Felwine Sarr, un libre penseur au Sénégal

Son œuvre est un appel au jihad intérieur ; sa vie se partage entre l’économie, la musique, l’édition… Katia Touré, journaliste indépendante invitée de BibliObs, a rencontré l’écrivain sénégalais Felwine Sarr chez lui, à Saint-Louis

Jeudi 2 Janvier 2014 - 06:58

L'écrivain sénégalais Felwine Sarr. (©Katia Touré)
L'écrivain sénégalais Felwine Sarr. (©Katia Touré)
« Intellectuel indiscipliné ». C'est lors d'une conférence à Dakar que Felwine Sarr s'est vu affublé de cette épithète par un jeune membre du public. Pour l'écrivain, il s'agit presque d'un pléonasme: «Un intellectuel est fondamentalement indiscipliné dans le sens où il sort des sentiers battus et renouvelle le regard sur un certain nombre de choses.»

A 41 ans, cet admirateur de Pascal Quignard et René Char, né à Niodior en 1972 dans les enchanteresses îles du Saloum, cultive un «savoir-être» nourri par une ouverture d'esprit imprégnée de spiritualité et de recherche introspective. Une dimension qui se reflète indéniablement dans son œuvre. En 2009, paraît son premier texte, «Dahij» (Gallimard), ovni stylistique qu'il décrit comme un jihad – au sens premier du terme: «une guerre intérieure pour sortir de moi-même, de ma race, de mon sexe, de ma religion, de mes déterminations».

Vient ensuite le recueil de nouvelles «105, rue Carnot» (Mémoire d'encrier, 2011), ensemble de récits de vie portant sur l'adolescence qu'il qualifie de «pause récréative» avant la parution de «Méditations africaines» (Mémoire d'encrier, 2012), sorte de suite aux préoccupations existentielles de «Dahij», préfacée par le philosophe Souleymane Bachir Diagne, où l'on plonge dans les mêmes tensions intérieures au gré d'aphorismes et de brèves réflexions d'une admirable justesse. C'est là toute la singularité de Felwine Sarr: précision et exigence d'une écriture sans excès, qui renvoie sans cesse le lecteur à son propre vécu.

« L'écriture de Felwine est très introspective mais on y retrouve des choses qui nous interrogent», confirme son amie de longue date, Penda Ba, première femme agrégée en sciences politiques au Sénégal. «Il a une écriture fragmentée, lapidaire, très riche dans sa concision. C'est très particulier», analyse l'écrivain Boubacar Boris Diop, qui le voit comme l'étoile montante de la littérature africaine. «Dans ‘‘Méditations africaines’’, on retrouve toute la personne, toute la personnalité, tout le personnage qu'est Felwine. Ce n'est pas un roman au sens traditionnel. C'est un livre d'érudit. Un ‘‘compagnon de route’’ à qui l'on peut demander conseil. Un livre qui laisse des traces.»

C’est en tout cas un livre imbibé d'une pensée philosophique que l'auteur a construite au fil de ses expériences. «L’amour est blessure. Son goût tient de l’aigre-doux du maad, ce fruit de Casamance, mâtiné de sucre roux. Il est un possible jamais complètement réalisé. Un deuil, dès sa naissance. Il est cet écho qui sourd de cette cavité condamné ad vitam aeternam à la béance», y écrit notamment Felwine Sarr. «Méditations Africaines» est de ces ouvrages dans lesquels vous dialoguez avec l'auteur: où, à n'importe quelle page, vous vous abreuvez de sagesse, de paraboles et de bribes d'extase.

Economiste, musicien, éditeur, libraire…

De prime abord, Felwine Sarr paraît peu avenant et plutôt intransigeant. «Je dirais plutôt que je suis exigeant car l'intransigeance induit un manque de souplesse, alors que je peux être souple et nuancé», corrige-t-il. «Avec le temps, j'apprends à être exigeant envers moi-même et tolérant envers autrui.» Son sourire semble timide. Il ne fait pas dans la logorrhée. Sa voix calme et posée trahit un profond sérieux. En étudiant le personnage, on réalise qu'il s'agit surtout des signes d'une profonde humilité.

