Entretien avec l'artiste costumière Mame Faguèye Bâ de Saint-Louis.

Mardi 27 Août 2013 - 14:13

Entretien avec l'artiste costumière Mame Faguèye Bâ de Saint-Louis.
AFQG : Parlez nous de votre création. Vous ciblez plusieurs domaines : la haute couture, le prêt à porter, les accessoires.


Disons que je ne me limite pas à dessiner des lignes de vêtements. J'ai aussi une démarche artistique comme un sculpteur devant ses matières. Je tente de rendre beau ce qui n'est pas forcément noble au départ.

J'aime à travailler, à transformer la matière ; lui donner du volume ; travailler de nouvelles coupes ; harmoniser les couleurs... Je suis née à Saint-Louis du Sénégal. C'était la capitale de l'AOF comprenant le Mali actuel, le Sénégal et la Mauritanie. Saint-Louis était aussi un comptoir pour l'Europe. Je m'y ressource fréquemment et tente de rendre hommage à cette ville à travers mes créations en exprimant cette diversité culturelle. Je suis également costumière et viens notamment de confectionner des costumes pour un spectacle de danse dédié à Maurice Béjart à Dakar où j'ai pu revisiter le "Sacre du Printemps" et eu le plaisir d'habiller Germaine Acogny.

J'ai eu à réaliser les costumes de "Tableau Ferraille" de Moussa Sène Absa qui m'a valu le premier prix des costumes au MNET 98 en Afrique du Sud. J'ai également fait les costumes de "Karmen", "Un Amour d'enfant", "Le Prix du Pardon" pour les réalisateurs africains mais aussi "Capitaine des Ténèbres" de Serge Moati, "Tremblements Lointains" de Manuel Poutte, réalisateur belge, "Black" de Pierre Laffargue, Clandestino de Olivier Langlois, réalisateur français... Créer un style pour une personne par rapport à sa personnalité, ses fonctions, son rôle, la personnalité de son rôle, ses formes : que ce soit au cinéma ou dans la vie, j'ai à peu de choses près la même démarche. Au cinéma, il faut en plus gérer les costumes, les patiner, reproduire un costume fonctionnel pour les films historiques ou le style de l'époque. Quelques mois avant sa mort, Henri Duparc voulait travailler avec moi pour ses nouveaux projets de film et cela n'a pas pu se faire. C'est un grand regret pour moi. Au delà de l'homme chaleureux qu'il était, il a apporté une vision du cinéma en Afrique.



AFQG : A qui sont destinées vos créations ?



Ma clientèle est vraiment très variée. Bien sûr, je suis sénégalaise et je fais des kaftans, des boubous, des tenues de ville qui représentent mon travail de tous les jours, mais je ne suis pas une créatrice ethnique. J’essaye de tout faire au contraire pour que mon style plaise au monde entier. Qu'une toile soit réalisée par un artiste peintre en Afrique ou en Europe, si le travail est impeccable, il l'est pour tout le monde. Ce que j'aime à présenter sur les podiums ce sont mes créations, des modèles où l'on voit vraiment le travail du créateur. Que le public ressente cette émotion qui se rapproche de la mienne quand j'ai eu à réaliser le modèle qui passe devant leurs yeux. Pour mon travail de ligne de vêtements prêt-à-porter, ce devrait être une marque qui porte ce travail et qui devrait le montrer.



AFQG : Qui est la femme Mame Faguèye Ba ?



Je suis une femme simple qui aime ce qu'elle fait. Je tente d'être une citoyenne du monde. Pour le reste, c'est à mon entourage qu’il faut poser la question.



AFQG : Pensez-vous un jour créer pour les hommes ?



Il faut leur demander ce que je fais pour eux. J'aime habiller les hommes, leur donner un look qui leur correspond, du costume au kaftan en passant par des tenues dites urbaines. J’ai notamment eu à créer pour un distributeur américain une ligne "urbaine" 15/25 ans (filles et garçons.).

