Cahier ramadan 2016 – il était une foi… : La face caché de El Hadji Ibou Sakho

El Hadj Ibrahima Sakho (1911-1994) a marqué son époque par ses prêches mémorables et sa formidable capacité pédagogique. Animateur attitré du Gamou de Tivaouane, ce grand combattant de l’Islam laisse à la postérité la prière de la Salatoul Tasbiyou ou Abassa (prière du rachat). L‘Obs vous fait découvrir la face cachée de cet érudit. Tel que vous ne l’avez jamais connu.

Jeudi 9 Juin 2016 - 08:03

Comme la lumière fut. Des humains émergent du néant. Transcendent toutes les générations. Toutes les époques, tous les âges. Ces élus de Dieu marquent, de leur aura et leur science, tous les hommes qui les ont pratiqués. El Hadj Ibrahima Sakho, grand érudit de l’Islam et éminent membre de la confrérie Tidiane, est de ceux-là. Plus connu sous le nom de Mame Ibou Sakho, il est né en 1911. Ce jour du mercredi 20 décembre, la famille Sakho de Keuri Kao accueille son deuxième enfant. Dans ce quartier de Rufisque (30 km de Dakar), le couple Elimane Sakho et Fatou Ndiaye dite Ngouye Sigui, tout à leur joie, baptisa le nouveau-né du nom de Ibrahima Sakho. Il fut confié, dès sa plus tendre enfance, par son père, à son oncle Abdou Cissé dit «Borom Djamal», un fidèle compagnon de El Hadj Malick Sy. «Borom Djamal», un érudit de l’islam, était un cousin très proche d’Elimane Sakho. El Hadj Ibrahima Sakho le rejoint donc à Djamal, dans la région de Kaolack, afin d’y parfaire son éducation. Il y paracheva son apprentissage du Coran, avant de retourner au domicile familial rufisquois. Dès son retour, son père lui donne le Wird. Il avait 18 ans. Son érudition précoce ne fit toutefois, pas d’El Hadj Ibrahima Sakho un homme affranchi de la tutelle parentale. Malgré ses facultés exceptionnelles, il restait avant tout l’enfant de sa mère, Fatou Ndiaye. Une maman qu’il adorait plus que tout et à qui il vouait un profond attachement. Au point qu’il ne posait aucun acte sans lui demander, au préalable, son accord. Séga Sakho, son fils cadet, raconte : «Mon père était très attaché à sa mère. Un jour, alors que son père envisageait de l’emmener s’instruire au métier de la menuiserie, il lui demanda d’aller requérir l‘approbation de sa mère, avant d’y aller. Tout heureux dans son nouvel uniforme, il alla demander l‘autorisation à sa mère. Cette dernière lui demanda, à son tour, quelle réponse il avait donné à son père. Mon père surpris, resta muet. Sa mère lui dit d’aller parfaire son apprentissage, afin d’être à l’image de son père, plutôt que d’aller apprendre un métier.» Une réponse qui a beaucoup plu à son père qui loua la clairvoyance de son épouse. Ainsi, El Hadj Ibrahima poursuivît ses humanités religieuses.

