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De la gare de Dakar à l’usine des eaux de Mbakhana : Prémices d’un patrimoine industriel au Sénégal ?

La «Compagnie du chemin de fer Dakar-St-Louis » (Dsl) a été créée en 1883, afin d’exploiter l’infrastructure réalisée par la société́ de Construction des Batignolles. En 1932, la compagnie du Dsl fut remplacée par la Régie des Chemins de fer Dakar-Niger. L’évocation des débuts des chemins de fer au Sénégal est juste un prétexte pour parler de patrimoine industriel. Les exemples sont nombreux.

Samedi 14 Octobre 2017 - 08:00

De la gare de Dakar à l’usine des eaux de Mbakhana : Prémices d’un patrimoine industriel au Sénégal ?
 En effet, le Sénégal constitue l’un des premiers pays en Afrique de l’Ouest où la disponibilité́ de matières premières locales avait permis le dévelop­pement sur place de certaines activités industrielles, des huileries, des savonneries et des unités de production textile. Oui, un riche patrimoine industriel existe bien dans notre pays, mais il est largement méconnu, et parler de patrimoine industriel au Sénégal constitue une gageure.

Cependant, le moment est bien choisi parce qu’il semble y avoir une plus grande sensibilité au sujet de la part des autorités. Cette prise de conscience est indispensable et urgente, car ce patrimoine est gravement et irrémédiablement menacé. L’usine des eaux de Mbakhana à St-Louis, par exemple, qui servait à alimenter la ville en eau potable, abrite encore l’une des plus anciennes machines à vapeur de l’Afrique noire. Mais qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Cette usine est dans un état de délabrement avance et son devenir mérite réflexion.

Pour mieux analyser le patrimoine industriel sénégalais, il nous parait important de comprendre toutes les problématiques relatives à son évolution au plan national afin de mieux nous interroger sur son contenu. La question des approches et des définitions est importante, car les trajectoires historiques et les processus d’industrialisation sont totalement différents d’un pays à l’autre et selon les continents. Les problématiques soulevées par le patrimoine industriel sont aujourd’hui peu abordées par les professionnels africains du patrimoine et de la culture en général, et sont rarement choisies dans les projets de recherche en milieu universitaire, en particulier au Sénégal. Le patrimoine industriel est pourtant intéressant et pertinent a tous points de vue. D’abord pour son important potentiel pédagogique, ensuite pour son caractère historique, technique, scientifique, social et culturel.

Lorsqu’une entreprise parle de son patrimoine, ce qui nous vient à l’esprit en premier lieu, c’est l’ensemble de ses actifs, mais aussi de ses brevets, son savoir-faire, son image de marque ou la cohésion qu’elle tire de la mobilisation de son personnel autour de ce que l’on appelle la «culture d’entreprise ou l’image de marque». Mais quand les sciences sociales parlent de patrimoine industriel, elles n’évoquent non point un «fonds de commerce» mais un legs, une mémoire, les traces d’un passé industriel.

Qu’est-ce que c’est le patrimoine industriel ?

C’est lors de la conférence internationale organisée par The International  Committee  for the Conservation of  Industrial Heritage  (Ticcih) à Stockholm, en 1978, qu’une première définition du patrimoine industriel fait consensus. En 2003, les délégués de Ticcih, réunis en Russie, ont souhaité́ arrêter une définition plus large consignée dans la charte dite de Nizhny Tagil : «les bâtiments et les structures construits pour des activités industrielles, les processus et les outils utilisés, les villes et les paysages dans lesquels ils sont situés, ainsi que toutes leurs autres manifestations, tangibles et intangibles, sont d’une importance fondamentale. Ils doivent être étudiés, leur histoire doit être enseignée, leur sens et leur signification doivent être explorés et clarifiés pour tous.