AFQG : Quelle est votre vision de la création Africaine ? Pensez-vous qu'il est temps qu'elle s'exporte plus à l international ?


De quelle création parlez-vous ? La création ethnique ou la création destinée à la communauté africaine dont les modèles ont été vus et revus?

La création dans sa conception doit-être une vision universelle. Nous avons peu de créateurs portant cette vision en Afrique, ce qui pousse le créateur à devenir commercial de son entreprise. Ce sont deux métiers différents qui ont tendance à limiter le créateur. Au mieux, il devient créateur d'événements. Demandez à Galiano de créer des vêtements pour son ethnie... Un créateur doit se rapprocher de l'universel sous peine de se limiter lui-même. Si non, bien sûr que la création africaine est riche, riche en couleurs, riche en matières et riche des différentes façons de travailler cette matière. Il faut croire à notre savoir-faire si non vous en serez à rendre un hommage à titre posthume comme on l'a fait pour Chris Seydou qui n'a pas pu vivre de ce métier à hauteur de ses compétences.


AFQG : Quels sont les principaux freins ?


Où sont les créateurs professionnellement reconnus ? En Afrique subsaharienne nous n'avons pas d'industrie du textile, cela pose une vraie question. Prenez la filière coton, une partie est produite en Afrique et elle nous revient en tissu sous des marques européennes comme la plupart des tissus. Très peu de distributeurs appellent un styliste d'Afrique pour dessiner une ligne. Quand ils arrivent à le faire, c'est dans des conditions inacceptables où vous êtes le "nègre" du soi-disant créateur... Il faut vraiment, à la fois que l'on assainisse notre secteur et que l'on l'organise. Où sont les investisseurs qui croient professionnellement investir avec un créateur ? Voilà autant de questions auxquelles il va falloir répondre très vite pour ne pas se priver d'un nouvel esthétisme naissant.



AFQG : Aujourd'hui Dakar est une capitale de la mode respectée, que voudriez vous nous dire à ce sujet?


Dakar capitale de la mode... En tant que sénégalaise je le souhaite. Il y a eu des tentatives comme la SIMOD d'Oumy Sy à qui il faut rendre hommage. Il y a Sira Vision de Collé Sow. La critique que je peux faire au sujet de ces événements c'est que chacun de nous peut organiser son spectacle propre en invitant les autres... Mais de là à en faire son propre carrefour de la mode, il y a un pas que je ne veux pas franchir. N'y a t-il pas encore là mélange des genres ? Il nous faut de véritables professionnels internationaux de la mode indépendants des créateurs capables de créer des événements d’envergure où seul le travail de chacun serait mis en valeur.



Lors de ces événements il faut que les professionnels de la mode mondiale soient là, les journalistes aussi pour que l'on puisse dire que Dakar est une capitale de la mode respectée. J'ai été sacrée meilleure styliste de l'Afrique de l'Ouest en 2002 à l'occasion de ECOFEST organisé au Nigeria. Cet événement a récompensé des stylistes et des mannequins. Il a été organisé par des professionnels. Le jury était composé de professionnels de la mode internationale africaine, mais aussi européenne et américaine. Je souhaite vivement faire défiler mes créations à Dakar dans ces conditions.



AFQG : Le Président Wade vient d'offrir une boutique pour la création africaine internationale, pensez vous que ce genre d'initiative suffise?



C'est une bonne initiative en effet. Notre président nous a aussi promis une visibilité dans de grands magazines de la mode internationale en français et en anglais. Mon souhait est que ces "boutiques" soient plus un principe de show-rooms où des critiques pourraient voir le travail de chacun comme cela se fait en Europe. Il me parait aussi important de créer un salon de la mode annuel où des professionnels, financiers, distributeurs seraient présents.