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Citoyen français

El Hadj Ibrahima est né français. Citoyen des 4 communes (Dakar, Rufisque, Gorée et Saint-Louis), il n’a jamais fréquenté l‘école française. Il n’échappa, cependant pas, au service militaire et participa même à la 2e guerre mondiale (1939-1945). Un bref passage dans l’Armée qui n’entame en rien sa vocation de grand prêcheur. La preuve, ses camarades retiennent de lui, un grand adorateur du Prophète (Psl) qui distribuait la bonne parole partout. Même en képi. A son retour de la guerre, il effectuera le pèlerinage à La Mecque, à 34 ans. Déjà très ancré dans sa religion, il fut nommé imam du quartier de Mérina, alors qu’il effectuait le 5e pilier de l’Islam. «Nul n’est prophète chez lui», aime-t-on à dire, mais avec El Hadj Ibrahima Sakho, l’adage fond comme du beurre sous le soleil rufisquois. Du moins, selon les dires de son fils, Séga Sakho. Il dit : «Mon père était bien prophète chez lui. La preuve, il a été nommé imam alors qu’il était encore à La Mecque. Et jusqu’à sa mort, il a dirigé la prière à la mosquée de Mérina et d’Arafat (deux quartiers de Rufisque). Orateur hors-pair, El Hadj Ibrahima Sakho s’est taillé une belle réputation, malgré son jeune âge. Une belle adresse qui lui valut l’attention d’Abdou Diagne, père de Youssou Diagne (1er Président de l‘Assemblée nationale sous Abdoulaye Wade). Séga Sakho : «Moustapha Cissé, frère d’Abdou Cissé, maître de mon père, devait animer le Gamou annuel d’Abdou Diagne, au campement Nguékokh (Route de Mbour), mais son bus a accusé de retard. Et le Gamou devait se tenir le même jour. Face à l‘urgence, les organisateurs ont été voir mon grand-père, lui demander si son fils serait disposé à animer le Gamou.» Nous étions en 1927. C’était le premier Gamou animé par El Hadj Ibrahima Sakho et ce fut un réel succès. Et le début d’une longue série. De bouche à oreille, la réputation d’Ibrahima Sakho qui trônait fièrement sur ses 16 ans fit son assise. Les fidèles se l’arrachaient. A Dakar, par exemple, ce fut Seyni Gueye dit «Sangue Bi», un dignitaire lébou et bâtisseur de la Grande mosquée sur l’eau qui organisât son premier Gamou, en 1932. «Mon père avait l’habitude de dire que s’il était lutteur, c’est à Dakar qu’il avait livré son premier combat», confie Séga Sakho. Et c’est bien plus tard, suite au décès du père de El Hadj Makhtar Seck (prêcheur à la Rts) que les dignitaires lébous ont convenu de faire de Ibrahima Sakho, le prêcheur de la mosquée de Tieudème à Sandaga (centre-ville dakarois). Il y faisait des prêches durant tout le mois de Ramadan, pendant 32 ans. Bourhane Ndiaye, secrétaire particulier d’El Hadj Ibrahima Sakho : «C’était son occupation favorite durant le mois de Ramadan. Il passait toutes ses journées à la mosquée de Tieudème, à faire des prêches. Il y allait très tôt le matin et ne rentrait à Rufisque que le soir, après la prière de Takussan. Et après des dattes et un bon bol de lakh au Ndogou, il se retirait dans sa chambre, se consacrant à la lecture du Coran et des hadiths. Et cela, jusqu’au petit matin.»

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«Un jour, un homme m’a interpelé…»

El Hadj Ibrahima Sakho était aussi célèbre et célébré pour ses prêches mémorables que pour son exceptionnelle capacité pédagogique. Pour lui, après le travail, il n’y avait pas de repos. Bien au contraire, il exhortait toujours ses camarades à préparer l’au-delà. Et pour ce faire, il choisissait le samedi et les jours fériés pour sillonner le pays et prêcher la bonne parole. Il lui arrivait même d’aller dans les pays frontaliers. D’ailleurs, c’est le Gabon qui a reçu sa première visite à l‘étranger. En son temps, il jouissait d’une bonne assise et c’était un véritable succès que de réussir à décrocher El Hadj Ibrahima Sakho, comme animateur lors d’un Gamou. Son grand combat était de faire disparaître toute trace de colonisation et d’implanter dans les cœurs et les esprits, la religion musulmane. Pour El Hadj Ibrahima Sakho, les soirées étaient une occupation frivole pour les jeunes. A la place, il préférait les Gamou et les prêches sur la vie du Prophète (Psl). Bourhane Ndiaye, secrétaire particulier d’El Hadj Ibrahima Sakho : «Gorgui (le vieux) avait l’art de maintenir les gens éveillés lors de ses prêches. Il avait le don de captiver son auditoire par ses plaisanteries et ses boutades. Et quand il effectuait ses prêches, il ne lisait jamais de livres, car pour lui, en procédant ainsi, le prêcheur n’inculquait rien de nouveau à son auditoire.» Séga Sakho en rajoute une couche et rapporte une anecdote : «Un jour, un homme m’a interpelé pour me dire qu’il ne connaissait pas mon père, mais il savait que c’était un pédagogue hors-pair, car sa mère de 75 ans, qui n’a jamais été à l‘école, captait parfaitement tous les enseignements d’El Hadj Ibrahima Sakho. Elle les mémorisait en un laps de temps et les récitait par cœur.»


