ENTRETIEN AVEC LE PHILOSOPHE/ECRIVAIN ALPHA AMADOU SY : «LA NOTION DE TRANSHUMANCE RESTE UNE DES PLUS OPERATOIRES POUR ELUCIDER UN CERTAIN TYPE DE MOBILITE DES ACTEURS POLITIQUES » .

Lundi 27 Avril 2015 - 13:53


Merci à Alpha malgré un emploi du temps surchargé comme d'habitude; il a pu nous produire une pensée lucide et clairvoyante sur le sujet qui traverse le monde politique sénégalais et la société sénégalaise( la transhumance chez Macky Sall); il nous decille les yeux et l'esprit. pape CISSOKO

-Le président Macky SALL vient de nous faire l'apologie de la transhumance. Cet homme libéral dit ne pas comprendre pourquoi on traiterait quelqu'un qui change de camp politique comme il le voudrait. En votre qualité de philosophe, quelle réflexion vous suggère cette pensée du Président?

Il faut peut-être en revenir à cette bonne vieille méthode philosophique consistant à circonscrire le contenu sémantique des notions mises en fonction dans un discours. Dans cet esprit, la transhumance ne traduit pas le changement de camp politique en soi. Pour preuve, le Président s'est donné en exemple. En quittant le PDS, dans les conditions que je rappelle dans mon livre consacré à la présidentielle sénégalaise de mars 2012, pour fonder à ses risques et périls, l'APR, personne, ni de l'opposition ni du PDS, ne l'avait taxé de transhumant. J'ajoute que, par cet acte de rupture, il a dû engranger pas mal de sympathie de la part de ses concitoyens.

La transhumance renvoie à ce mouvement consistant à rejoindre une formation politique adverse et/ou un homme politique, souvent précédemment voués aux gémonies, avec la garantie ou l'espoir de bénéficier de sinécure. Le transhumant est toujours en attente à l'image de l'animal qui court derrière d'autres prairies. Ou autres cas de figure, qui n'est pas antinomique aux précédentes, le responsable politique qui a dû confondre sa poche avec celle de l' État, et qui cherche est se mettre dans les bonnes grâces des nouveaux gouvernants dans le but de se faire oublier à l'heure des comptes, que toute bonne république se doit d'exiger de la part de ses citoyens qui ont eu à gérer ses deniers. À ce sujet, je rappelle souvent cette sérieuse mise en garde du socialiste Cheikh Tidiane Dièye, formulée au lendemain de la première alternance politique : « Tous ceux qui envoient des signaux au nouveau pouvoir sont immensément riches et auront, certainement, du mal à prouver l'origine de leur fortune. Afin que l'on ne s'intéresse pas à leurs biens mal acquis, ils veulent aller se refugier derrière le nouveau pouvoir et s'offrir ainsi une nouvelle virginité. Cela ne se passera pas ainsi ». Malheureusement, sa mise en garde est restée sans écho au sein du régime libéral.

- Le Président Sall trouve que cette qualification est d'autant plus impertinente qu'il n'existe plus de frontière étanche entre les idéologies, pour ne pas dire mort des idéologies ?

Cette remarque n'est pas indigne d'intérêt. Nonobstant le fait que la mort des idéologies est une sentence toujours prononcée sur un terrain idéologique, toute la question est de savoir si la mort des idéologies signifie l'enterrement au premier plan de l'éthique. C'est cela le problème de fond. Au demeurant, je considère qu'il y a au moins deux idéologies qui, elles, ne mourront jamais, quelques soient, par ailleurs, leurs formes d'expression historiques : celle qui prône la justice sociale et l'équité, confrontée à celle qui est pour l'inégalité et l'injustice. Il est vrai que la mobilité est moins violente au regard du fait que c'est le même parti qui éclate et qui procède à un e sorte de redistribution des rôles. Ainsi, passer du PDS à l'APR, de Rewmi à l'APR ne pose au plan de l'idéologie strict sensu aucun problème majeur. Sous ce rapport, la question n'est pas tant l'idéologie, en tant telle, que la raison qui soutend l'action et l'engagement politiques. Or, la transhumance range l'idéal, l'éthique et les scrupules aux oubliettes au profit d'un investissement politique froid qui procure, dans le ici et le maintenant, des dividendes politiques et des postes de sinécures. Dans cette dynamique au cours de laquelle l'éthique est mise en exil, le transhumant est souvent pris à défaut de reniement d'autant qu'il se vend en général en excellant dans l'art de brûler sur la place publique ce qu'il chérissait, de vouer une allégeance d'un autre âge à la personne qu'il s'était évertué à traiter de tous les noms d'oiseaux. Et le triomphe de la stratégie du vase communiquant explique le retour des mêmes perversions dans le landernau politique. Les nouveaux pouvoirs oublient souvent les véritables acteurs de leur propre avènement ; ce faisant, ils n'envisagent de massification que sous le mode du recrutement dans les rangs des anciennes formations défaites!

