Le Sénégal en perte de repères (par Mamadou Diop)

Soudain, la caricature de Cheikh Ahmadou Bamba parue sur le site de Jeune Afrique a, à en croire la vague d’indignation que cette publication a provoquée…

Samedi 13 Février 2016 - 09:49

«Les racines de l’éducation sont amères, mais ses fruits en sont doux.» Aristote
Soudain, la caricature de Cheikh Ahmadou Bamba parue sur le site de Jeune Afrique a, à en croire la vague d’indignation que cette publication a provoquée, rappelé une nécessaire reconnaissance de la place que de grandes figures comme Serigne Touba doivent occuper dans notre société. Soudain, le sac efféminé – dit-on – que l’artiste Wally Seck a eu le tort de porter a, en plus du tollé général que cela a provoqué plusieurs jours, créé comme un besoin de retour vers un autre système de valeurs.
Est-ce réellement une vraie prise de conscience de l’appauvrissement moral, culturel et citoyen de notre société au point de soulever un nécessaire retour aux sources ? Ou est-ce juste un effet contagieux où les uns ont emporté les autres – consciemment ou inconsciemment – dans leurs prises de position ?
En tout cas, il est évident que le monde regorge de figures emblématiques et parfois mythiques qui servent d’exemples à différentes générations, inspirent, le système de valeurs, la politique, l’éducation, la culture ou l’économie de leur pays d’origine, voire du monde. Je pense par exemple à ce que Nelson Mandela représente pour les Sud-Africains, De Gaulle et Jeanne d’Arc pour les Français, Lincoln pour les Américains, Gandhi pour les indiens ou encore Thomas Sankara pour les Burkinabés. A l’heure où la crise des valeurs n’échappe à personne au Sénégal, il est urgent de faire un vrai retour aux sources.
D’ailleurs, le Sénégal n’a à envier aucun pays en termes de figures qui ont laissé un bel héritage aux générations présentes et futures. En effet, de l’action politique à la culture, en passant par les sciences, des hommes et des femmes ont su montrer des chemins à suivre pour un Sénégal en accord avec les aspirations de sa population. Aline Sitoé Diatta et Lat Dior évoquent le symbole du patriotisme. Souvent surnommée la Jeanne d’Arc de l’Afrique, l’héroïne du Kabrousse incarne également la fierté et l’ancrage culturel. Cheikh Anta Diop avait jeté les bases d’une politique de recherche scientifique. Cheikh Ahmadou Bamba, El Hadj Malick Sy traduisent le goût de la recherche, du savoir et l’attachement aux valeurs sénégalaises. La liste est loin d’être exhaustive.
Mais pour que de tels repères aient tout le sens de leurs statuts et jouent pleinement leurs rôles dans la marche historique, politique et culturelle du  Sénégal, il faudrait les valoriser, enseigner leur héritage et les maintenir vivants malgré la force du temps. Chaque acte de valorisation devant, pour porter ses fruits, s’inscrire dans une logique globale d’une stratégie locale et/ou nationale. C’est dans ce sens qu’à Soweto, en Afrique du Sud, les autorités locales et étatiques ont transformé la première maison de Mandela en musée qui lui est entièrement dédié. A New Delhi, le National Gandhi Museum replonge le visiteur dans l’intimité de l’homme qui incarne le mieux l’esprit de la paix dans le monde.
Mais au Sénégal, que sait-on de Kocc Barma, le célèbre philosophe et poète wolof ? Exception faite de quelques bribes de phrases ou adages qu’on lui prête, pas grand-chose. Au même moment, la maison natale du président poète Léopold S. Senghor qui sert aussi de musée cède peu à peu aux lois du temps malgré l’engagement pris par le président Sall de la restaurer. Thieytou, le village natal de Cheikh Anta Diop n’évoque pas grand-chose aux jeunes sénégalais. Aline Sitoé Diatta aurait également pu être, pour des millions de jeunes filles, de femmes ou d’adolescentes du Sénégal un symbole fort. Malheureusement le constat est décevant. Pour cause, l’école qui devait jouer ce rôle de transmission de ces patrimoines culturels nationaux est en perte de vitesse. C’est mon avis.
Les états généraux de l’éducation et de la formation tenus en 1981, les assises de l’éducation et de la formation de 2013 et la récente Concertation nationale sur l’avenir de l’enseignement supérieur ont permis l’édition de rapports au sein desquels des modèles d’enseignement empruntés d’ailleurs peinent à être réellement mis en œuvre parce que ne correspondant pas aux réalités de l’Ecole sénégalaise. Et pourtant, d’éminents intellectuels sénégalais ont bien montré la voie.
De Saint-Louis à Tivaoune, El Hadj Malick Sy a développé un système d’éducation publique populaire qui alliait éducation, enseignement, goût de la recherche scientifique et formation professionnelle. Les daaras[[1]]url:http://www.senenews.com/2016/02/12/le-senegal-en-perte-de-repere-s-par-mamadou-diop_148759.html#_ftn1 que le gouvernement dit vouloir moderniser ont montré leur preuve depuis des décennies. Des intellectuels de haut niveau en sont sortis bien préparés à leur rôle de leader d’opinions et de citoyens surtout.
