Hulo Guillabert, Panafricaniste et directrice des éditions Diasporas noires : «Nous organiserons bientôt le premier grand congrès panafricain pour une Afrique fédérale et les Etats africains unis»

Vêtue humblement d’un orange marié au noir, Hulo Guillabert accueille Le Quotidien dans sa demeure à Mermoz. L’activiste, d’un certain âge, est connue pour ses idées fortes et son engagement sans égal pour la cause africaine. Elle est née et a grandi au Sénégal puis est partie vivre en France avec son mari. Hulo y a occupé des postes de responsabilité, d’abord consultante, chef de projet Ntic au sein de grandes organisations et structures comme Orange, Sfr, Edf ou La poste... Mais après des dizaines d’années de vie en France, Hulo Guillabert revient au bercail en 2009. Elle crée son cabinet de consultance à Dakar, qui ne donne pas les fruits escomptés. Elle repart alors à Montréal, mais l’amour pour ses souches africaines est plus fort que tout. Elle revient alors en 2012, cette fois-ci pour réaliser ses rêves. La panafricaniste abandonne ainsi sa carrière de consultante pour se consacrer à une autre plus noble à ses yeux : s’engager pour l’Afrique et pour la culture africaine. Elle crée à ce titre, une maison d’édition numérique Diasporas noires ainsi que la Revue des bonnes nouvelles.

Vendredi 10 Juillet 2015 - 22:44

 
Qu’est-ce qui vous a poussée à devenir éditrice ?
C’est suite à un fait qui m’a profondément marquée, Sylvia Serbin, une Martiniquaise, auteure du livre Reines et héroïnes d’Afrique, a vu son livre massacré et falsifié par une maison allemande qui l’a traduite en y insérantune vision raciste de l’Afrique. Elle a porté plainte, mais n’a pas obtenu gain de cause. Vous imaginez, son livre circule encore aujourd’hui avec son nom et des idées qui ne sont pas les siennes ! Au regard de ces faits, j’ai pensé que les Africains devaient arrêter de se faire éditer par les Occidentaux.Car nos intérêts sont divergents. Eux, leurs intérêts c’est de prolonger leurs propres visions des Africains et de l’Afrique, le misérabilisme, notre soi-disant incapacité de s’en sortir sans leur aide... Je dis souvent : écrivons nous-mêmes notre Histoire et nos histoires. Donnons notre propre version des faits sans les dénaturer par le miroir que nous tendent les autres... Nous avons déjà entendu la version de la chasse donnée par les chasseurs, écoutons la version des lions à présent, il est temps !
Pourquoi avoir choisi le nom Diasporas noires pour votre maison d’édition numérique ?
C’est Diasporas noires  avec un «s» à la fin. Je ne parle pas que de l’Afrique, mais aussi de ses diasporas, l’ancienne qui date de plusieurs siècles comme la plus récente. Les Africains et les afro-descendants sont dispersés à travers le monde, et Diasporas noires  veut promouvoir leurs écrits et leurs talents.
Pourquoi avoir investi le créneau du numérique et pas celui du livre en papier ?
Il ne faut pas faire d’opposition entre ces deux supports. Je lis moi-même toujours des livres en papier. Mais le numérique est un grand défi pour l’Afrique. Quand j’étais à Montréal, je voyais les étudiants dans le métro qui lisaient avec des liseuses. Ce sont des sortes de tablettes sur lesquelles ils peuvent mettre jusqu’à 100 livres et se balader avec. Lire où ils veulent. Qui peut déambuler avec 100 livres en papier ? Il faut que l’Afrique utilise toutes ces innovations technologiques aussi pour avancer... C’est un pari très important ! A ce propos même j’animerais en juillet une conférence sur «L’Afrique Numérique... Et nos bibliothèques ne brûleront plus».
Qu’est-ce qui explique votre retour au Sénégal ? Avez-vous ressenti le mal-être en Europe ?
Non, pas du tout. Je suis quelqu’un qui a une grande force de caractère. Je m’impose là où je suis. Mon père me disait tout le temps «qui se sent exclu, est exclu». C’est pourquoi je ne me suis jamais sentie exclue en Europe. Par contre, quand l’amour de la Patrie domine tout, on n’a pas le choix. J’ai décidé d’être là en Afrique, de vivre avec mes frères africains même si parfois ce n’est pas facile après autant de temps d’absence.
