont beaucoup de bureaucrates, celle qui consiste à se vautrer dans un fauteuil en tendant la main à un visiteur sans jamais se lever. Je ne savais pas également qu’après cette rencontre, j’allais figurer pour la première fois, sur la feuille d’audience que Radio Sénégal annonçait tous les soirs dans son journal parlé et en ces termes : «Le Président de la République a reçu en audience plusieurs personnalités parmi lesquelles on note…. ». En plus de cette leçon de civisme, Senghor m’a insufflé le courage d’entrer dans la littérature et Camara Laye a balisé le chemin.

La lecture est de plus en plus délaissée de nos jours à cause des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Quelle solution préconisez-vous ?


Je pense qu’il n’y a aucune menace sur le livre et sur la lecture. En effet, je suis convaincu que l’humanité basculera dans une ignorance rétrograde quand elle tournera le dos au livre dont les plus dignes représentants sur terre sont La Bible, le Coran, la Thora et le Psautier. A mon avis, le livre restera toujours au cœur de la connaissance et de la science. Dans tous les cas, il appartient à l’Etat, en collaboration avec les écrivains, les éditeurs, les imprimeurs et les libraires de rendre le coût du livre accessible aux populations. Enfin, les enseignants devraient beaucoup lire et inciter leurs élèves à lire, au lieu de passer tout leur temps à revendiquer et à faire la grève !


Vous décriez assez souvent le massacre du Wolof dans les radios et télévisions sénégalaises. Avez-vous une solution?

Je ne cesserai de me battre pour le respect de la langue wolof dans les radios et télévisions de notre pays. Je tends à croire que ce sont les patrons de presse qui font preuve de laxisme et qui laissent faire leurs présentateurs se disputer la place du plus médiocre ! Même les titres des chansons et des émissions comprennent des fautes de prononciation et de transcription alors que le wolof est une langue riche et bien codifiée. Je dois d’ailleurs féliciter le Groupe Futurs Médias qui vient de donner l’exemple en organisant un important séminaire pour le renforcement des capacités de son personnel.

Nous sommes à quelques encablures de la présidentielle. Avez-vous senti un engagement culturel des différents candidats ?

Pour cela j’attends d’entendre les programmes définitifs des candidats pour me déterminer et me prononcer. Pour le moment je n’entends que l’expression d’intérêts personnels de certains candidats, mais pas encore ceux du peuple Sénégalais…

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1.Posté par zoumba le 05/01/2012 06:52 | Alerter
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Bravo au colonel Moumar Gueye qui ne met pas les gants pour installer carrément les mots les plus justes définissant ce problème.

Pour exemple, est-ce normal que tant de mes amis en France ou Belgique ne puissent trouver ni en rayon ni sur la toile du net mon roman Les Anges Blessés, lequel pourtant a bénéficié du Fonds d'Aide de la Direction Nationale du Livre, et qui depuis sa parution, se vend comme de petits pains ? car en principe, si un tel fonds existe, on peut valablement supposer que c'est pour la promotion du livre.

Est-ce normal qu'après des années l'auteur jure n'avoir jamais reçu de sous de son éditeur, en dehors de l'avaloir d'avant parution ?

Et puis même si mon éditeur est un homme charmant et sympathique, en principe l'auteur devrait pouvoir suivre l'état des ventes de son ouvrage, ne serait-ce que pour sa propre information. Sur ce plan nous sommes carrément dans l'expectative. Et qui nous dit que des tirages ne sont pas faits, qui nous soient cachés..

Tant que rien n'est fait pour corriger toutes ces anomalies, nous autres simples écrivains, ne pourront que suivre les brisées, écrire des livres et les leur remettre en manuscrits à exploiter, au sens majuscule du terme.

Dieu quel courage, ce cher bon tonton Colonel, et quelle pertinence.
Dieu quelle clairvoyance, ce bon vieux Ndarinfo. Encore merci, vraiment.

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