- Depuis un certain temps, le changement de bord politique est devenu un jeu d'enfant, même si ce phénomène existe dans toutes les démocraties, Me WADE en a fait une pratique courante avec des moyens financiers et matériels qui couronnent le transhumant ? La parole politique a-t-elle aujourd'hui un sens au Sénégal ?

Vous avez raison de dire que ce phénomène existe dans toutes les démocraties, et n'était pas non plus ignoré des Sénégalais. Le parti socialiste l'avait expérimenté en coptant les responsables les plus influents des partis politiques de l'opposition dans l'espace du pouvoir. L'entretien des transhumants, dans le contexte de l'application des douloureuses Politiques d'Ajustement Structurelles, avait, en partie, trouvé son corollaire dans la poussée démographique ministérielle, et dans l'instauration du Sénat et du Conseil économique et social, institutions décriées tant que l'opposant politique est hors de l'espace présidentiel. C'est aussi le lieu de se rappeler de la fameuse loi Niadiar Séne, portant augmentation du nombre de député dans un pays confronté à une terrible demande sociale. On se souvient aussi du célèbre chroniqueur de Walfadjiri, Abdou Sow, pseudonyme de Mame Less Camara, qui s'offusquait, en toute légitimité, de l'embouteillage à la porte du Conseil des ministres ! Il n'est d'ailleurs pas étonnant que, depuis, au delà des professions de foi, aucun gouvernement n'a su honorer l'engagement de réduire le nombre de ministres à 25 !

Cependant, avec Wade, il a pris des proportions surréalistes avec comme arrière-fond cette philosophie cynique qui lui est prêtée : si tu veux avoir les Sénégalais, il faut se résoudre à mettre le prix. Les fameux dossiers des audits ont souvent été traités sous le mode du chantage politique. Aujourd'hui, la curiosité est de voir quelle finalité le pouvoir de Macky Sall va-t-il assigner à cette exigence citoyenne qu'est la traque des biens mal acquis.

Il est clair que la parole politique est en souffrance. Un des proches militants du Président Sall est allé jusqu'à dire que tous les prédécesseurs de l'actuel locataire du Palais ont eu à se dédire et que, par conséquent, le président n'a pas à se formaliser ! Cette thèse repose sur une amnésie totale : Macky Sall aura été le seul candidat à une présidentielle dans ce pays à avoir bénéficié du soutien des Sénégalais dont l'un des griefs portés précisément à Wade est d'avoir renié sa parole du haut de ses 87 ans ! Autrement dit, formuler une pareille invitation c'est oublier que le respect de la parole donnée, dimension essentielle de l'assainissement des mœurs politiques, participe des demandes fondamentales des citoyens-électeurs qui ont porté Macky Sall au pouvoir.

- Le chef de l'Etat invite à cesser ce débat, non sans considérer que l'usage du mot « transhumance » pour des êtres humains est simplement indécent.



Cette interpellation pose un double problème. Le premier est que l'analogie, la métaphore, la comparaison sont des outils de la pensée humaine. Ils sont opérationnels auprès du concept dont usent, en toute légitimité, le philosophe et l'homme de science ! Dans le conte comme dans le proverbe, quand on dit Bouki, le lièvre, que sais-je encore, en réalité on s'adresse à qui ? On parle de qui ? Mais des hommes ! D'ailleurs, lui-même, il confesse aller à la pêche ... des voix !

