Mame Less Camara: « Les «alternoceurs» du Sénégal veulent sauvegarder leurs biens »

Mame Less Camara, journaliste, chroniqueur et analyste politique sénégalais, formateur au Centre d’études des sciences et techniques de l’information (Cesti) de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, décrypte pour Slate Afrique la montée de la violence politique au Sénégal.

Mercredi 11 Janvier 2012 - 07:38

Mame Less Camara: « Les «alternoceurs» du Sénégal veulent sauvegarder leurs biens »
Faut-il redouter des explosions de violence avant la présidentielle du 26 février au Sénégal?

Mame Less Camara: Oui, il faut les redouter. Habituellement, chaque élection au Sénégal est vécue dans l’inquiétude. Il y a toujours des violences. C’est tellement familier que les Sénégalais ont fini par l’intégrer. Mais cette fois-ci, la présidentielle génère de la peur. C’est l’élection la plus risquée depuis l’Indépendance.

La fusillade Sicap-Mermoz est-elle un incident isolé ou s’inscrit-elle dans une escalade?

On la sentait venir. Barthélémy Dias, le maire socialiste de la Sicap Mermoz, a exhibé son fameux pistolet à deux ou trois occasions et tiré en l’air. Des bruits ont couru, sur l’acquisition d’armes par beaucoup d’acteurs politiques, soit disant pour se protéger. L’ancien Premier ministre Macky Sall a annoncé que des mercenaires libériens seraient recrutés par des caciques du PDS pour se protéger, ou pour imposer la victoire par la violence. Toutes ces rumeurs signalent au moins une chose: dans la tête des hommes politiques, le recours à la violence est très présent. L’une des conséquences, malheureusement, est que la peur risque d’empêcher les électeurs d’aller aux urnes le jour des élections et de se traduire par une baisse de la participation. Surtout chez les femmes, la majorité de l’électorat, et dans les villes, où la violence politique est plus importante.

Existe-t-il une culture de la violence propre au PDS?

Oui, c’est un parti guerrier qui s’est créé dans la confrontation avec l’autorité, sous les encouragements de Wade. Aujourd’hui, plusieurs radios privées passent en boucle des propos d’Abdoulaye Wade, qui remontent au temps où il était opposant et disait aux jeunes d’aller chercher des chaînes de vélo pour attaquer les gendarmes.. Les gens passent ces propos, pour lui rappeler qu’il n’a pas non plus évité la confrontation.

A-t-on oublié l’affaire Babacar Seye?

La presse s’est chargée de rappeler régulièrement que Me Babacar Seye, le vice-président du Conseil constitutionnel, a été assassiné en 1993. Wade avait été accusé, puis avait bénéficié d’un non-lieu. Les trois personnes condamnées pour le meurtre étaient toutes les trois membres du service de sécurité du PDS. Et l’une des premières mesures de Wade au pouvoir a été de les amnistier. Ce qui a fait dire à un journaliste comme Abdou Latif Coulibaly que Wade était le commanditaire de l’assassinat. Il y a un fossé assez frappant dans les méthodes de la police. Ce matin même, trois ou quatre journalistes ont encore été convoqués à la DIC (Division des investigations criminelles), une sorte de police politique, pour avoir écrit que Wade a mis 2,5 milliards de francs CFA à Touba pour obtenir un ndiguel (consigne de vote des chefs religieux mourides, ndlr) en sa faveur. J’ai moi-même été questionné en avril 2001 lorsque Le Matin, le quotidien que je dirigeais, a titré: «Les rebelles circulent librement à Ziguinchor»– ce que tout le monde savait! J’ai passé quatre heures à répondre à des questions assez fantasques. Les journalistes sont convoqués pour des vétilles et peuvent être attaqués pour diffusion de fausses nouvelles, atteinte au moral des armées, etc. Mais pour un assassinat comme celui de Me Babacar Seye, pas de DIC ni rien!

Y a-t-il un climat d’impunité au Sénégal?

En 2003, un opposant, Talla Sylla, a été attaqué la nuit à coups de marteau. Wade a fait intégrer dans la police ce qui constituait une milice, les fameux «calots bleus» de son service de sécurité du PDS. Certains sont devenus inspecteurs et maintenu des méthodes qui ne sont pas très réglementaires pour la police.

Faut-il s’inquiéter pour les semaines à venir?

Il ne faut pas s’inquiéter, mais avoir peur! Il faut bien comprendre que l’alternance n’a pas seulement été le remplacement d’une équipe par une autre. C’est aussi une sorte de lifting social, presque une forme de vengeance sociale de la part de ceux qui s’étaient estimés exclus du partage des richesses sous le pouvoir socialiste (1960-2000). Beaucoup de ces gens issus de l’alternance, et qu’on appelle parfois les «alternoceurs», disposent de biens immobiliers et ont de l’argent. Le porte-parole du président, Serigne Mbacké Ndiaye, les a lui-même mis en garde: «Si nous perdons le pouvoir nous allons tous en prison», a-t-il affirmé. Se trouve en jeu, aujourd’hui, la sauvegarde de bien acquis. Un facteur bien plus important que l’élection de tel ou tel président. Certains envisagent l’élection comme une menace contre leur réussite sociale. Ces gens s’arment, sans motivation politique, mais pour protéger leurs biens, leur famille, les enfants qu’ils ont envoyé étudier en Europe, etc. Tout cela risque de fondre comme beurre au soleil en cas d’alternance. Il y a un risque réel de procès contre eux, en raison de la loi sur l’enrichissement illicite. Cette loi permet aux autorités d’interpeller quiconque a un train de vie supérieur à ses revenus, pour justifier de ses gains. Si jamais on joue à ce jeu, il n’y en a pas beaucoup, parmi les «alternoceurs», qui pourraient justifier de leurs revenus ou de l’origine de leurs biens.

Recueilli par Sabine Cessou
Slateafrique

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