Que ressentez-vous alors face à ces migrants africains qui quittent leurs pays à la recherche de l’Eldorado en Europe ?
Je vais être franche et vous dire que je ressens de l’impuissance face à ces vagues de migrants. Je n’ai pas de solution et c’est d’autant plus triste que les dirigeants africains ne réagissent pas. La seule chose que je peux faire, c’est d’essayer de conscientiser les jeunes. Pour leur dire que l’Afrique a sa jeunesse, ses ressources, sa richesse et peut s’en sortir par ses propres moyens. L’éducation de nos enfants est très importante et elle est vraiment à refonder. Notre système d’enseignement, hérité de l’Occident, n’a pas changé. Nos livres scolaires sont rédigés en Europe, et érigent l’Occident comme modèle en tout. Nos enfants apprennent les grands hommes d’Europe et pas les nôtres comme Cheikh AntaDiop, pourtant un grand savant. Ce que l’on met dans la tête de nos enfants est tout à fait erroné. Je mène un travail de conscientisation pour dire aux Africains d’arrêter de regarder l’Europe comme un Eldorado. C’est dans ce cadre que j’ai créé la Revue des bonnes nouvelles Afrique pour rehausser leur estime de soi.
Vous défendez toujours le panafricanisme. Comment le vivez-vous ?
Mon panafricanisme je le vis tout le temps. Je suis 100% africaine et je revendique le concept d’africanité toutes les minutes de ma vie. En guise d’exemple, je vous raconte une anecdote. Au Sénégal, la majeure partie des propriétaires des grands restaurants sont des étrangers. Avec une amie, nous voulions organiser un jour un dîner. Nous nous sommes renseignées pour trouver un restaurant un peu classe, dont le propriétaire est Africain. Là, nous ne parlons pas de couleur de peau, mais de sentiment d’appartenance à l’Afrique. C’est une manière de les soutenir, car ils ne sont pas nombreux à Dakar par manque de moyens. Les étrangers ont eux, de grands moyens et repartent avec leur argent dans leur pays... On doit être solidaires et consommer africain pour préserver notre patrimoine et notre culture. C’est comme cela qu’on développera le continent. L’indépendance commence par l’Art et la Culture.
Aujourd’hui on parle de panafricanisme, alors qu’il est impossible pour un Sénégalais de se rendre au Gabon ou au Congo sans visa. Pensez-vous que vivre le panafricanisme est possible ?
Oui je garde bon espoir que ce rêve va se réaliser bientôt. Je suis afro-optimiste. Aujourd’hui les Africains sont de plus en plus conscients qu’ils ne peuvent aller vers un développement sans mutualiser leurs forces. D’ailleurs qui nous a imposé ces barrières ? N’est-ce pas au sortir de la conférence de Berlin que ces barrières ont été instituées par les colons ? L’Afrique, elle ne connaissait que les grands empires. C’est scandaleux que l’on nous impose encore aujourd’hui ces lignes de démarcation. Le milliardaire africain, Ali Dangoté, le déplore souvent dans ses interviews. Et je trouve qu’il a raison, il faut un changement de paradigme.
Vous dites : «Je suis une afro-optimiste revendiquée et assumée.» Cela sous-entend quoi ?
On avait l’habitude de voir une Afrique misérable entre guerres et corruption et autres fléaux. On ne montrait que des images négatives d’elle. J’ai alors réalisé ce concept de Revue des bonnes nouvelles d’Afrique  et d’afro-optimisme. Pour dire qu’en Afrique, il y a aussi beaucoup de bonnes nouvelles, des jeunes bouillonnants, décomplexés, créatifs et qui inventent des tas de choses incroyables...
Partagez avec nous le concept Nubi-Arts ?
Le Nubi-Arts c’est un espace culturel. Il y avait un restaurant africain, une galerie, une boutique et une salle de conférences. J’y animais des ateliers d’écriture et d’autres manifestations musicales ou autres. Mais j’ai dû le fermer en janvier parce que les charges étaient devenues trop lourdes et je ne disposais d’aucune aide financière. Je voudrais le réinstaller au Monument de la Renaissance, mais pour l’instant, il y a des contraintes administratives.