C'est que l'écrivain se distingue également par ses statuts d'économiste, de musicien, d'éditeur et de libraire. Plusieurs casquettes qui lui valent une certaine admiration et qu'il assimile à des obsessions auxquelles il n'a pas voulu renoncer. «Felwine est quelqu'un que l'on découvre progressivement. Il est très discret, y compris sur les thématiques qu'il maîtrise mieux que quiconque, dit Penda Ba. C'est quelqu'un qui écoute énormément. Selon moi, il a réglé quelque chose avec son ego, avec le vouloir-être».

Felwine Sarr serait-il un sage en devenir? «Ce qui le rend si attachant, c'est une espèce de tension morale permanente. Il est compréhensif à l'égard des autres, mais très dur à l'égard de lui-même», renchérit son ami écrivain Boubacar Boris Diop. «Avec l'introspection permanente qui caractérise son écriture, je me serais attendu à ce qu'il soit toujours préoccupé par lui-même plutôt que par les autres.»

Après l'obtention d'un bac scientifique au Sénégal, Felwine Sarr entame des études d'économie en France, à l'Université d'Orléans, puis obtient son doctorat avant de rentrer dans son pays en 2007 afin de «contribuer». «Je suis parti faire des études en France pour revenir», dit-il. Aujourd'hui, agrégé d'économie, il enseigne la politique économique, l'économétrie , l'organologie (histoire et étude des instruments de musique), l'histoire de l'athéisme et de l’agnosticisme au sein de l'UFR de sciences économiques et gestion mais aussi au sein du CRAC (Civilisations, religions, Arts et Communications), dévolu à la culture africaine à l'université Gaston Berger de Saint-Louis.

Ces deux dernières années, il a interrompu ses projets musicaux – il a trois albums au compteur – pour se consacrer davantage à ses nouvelles activités d'éditeur et de libraire. Avec les écrivains Boubacar Boris Diop et Nafissatou Dia Diouf, il a repris, cet été, les rênes de la Librairie Athéna située dans le centre-ville de Dakar. «Nous voulons enrichir le stock et le réorienter afin que toute la littérature africaine et sénégalaise soit disponible dans cette librairie. Nous venons d'ailleurs de nouer un partenariat avec ‘‘Présence Africaine’’», indique le libraire.

« Felwine et moi avions monté ‘‘Jimsaan’’, notre maison d'édition à Saint-Louis. La librairie Athéna est arrivée comme une pièce venue s'ajouter au dispositif de manière miraculeuse», ajoute son complice Boubacar Boris Diop. Avec Jimsaan, les deux compères entendent publier de la fiction, des essais et des œuvres de littérature africaine anglophone ou lusophone, mais aussi rééditer des ouvrages d'auteurs sénégalais.

"L’art de bien vivre se conjugue à l’art de bien disparaître"

Comment Felwine Sarr arrive-t-il à jongler entre ces activités qui demandent un grand investissement personnel? «Elles relèvent chacune d'une temporalité différente. Il suffit de savoir s'organiser», répond l'homme aux multiples vies. Mais ces occupations ne l’empêchent pas Sarr de se pencher sur les interrogations qui l'animent.

L'écrivain reste un homme en quête. Une quête agrémentée d'une spiritualité qu'il considère comme une démarche de l'esprit vers une clarté de la conscience individuelle. Son viatique: la lecture des textes sacrés de l'humanité comme le Coran, la Bible ou la Torah, couplée à la méditation et la pratique des arts martiaux comme le karaté shotokan. Il entretient une réflexion profonde sur les thématiques liées à l'esprit. «La question du temps et de la finitude est une question sur laquelle on se doit de méditer», donne-t-il pour exemple:

L'art de bien vivre se conjugue à l'art de bien disparaître. Ainsi, on se pose la question du sens de son existence, de ses actions et de la valeur que l'on donne aux choses. Il ne s'agit pas d'une forme de goût pour la mort. Je dirais plutôt que ces interrogations ont, chez moi, pour but de fonder une éthique immanente née de ma propre expérience et de tenter de traverser le temps qui nous est imparti, et dont on ne connaît pas la durée, de la meilleure façon qui soit.

