«En fait, le régime Compaoré était carrément satanique !»

Dans la villa ensanglantée du frère de l’ex-président ou dans celle encore pimpante de sa sœur : scènes post-insurrection au Burkina Faso.

Mercredi 12 Novembre 2014 - 06:19

C’est un peu la petite maison des horreurs version burkinabée : des traces de sang sur les murs. Mais aussi des intestins, retrouvés on ne sait où et qui pourrissent sur la pelouse du jardin. Sans oublier l’odeur de macchabée qui, par endroits, s’impose au milieu de cette vaste demeure dévastée. Depuis le week-end dernier, la maison saccagée de François Compaoré, le frère du président déchu, est devenue la dernière attraction à Ouagadougou. L’ambiance y est morbide, fascinante. Tout autour, la capitale semble pourtant avoir retrouvé un rythme de vie normal, ses grandes artères sont à nouveau envahies d’une armada de motocyclettes. Comme si, après les violences de dimanche, les Burkinabés avaient décidé de marquer une pause. Ce lundi, les déclarations du nouvel homme fort du pays (du moins provisoirement) étaient pour la première fois rassurantes : certainement sous la pression de la communauté internationale, le lieutenant-colonel Isaac Zida a promis une transition «dans le respect de l’ordre constitutionnel» et même la désignation d’une personnalité consensuelle pour la mener à bien, et ce rapidement. «Archéologues». Mais la page ne se tourne pas si vite. Et c’est avec une curiosité avide que la foule découvre l’antre de l’homme de l’ombre de l’ancien régime. Plus encore que Blaise Compaoré, son frère cadet était craint et haï. En prenant d’assaut sa villa vendredi, alors que François Compaoré s’enfuyait au Bénin, les manifestants sont allés de surprise en surprise. Aujourd’hui encore, on continue à sonder les trous creusés dans les murs, à fouiller dans le tapis de documents et papiers qui recouvrent les sols de toutes les pièces. Souvent avec un mouchoir sur le visage, pour éviter l’odeur de mort. Lundi, les «archéologues» des vestiges de l’ancien régime ont découvert un fétiche et une tête de bélier. Aussitôt jetés dans un trou d’égout devant la maison. Un groupe de curieux se penchent, sifflent d’un air désabusé, soudain indifférents aux jeunes gens qui les harcelaient pour leur vendre contre 500 francs CFA (moins de 1 euro) «le dossier complet» : des photocopies de documents retrouvés dans la maison, mais aussi des «photos souvenirs» trouvées par les premiers arrivants : on y voit un crâne et une femme penchée sur ce qui ressemble à un corps : «C’est la femme de François ! Sur cette photo, elle est en train de boire le sang d’un albinos !» s’exclame un jeune vendeur. Aussitôt, l’attention est détournée ailleurs : à l’intérieur de la maison, quelqu’un vient de retrouver un nouveau document. Il le brandit. Un attroupement se forme : c’est une longue lettre tapée à la machine qui s’intitule «Conseils au capitaine Diendéré». Impossible de la lire dans le détail au milieu de cette foule excitée. Elle n’est pas datée. Mais s’agit-il de l’actuel colonel Diendéré ? Ce dernier était jusqu’à vendredi le patron de la sécurité présidentielle. D’ailleurs, il est toujours à Ouagadougou, lui. Et ne semble pas avoir perdu pour l’instant beaucoup de son pouvoir, même s’il ne s’expose pas. Pampa. Au Burkina Faso, il y a la rue, qui s’enflamme régulièrement désormais. Et il y a les coulisses, où se nouent les tractations. D’ailleurs, ce n’est pas «portes ouvertes» partout. Pour s’en persuader, il suffit de se rendre à 35 km de la capitale, à Ziniaré, village natal de l’ex-président. On peut y visiter l’église, belle bâtisse en brique rouge, où a été baptisé Compaoré. Et, perdu dans la pampa, l’orphelinat parrainé par sa femme, Chantal. Pour le reste, c’est un bourg poussiéreux et misérable d’où émergent quelques bâtiments administratifs aussi neufs que déserts, devant lesquels paissent des troupeaux de zébus. «Blaise n’a rien fait à Ziniéré, il n’a rien construit», soupire Gaston Sedgho, un typographe au chômage, installé au marché devant un bol de dolo, sorte de sorgho fermenté. Portraits. Pourtant, Blaise Compaoré a bien construit quelques belles maisons. A commencer par la sienne : elle se cache au bout d’une superbe allée encadrée de lampadaires bleu ciel, un peu à l’écart du village. Mais impossible de remonter l’avenue : sous une guérite, trois hommes en civil, peu amènes, bloquent toute tentative. Il y a aussi la maison de sa sœur Antoinette : magnifique villa rose, d’un goût un peu clinquant, au cœur du bourg. Sa famille est toujours là. Derrière l’immense portail, des hommes sont affalés sur de larges canapés sous l’auvent de l’entrée. Sur les fenêtres du rez-de-chaussée, il y a toujours de larges portraits de l’ex-président, accompagnés du slogan «la vision d’un Burkina émergent». On y accueille les visiteurs, on leur offre même une bouteille d’eau. Mais les commentaires sur la situation sont laconiques, sur la défensive. Et «madame Antoinette» restera invisible. C’est à Ziniéré que s’étaient réfugiés ministres et députés jeudi. Tous sont partis et certains sont retournés à Ouagadougou, réfugiés dans l’enceinte surprotégée de l’immense camp de gendarmerie de Paspanga. Dans l’attente de quel dénouement ? Hors de portée en tout cas des commentaires des visiteurs de la maison de François Compaoré : «En fait, ce régime était satanique ! Le frère du Président pratiquait même la magie noire !» s’exclame un petit homme au visage recouvert de scarifications. Qui soupire : «Il a manipulé, il a tué. Mais Dieu n’est pas pressé, et là enfin c’est fini.» Maria MALAGARDIS Envoyée spéciale à Ouagadougou Libération. Fr

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