El Hadj Malick Sy, Ibou Sakho et les ablutions

Entre Ibrahima Sakho et la famille Sy s’est tissée une relation quasi fusionnelle. Comme une sorte de legs qu’il a reçu de son père, Elimane Sakho, un des 40 muqqadams du vénéré El Hadj Malick Sy (1855-1922). Choisi pour son courage et sa témérité par El Hadj Malick Sy pour implanter l’Islam dans la vieille ville de Rufisque, Elimane Sakho décida, un pour, de présenter son fils à son guide spirituel. Il prit le train avec son fils en direction de Tivaouane. Leur arrivée dans la cité religieuse coïncida avec l‘appel pour la prière de Takussan. El Hadj Malick Sy venait juste de finir ses ablutions. Elimane s’avança vers lui et lui dit : «Cheikh, je te présente mon fils. Je voudrai que tu formules des prières pour lui.» Aussitôt dit, aussitôt fait. El Hadj Malick Sy posa ses mains encore mouillées sur la tête du petit Ibou Sakho et formula des prières. Cela dura un bon moment. Suffisant pour que le jeune Ibou se sente envahi d’une sensation unique. De là, naquit sa grande admiration et fidélité pour la famille d’El Hadj Malick Sy. Séga Sakho : «Mon père était à ses aises dans la cour de El Hadj Malick Sy. Il n’y connaissait aucune restriction. Il disait de Serigne Babacar Sy qu’il était le remplaçant d’El Hadj Malick Sy. Il désignait El Hadj Malick Sy comme son tuteur, Serigne Mansour Sy Malick Balkhawmi comme son guide spirituel, Abdou Aziz Sy Dabakh était son modèle et Habib Sy, son grand ami et l’homonyme de son fils aîné. A la mort de ces derniers, il a désigné Abdou Aziz Sy Dabakh comme étant la représentation de tous ces êtres disparus. Sa relation avec Abdou Aziz Sy Dabakh était unique. Et lors des obsèques de mon père, quand Abdou Aziz Sy Dabakh est venu présenter ses condoléances, il a dit qu’avant de présenter ses condoléances à la famille, il allait présenter ses condoléances au «Hilassoul Zahab (son livre)» et au Coran qu’El Hadj Ibrahima Sakho a participé à diffuser un peu partout dans le pays. C’est pourquoi, d’aucuns disaient de El Hadj Ibrahima Sakho qu’il était né durant une période exceptionnelle, car il a vécu de l‘époque de Serigne Babacar Sy à celle de Serigne Abdou Aziz Sy Dabakh. Et de l’ère de Serigne Fallou à celle de Serigne Saliou.» Inconditionnel de la famille Sy, El Hadj Ibrahima Sakho se vit confier l’organisation du Gamou de Tivaouane qu’il animera de 1958 à 1994.


Salatoul Tasbiyou contre l’oisiveté des jeunes

La foi d’El Hadj Ibrahima Sakho au Prophète (Psl) était telle qu’il ne pouvait concevoir qu’un musulman rejoigne l’au-delà, sans rien d’autre pour l‘accompagner que ses bonnes actions et ses prières. En ce temps, ils étaient nombreux, les croyants, musulmans comme chrétiens, à rallier en masse Popenguine, lieu du pèlerinage marial. Un jour de l’année 1969, alors qu’il se reposait devant sa maison, un groupe de jeunes, toutes obédiences confondues, l’a dépassé. Intrigué, il s’est demandé où ils pouvaient bien aller. Un de ses compagnons lui répondit que ces jeunes, musulmans comme chrétiens, ralliaient Popenguine. Et que les musulmans étaient du lot, car ils étaient oisifs. El Hadj Ibrahima Sakho se promit de leur trouver une occupation l’année suivante. Et c’est ainsi qu’en 1970, il initia, en compagnie de Serigne Abdou Lahad, la première édition de la Salatoul Tasbiyou (Abassa ou prière du rachat) à Nguékokh. Grand ami de toutes les familles religieuses, il y convia tous les marabouts des grandes confréries. Et c’est un marabout du nom de Baye Modou Fatah qui dirigeât la prière de cette première édition. «Il a participé à l’Abassa pendant 24 ans. Aujourd’hui, nous en sommes à la 46e édition. Il n’a jamais voulu faire de l’Abassa un évènement festif, raison pour laquelle, la manifestation se tient toujours en plein jour, dans un endroit inhabité», explique Séga Sakho.