A 15 ans, Felwine Sarr avait déjà une inclination pour les questions relatives à la religion et à la spiritualité : «J'ai eu la chance d'avoir un père très ouvert sur ces thématiques.» Il ne les a pas quittées: «On peut avoir l'expérience de 3000 ans d'âge rien qu'en cheminant à travers ce que les hommes nous ont laissé comme héritages.» Et Saint-Louis, ville au lent tempo, est également une source d'inspiration pour l'écrivain.

"Il est temps que le continent africain retrouve sa lumière"

« Il fait partie de ces intellectuels qui pourrait définitivement changer quelque chose à la société sénégalaise, affirme Penda Ba. Il a une réelle réflexion sur le travail que nous devrions faire pour assumer notre identité africaine: nous avons un héritage au sein duquel nous devons faire le tri.» Même son de cloche du côté de l'un de ses collègues, anthropologue et historien-chercheur au Centre d'études des religions à l'université Gaston Berger:

Felwine est une voix que l'on peut entendre ou choisir d'ignorer. Je ne suis pas encore sûr que les contradictions sociales, culturelles, politiques ou économiques permettent que sa voix puisse être un modèle au Sénégal. Mais comme le dit Nietzsche, les pensées qui mènent le monde arrivent sur des pattes de colombes.

Felwine Sarr appartient à cette nouvelle lignée d'intellectuels qui tendent à rehausser le débat au sein de la société sénégalaise:

Nous devons être à la hauteur du monde que nous voulons édifier. Il est temps que le continent africain retrouve sa lumière propre, comme le dit Achille Mbembe. Nous devons être des producteurs de culture, de civilisation et de sens.

Selon lui, de nombreuses questions épineuses devraient être abordées au Sénégal, comme la place du religieux dans la société.

On doit l'interroger tant du point de vue individuel que sociétal. La religion est censée éclairer, libérer les âmes. Est-ce qu'elle le fait? Est-ce que les propositions qui nous sont faites ne sont pas des propositions d'asservissements, d'obscurcissement?

L'écrivain estime que ce type de questions est escamoté par les intellectuels «organiques», par peur d'affronter la violence symbolique qui a investi le champ du débat au Sénégal. Il le regrette: «Si nous n'interrogeons pas notre société aujourd'hui, nous en payerons les conséquences tôt ou tard».

Felwine Sarr est un libre penseur qui bouscule les idées: «La pire des maladies pour un intellectuel est de ne pas avoir le courage de dire ce qu'il pense.» A travers ses textes, sa musique, ses voyages intérieurs et ses prises de position, Felwine Sarr est un artiste et un homme qui a soif de liberté. C'est dans ce sens qu'il n'a pas fini d'éblouir ses lecteurs. Boubacar Boris Diop en est d'ailleurs certain: «Felwine Sarr porte en lui un texte encore plus fort que les précédents et auquel nous avons droit.»

Katia Touré
Journaliste indépendante, invitée de BibliObs


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1.Posté par Daouda le 03/01/2014 11:40 | Alerter
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J'ai eu la chance d'assister à ses prises de paroles au CCF de Saint Louis, c'est vraiment un homme d'une dimension exceptionnelle, l'Afrique a vraiment besoin de ce genre de fils, je m'en réjouie qu'il soit Sénégalais. C'est vraiment un modèle pour moi et j'aimerai le rencontrer en tête à tête et partager avec lui.

2.Posté par AKN le 03/01/2014 13:01 | Alerter
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De même! Brillant multidimensionnel et iconoclaste: un vrai intellectuel de très haut niveau, qui brise les pires tabous sénégalais, bravo Felwine Sarr!

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