Mon propos n’est pas de promouvoir ni le refus du progrès, ni l’inertie, mais je veux juste dire que ces daaras, en considérant leur fonctionnement, la magie qu’ils opèrent sur les apprenants et leur conformité avec les cultures du pays, peuvent inspirer les fondements d’un nouveau système éducatif à même de remplir pleinement ses quatre rôles fondamentaux que je tiens d’Alain Juppé « (i)aider à construire des têtes bien faites, (ii)aider à acquérir les fondamentaux de l’apprentissage (lire, écrire, compter et s’exprimer), (iii) transmettre aux jeunes les valeurs de la république et (iv) préparer les jeunes à leur entrée dans la vie professionnelle[[2]]url:http://www.senenews.com/2016/02/12/le-senegal-en-perte-de-repere-s-par-mamadou-diop_148759.html#_ftn2 .
De Touba au Gabon, en passant par la Mauritanie, Cheikh Ahmadou Bamba, dans la même logique d’attachement aux réalités négro-africaines, montrera que l’école,  si elle est bien conduite, est le plus important mécanisme de transmission des principes du savoir, de la justice, du travail, de l’honnêteté, de solidarité, du travail. Des valeurs universellement admises. A Kaolack, à Pire, dans le Fouta, dans le sud, à Medina Gounass, entre autres lieux symboliques, il n’est point besoin de revenir sur ces flemmes allumés depuis la nuit des temps et qui illuminent encore certains chemins à suivre si on veut une école de base forte et un  enseignement supérieur digne de ce pays. Plus récemment, Cheikh Anta Diop a suffisamment démontré l’importance d’inscrire davantage les langues nationales dans le curriculum du système éducatif. Mais beaucoup reste encore à faire.
C’est donc tout à fait logique qu’on assiste impuissants, dans ces conditions décrites, à la baisse du niveau des enfants à la sortie de l’enseignement élémentaire ou en arrivant au lycée et même à l’université (déficit de l’aptitude à lire et à comprendre un texte, défaut de maîtrise du français, faible rapport avec les valeurs de République, conscience citoyenne à développer…). Par ailleurs l’école forme mal les enfants au savoir, au savoir-être, à l’assimilation des valeurs républicaines et au sens des symboles de la nation. L’école ne jouant plus correctement ses rôles, la perte totale de repère gangrène la construction identitaire, sociale et idéologique de nos enfants facilement influençables par ce que les médias et le progrès importent d’autres cieux. Ils se créent alors des références que la vie quotidienne de ce pays leur offre.
En effet, les idoles des jeunes ont complètement changé de visage et statuts. Les cahiers des écoliers sont désormais décorés de photos des plus célèbres lutteurs du Sénégal. Des écoles de la banlieue de Dakar ont souvent été réquisitionnées pour servir de lieux d’entrainement à ces champions de la lutte sénégalaise. Pour chaque combat, les médias sont à l’affut de la moindre indication sur le montant des cachets qui se comptent en millions FCFA. Les commerciaux, dans leurs spots publicitaires, s’arrachent ces mêmes champions pour envahir, à tout moment, la télévision, la radio et les panneaux de publicité urbaine. De ce fait, de la maison à l’école, dans les quartiers,  dans la rue, les enfants sont ainsi exposés à une inévitable influence de ces nouvelles stars de la société.
En conséquence, le modèle ne s’appelle plus Mame Dabakh, il n’est plus le professeur ou le médecin du village, il ne s’appelle plus ni Cheikh Anta Diop à la fac, ni El Hadj Oumar Tall au Fouta, encore moins le président Senghor dans des rencontres ou cafés littéraires et philosophiques. Il est maintenant issu du show-biz  et s’appelle désormais Wally Ballago. Il s’est appelé, en 2002, El Hadj, Fadiga, ou Ferdinand. Il porte désormais, ce modèle, le nom de Balla Gaye 2, d’Eumeu Sène ou de Lac de Guiers.
Ainsi, à la suite du tragique phénomène de Barça ou Barsaq (Barcelone ou la mort), les plages de Dakar se sont de plus en plus remplies de jeunes garçons – dont des élèves et étudiants – qui s’entrainent à la lutte nourrissant le rêve d’être un jour à la place de ces champions de lutte pour gagner dignement leur vie. Car pour eux, l’école sénégalaise ressemble plus à une grosse fabrique de chômeurs qu’à une institution qui donne les mêmes chances à tous de s’épanouir dans leur vie. Il serait alors temps de redonner à l’institution scolaire toute sa grandeur et son statut d’échelle sociale.
Mamadou Diop
[[1]]url:http://www.senenews.com/2016/02/12/le-senegal-en-perte-de-repere-s-par-mamadou-diop_148759.html#_ftnref1 Ecoles coraniques
[[2]]url:http://www.senenews.com/2016/02/12/le-senegal-en-perte-de-repere-s-par-mamadou-diop_148759.html#_ftnref2 Alain Juppé, Mes chemins pour l’école, JCLattès, 2015, Paris.

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1.Posté par taalibe le 13/02/2016 12:55 | Alerter
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qui peux me dire le d un khaftane en francais

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