J'ai un autre souhait à faire : c'est celui, de la visibilité des corps de métiers que forme notre secteur d'activité. Nous avons une richesse artisanale à développer comme la broderie par exemple, des savoir-faire indiscutables que nous avons du mal à utiliser par manque d'organisation et de financement, ce qui pousse ce secteur à se cacher sous la bannière styliste pour pouvoir défiler sur un podium... Encore une fois, il nous faut organiser le secteur en rendant respectables les métiers artisanaux de la mode. L'investisseur, le chef d'entreprise, le commercial, le styliste qui doit utiliser les corps de métier de cette filière, ne peut pas être la même personne...


AFQG : Parlez-nous de votre collection actuelle : thématique, choix des tissus…



Je vous ai tantôt parlé un peu de ma démarche. J'aime à travailler la matière, à lui donner forme et volume dans la sobriété. Je travaille aussi bien les matières dites nobles comme la soie ou le cuir, que des matières tissées comme le coton, le lin, l'organza que je mélange avec des matières solides comme la calebasse, et des accessoires comme l'ambre, le cuivre et des coquillages... Avec ma dernière collection j'ai beaucoup joué avec les nœuds de cordons pouvant rappeler le lien entre chaque être humain. J'utilise aussi d'autres techniques : peinture, broderie, tricot, dentelle... Bien sûr je travaille le pagne tissé de nos régions, notamment celui de Casamance manjak, artisanat réputé, mais aussi des teintures traditionnelles. Dans tous les cas c'est cette création là qu'il me plait de montrer sur les podiums.


AFQG : Vous êtes une femme engagée et quels sont vos combats ?


La création est un combat de vie, un engagement pour la vie. En dehors de mon combat professionnel notamment celui de faire reconnaître une profession, j'ai un regard sur mon environnement, ma vision humaine du monde, j'essaie d'avoir un sens critique qui attise forcément ma sensibilité et mon gout de la justice et d'égalité des chances. La nature tient le langage de la loi du plus fort. C'est comme ça que cela marche dans le règne animal. Je suis de ceux qui pensent que la raison doit défendre une société plus juste, plus humaine. Vous savez, nous sommes gavés d'informations... On nous parle de crise financière... Quelle belle phrase pour exprimer le plus grand hold-up de tous les temps? C'est vrai que je ne suis pas économiste mais on a beau m'expliquer techniquement pourquoi cette crise est due à tel ou tel mécanisme, nous expliquer que la bourse s'écroule que cela va agir sur l'économie réelle... Que l'on m'explique alors qu'est-ce donc cette "économie irréelle"? Nous voyons les plus grandes banques du monde en faillite, des pans industriels, de grandes marques s'effondrer du jour au lendemain, des milliers de personnes sans emplois.

Je me pose la question suivante : où est passé l'argent de tous ces profits accumulés pendant des décennies par ces mêmes structures "morales" ? Si ce système permet la spéculation, il faut le combattre. Nous savons que des millions de personnes meurent de faim dans ce monde uniquement parce que les pays où vivent ces gens ne sont pas solvables pour l'industrie alimentaire qui est en fait tenue par quatre ou cinq multinationales. C'est intolérable, ce d'autant plus que nous produisons plus que des bouches à nourrir. Je crois vraiment qu'il y a deux combats essentiels à mener : celui de l'environnement et celui de la défense des droits humain plus particulièrement ceux du plus faible qu’est l'enfant. Comment parler de développement durable ? Comment combattre des fléaux comme les pandémies, la drogue, la délinquance si la plupart des victimes que sont les enfants sont désocialisés et exploités ?


AFQG : Quel message voudriez-vous faire passer par rapport à ces enfants?


J'aimerais dire ceci à vos lecteurs que je salue au passage : Nous pouvons dire aimer notre pays ou notre continent, mais sans la volonté de faire par tous et le refus de l’intolérable. Tout appel à la solidarité et à l’amour serait une imposture. Il faut agir vite pour ces enfants. Plus d'enfants des rues ! Plus d'enfants exploités. Une seule morale doit compter dans ce combat : le respect des droits de l'Enfant. Merci à vous de m'avoir invitée dans vos pages.


http://afriquequigagne.ca/

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