Sans être grossier ni irrespectueux, je pense que la notion de transhumance a beaucoup contribué à élucider ce phénomène bien connu dans l'espace politique sénégalais. Qui plus est, la plupart des actuels alliés du Président Macky Sall, ont, en partie, circonscrit leur identité politique par l'usage du concept de transhumance doublé d'une critique virulente de sa pratique.

Le second problème, c'est la mise en demeure adressée aux non politiques à arrêter de juger les politiques comme si la République ne trouvait pas vitalité et richesses dans l'unité de sa diversité et de la pluralité de ses composantes ! Le pluralisme républicain n'est même pas réductible au multipartisme et au pluralisme médiatique ; a fortiori à une quelconque mouvance politique. Si le pluralisme est la matrice de tout véritable régime démocratique, c'est dans la mesure où il capitalise toutes les expressions et toutes les sensibilités qui ont droit de cité dans la Cité en vertu du déploiement de la raison critique, levier de la démocratie et de la science ! Sous cet angle, l'inquiétude porte ici sur la politique des deux poids deux mesures. Le Président Macky Sall affirme ne pas pouvoir arrêter le débat sur la durée de son mandat, en cours dans sa propre formation politique. D'un même mouvement, il invite à mettre un terme au débat sur la transhumance !

- Pour avoir lu Machiavel et le Prince, Jean Paul Sartre, Les mains sales, ne pensez-vous pas que la critique de la transhumance participe d'un moralisme qui, de toute évidence ignore les exigences de la realpolitique ?


Il est clair que la gestion du pouvoir a ses propres règles et exigences. Ce n'est pas un hasard si les dérives autoritaristes lui sont consubstantielles. Mais, justement la critique alimente ces contre-pouvoirs sans lesquels les institutions républicaines sont vidées de leur âme. Du reste, il n'est pas superflu de noter que la démocratie, en plus des institutions, n'est crédible et performant que vis-à-vis de son degré d'imprégnation de l'esprit républicain qui l'enveloppe. Cet esprit se décline, entre autres, par l'altruisme qui structure les incontournables rapports entre Alter et Ego. Montesquieu a suffisamment attiré l'attention sur cette dimension en soutenant que le civisme c'est la préférence de l'intérêt général par rapport à l'intérêt particulier. Et il ajoute : chose pas aisée ! C'est un devoir républicain que de rappeler, à haute et intelligible voix, à ceux qui nous dirigent ce pour quoi ils sont élus.


Sous un autre rapport, la critique de la transhumance, déborde la dimension morale et même éthique pour déboucher sur une question, à la fois, de bonne gouvernance et de gestion des hommes. L'insertion des transhumants, au-delà de la logistique qui l'accompagne, engendre un dysfonctionnement dans la gestion républicaine. Quand, quelqu'un se retrouve dans un service, pas en vertu de ses compétences intrinsèques mais comme protégé de tel ou tel, il est dans la posture de quelqu'un qui échappe aux règles en vigueur et peut être amené à nager à contre-courant non sans narguer son chef. Ce sont ces dérives et perversités du clientélisme politique qu'amplifie la transhumance.

Il s'y ajoute l'équation de l'intégration du transhumant dans sa nouvelle formation politique. Il est difficilement accepté par ceux qui se considèrent comme des militants de la première heure. Pire, en général, le transhumant est un ex-adversaire politique, battu à plate couture dans son propre fief. Si en plus, il est soupçonné de traîner des casseroles, son intégration dans son nouveau biotope devient plus qu'hypothétique. Pour preuve, on entend souvent des récriminations provenant de l'APR et de la Coalition Macky 2012 ; elles ne sont sans doute pas toutes de l'ostracisme et du refus de la massification. Dès lors, il n'est pas évident que l'éloge de la transhuamnce contribue outre mesure à massifier un parti.
En tout état de cause, la notion de transhumance reste une des plus opératoires pour élucider un certain type de mobilité des acteurs politiques.

Par le Pr Alpha SY, intellectuel à la pensée aiguisée qui perçoit vite les dérives et subterfuges du monde politique et de la société sénégalaise dans son ensemble.
Auteur de plusieurs ouvrages voir ichrono.info exlibris
Animateur de café philosophique et de rencontres culturelles au Sénégal et à travers le monde.
Professeur de philosophie

http://ichrono.info

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