Pas d’école française pour les enfants

El Hadj Ibrahima Sakho a donné le Wird à ses 4 femmes. Père de plusieurs enfants, Il n’a jamais voulu que sa progéniture fréquente l’école française. «C’était un papa rigoureux qui nous a toujours enseigné les écrits du Saint Coran. Nous n’avons pas été à l‘école française, mais nous ne nous plaignons pas. Tous ses enfants travaillent aujourd’hui dans l’Administration. Nous le craignions beaucoup, car il était strict et ne tolérait aucune déviance», souffre Séga. El Hadj Ibrahima Sakho était le même partout. Dans sa maison comme en dehors. Il parlait peu, préférant plutôt lire le Coran. Bourhane Ndiaye, secrétaire et beau-frère d’El Hadj Ibrahima Sakho : «Gorgui était l’époux de ma grande sœur. C’était un saint homme qui n’aimait pas les frivolités. Il n’était pas un adepte de la langue de bois. Il adorait les personnes discrètes. On pouvait rester des heures à discuter ensemble.» Autre aspect méconnu de l’homme de Dieu : El Hadj Ibrahima Sakho n’était pas un grand gourmand. «Il se nourrissait pour l’essentiel de biscuits et de lait. Il raffolait du lait concentré sucré Nestlé. Il dormait très peu et passait le plus clair de son temps à réciter des versets du Coran. Il n’admettait pas que les gens puissent perdre leur temps à dormir, alors qu’ils peuvent le mettre à profit, en étudiant les versets du Coran.»


Il n’a jamais été consulté par un médecin

Décoré de l’Ordre du Mérite par le Pape Paul XI (Giovanni Battista Montini, né le 26 septembre 1897 à Concesio, près de Brescia (Italie) et mort le 6 août 1978 à Castel Gandolfo (Italie), alors qu’il s’était rendu au Vatican, sur invitation du souverain pontife, El Hadj Ibrahima Sakho a toujours cru en l’accomplissement du dialogue islamo-chrétien. C’était aussi un grand cultivateur. «En 1956 déjà, Il avait un grand verger à Bayakh (région de Thiès). Il y a d’ailleurs construit une mosquée. En 1957, il acquit un terrain à Nguekokh (route de Mbour) et y érigea une grande mosquée», confie son fils. El Hadj Ibrahima Sakho vécut pendant 83 ans et durant toute sa vie, il n’a jamais été consulté par un médecin. «Il trouvait contradictoire d’enseigner le Coran qui comportait des versets capables de soigner n’importe qui et n’importe quoi et d’aller se faire soigner chez un médecin, européen de surcroit. Quand il était malade, il lui suffisait de prendre un verre d’eau, d’y réciter les sourates «Falahi et Nassi» le boire pour se remettre aussitôt d’aplomb. Une fois, il est tombé malade et le président Abdou Diouf lui a envoyé un médecin militaire. Il a demandé un verre d’eau et a fait dire au médecin de lui réciter dessus les sourates «Falahi et Nassi» et de remettre sa vie entre les mains de son Créateur», argue son fils. Il en fut ainsi jusqu’à ce fameux jour du samedi 13 août 1994. Un jour que son fils cadet, Séga n’oubliera jamais. Ce jour-là, El Hadj Ibrahima Sakho a gardé le lit qu’il n’avait pas quitté depuis la veille au soir. A son chevet, son secrétaire particulier, Bourhane Ndiaye le veillait, récitant quelques versets du Coran. Soudain, comme dans un bref accès de lucidité, il interpella Bourhane, lui demandant de faire appeler ses deux fils Ahmad Cissé Sakho et Séga Sakho. Ce dernier raconte : «Ce jour-là, il nous (mon grand-frère et moi) a fait appeler par Bourhane, pour que nous lui récitions le Coran. J‘étais à sa gauche et mon grand-frère à sa droite. Nous avions récité respectivement les sourates «Yassin et An’Am». Quand nous avons achevé la lecture, il a dit : «Amine». Nous avons rejoint nos chambres, au rez-de-chaussée. Après la prière de Fadjr (aurore), il nous a fait appeler à nouveau pour qu’on lui récite encore le Coran. Nous avons effectué le même rituel qu’avant, mais à la fin de notre récital, il est resté muet. Nous avons interpellé Bourhane pour qu’il le fasse réagir.» En vain. El Hadj Ibrahima Sakho n’était plus de ce monde qu’il a quitté sans crier gare. Il ne verra jamais cette aube du 13 août 1994. A 8H, Il ferma les yeux pour ne plus jamais les ouvrir, à son domicile de Keuri Kao (Rufisque) qui a accueilli son premier cri. Il repose depuis au campement Nguekokh, un lieu qu’il affectionnait et où il a demandé à être enterré. Il laisse comme testament 16 œuvres, des bandes sonores et cette phrase soufflée comme une dernière recommandation à l’oreille de Bourhane Ndiaye, son secrétaire particulier : «Cultivez l’honnêteté et évitez l‘impatience.»

NDEYE FATOU SECK obs

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