Les exemples les plus caracteristiques devraient etre identifies, proteges et conserves, en accord avec l’esprit de la Charte de Venise, au service et au profit du présent et de l’avenir. Le patrimoine industriel comprend «les vestiges de la culture industrielle qui sont de valeur historique, sociale, architecturale ou scientifique. Ces vestiges englobent : des bâtiments et des machines, des ateliers, des moulins et des usines, des mines et des sites de traitement et de raffinage, des entrepôts et des magasins, des centres de production, de transmission et d’utilisation de l’énergie, des structures et infrastructures de transport aussi bien que des lieux utilisés pour des activités sociales en rapport avec l’industrie (habitations, lieux de culte ou d’éducation)».

Peut-on parler de patrimoine industriel dans un pays comme le Sénégal ?

L’analyse de l’histoire écono­mique du Sénégal nous montre que le processus d’industrialisation y est indissociablement liée à la présence française (période coloniale) et ce depuis des siècles. Schémati­que­ment, ce processus s’est opéré en deux phases principales : une première amorcée durant la période coloniale et une seconde, après l’Indé­pen­dance, caractérisée par une forte diversification des activités. Au moment de son accession à la souveraineté́ nationale, le Sénégal, héritier d’une importante infrastructure économique et indus­trielle, était relativement privilégié́ par rapport aux pays de la sous-région. Ce legs était constitué d’une économie essentiellement agricole et d’un secteur manufacturier relativement développé́ et contrôlé par la puissance publique. De l’industrie alimentaire aux industries minières et chimiques, en passant par le raffinage du pétrole, l’électricité́, l’eau et le secteur bancaire, presque toute l’économie était alors contrôlée par l’Etat. Dans ce contexte très encadré, les initiatives de développement industriel résultaient d’une politique de transformation des ressources locales (arachide, poisson, phosphate, coton, cuirs, etc.)

Quels sont les enjeux et les défis que nous pose le patrimoine industriel ?

Une fois confirmée la présence d’un important patrimoine industriel au Sénégal et une fois posé son diagnostic, le spécialiste du patrimoine doit se poser plusieurs questions pertinentes par rapport à celui-ci : ces témoignages anciens de la présence coloniale au Sénégal méritent-ils d’être préservés ? Ont-ils encore une signification pour les populations qui vivent à proximité de ces vestiges ? Leur réhabilitation ne pourrait-elle pas favoriser ou tout au moins constituer le point de départ d’une renaissance économique, touristique ou industrielle ?

A toutes ces questions, la réponse est : oui ! Le patrimoine industriel est un champ de la connaissance historique dont les méthodes associent la prise en compte du bâti, le milieu géographique et humain, les processus techniques de la production, les conditions de travail, les savoir-faire et les rapports sociaux, les expressions culturelles, etc. A ce titre, il doit impérativement être préservé comme un legs qui se transmet aux générations à venir.

Mais au-delà du principe, se pose la question de la valorisation de cet héritage. Nous pensons en l’occurrence que sa reconversion pour y accueillir des activités nouvelles serait le choix le plus judicieux. Pourquoi ne pas transformer les centrales 1 ou 2 de la Senelec situées à Bel air en un musée de l’énergie ? Pourquoi ne pas transformer un des entrepôts arachidiers de Rufisque en musée de l’industrie et du travail ? Les exemples de possibles reconversions sont nombreux et nous pouvons aisément énumérer plusieurs sites qui seraient de formidables générateurs d’activités nouvelles : Bata, Cafal, Icotaf, ou encore la Sotiba.

En conclusion de cette brève analyse, nous pouvons affirmer que le patrimoine industriel sénégalais ne pourra s’intégrer véritablement à notre fond culturel (héritage industriel) que si, au-delà de l’aspect colonial, nous puissions l’intégrer à notre vécu du quotidien et sous toutes ses formes (architecturales comme mémo­rielles). Et ceux qui souhaitent le protéger et le faire vivre à savoir les populations et les politiques, adhèrent également aux valeurs (identités reçues) mais aussi notre propre identité à savoir être en phase avec notre propre culture.

Abdoulaye GAYE
Doctorant Centre de Recherches Historiques (Crh)
Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (Ehess)
Paris 
abgaiye@hotmail.com


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