On vous présente comme la «Mama Africa», dans quel sens prenez-vous ce compliment ?
C’est un grand compliment ! C’est Myriam Makéba qui était gratifiée de ce surnom donc je me sens très honorée et ça m’encourage à aller de l’avant dans mes combats pour une Afrique unie et solidaire, dans l’esprit ubuntu : «Je suis parce que nous sommes.»
Vous êtes aussi auteure. Dans votre premier roman, Dior, le bonheur volontaire,  quels sont les thèmes que vous évoquez ?
C’est un roman autobiographique où je raconte dans la première partie, mon enfance et dans la seconde, l’histoire de mes parents de manière un peu romancée. En fait mes parents étaient de religions différentes, mon père catholique, ma mère musulmane. Dans le livre, Dior et Edouard étaient jeunes et pensaient vraiment pouvoir vivre une vie heureuse. Mais c’était sans compter avec l’opposition familiale, doublée par le regard de la société qui condamne tout mariage entre un catholique et une musulmane. C’était mal vu, et malgré leur lutte, la communauté a finalement eu raison d’eux puisqu’ils divorceront.
Quel regard portez-vous sur la femme africaine, ses conditions de vie et son avenir ?
Les femmes et les enfants sont les plus faibles de la société, il nous faut les protéger contre les prédations de toutes sortes. La femme africaine doit être libre et entrer massivement dans les instances de décision, afin de participer pleinement à l’évolution de l’Afrique et à son unification.
Vous êtes aussi engagée dans la lutte contre la mendicité. Comment menez-vous le combat ?
Le combat contre la mendicité des enfants, est un combat que je mène depuis longtemps. Même quand j’étais à l’Ile de la Réunion, j’organisais des évènements et les fonds récoltés je les envoyais au Sénégal pour aider les enfants mendiants ou pauvres. J’ai créé le collectif «Doyna-Stop à la mendicité des enfants» parce que je pense que la seule solution c’est de les libérer de la rue. Ce collectif demande à l’Etat d’accélérer le processus de mise en place des daraas modernes et aux maîtres coraniques de se concerter pour revenir avec leurs propositions au plus vite. Afin qu’on les sorte définitivement de là où ils sont, à la merci de tous les pervers et de toutes les maladies.
Quel regard portez-vous sur la culture au Sénégal ?
A vrai dire, je ne m’occupe pas particulièrement de la culture sociétale, mais plutôt de la culture au sens artistique. Je suis très admirative de la création des artistes sénégalais, des écrivains, etc. Cependant, je trouve qu’il y a un problème au niveau institutionnel. Car la culture est le parent pauvre au Sénégal. Il n’y a pas beaucoup de subventions, le milieu artistique se débrouille seul souvent. Par exemple, les subventions ne sont pas adaptées pour l’édition numérique à la Direction du livre, les conditions qu’ils posent sont les mêmes que pour l’édition classique, alors que l’édition numérique est bien moins chère. C’est dommage, car on pourrait créer plus de maisons d’édition numérique et donc éditer beaucoup plus de livres avec peu d’argent.
Si l’on vous proposait le poste de ministre de la Culture, que changeriez-vous alors ?
Rires... Il faudrait d’abord que le gouvernement qui me le propose soit vraiment libre par rapport aux prédateurs extérieurs de l’Afrique pour que j’accepte ce poste. Et si c’était le cas, je mettrais plus l’accent sur les idées et les comportements pour changer les choses en profondeur. Le problème avec nos gouvernants, c’est qu’ils pensent que c’est l’argent seul qui résout les problèmes. Mais ce sont les idées et les comportements qu’il faut d’abord changer. Je parle souvent de changement de paradigme et de changement de conscience.
Quels sont vos projets actuels ?
Mon principal projet c’est celui de transmission à la jeunesse. Je prévois d’animer plusieurs conférences : l’Afrique unie, l’Afrique numérique, l’Afrique optimiste. Je suis invitée en novembre au Salon du livre en Martinique. Je dois me rendre au Gabon dans quelques mois.Donc je veux porter le message aussi dans la diaspora et partout en Afrique. Et je suis également membre d’un comité d’initiative pour organiser le premier grand congrès panafricain pour une Afrique fédérale et les Etats africains unis. Ce projet est bien avancé et je suis très fière d’en faire partie.
aly@lequotidien.sn

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