Mauritanie 2000 : vers l’indépendance économique des femmes de la filière pêche

Elbeiga Dahoud Ahmednah, Mauritanienne de Nouadhibou et responsable de l’ONG Mauritanie 2000 (M2000), a fait partie des 35 acteurs de la société civile des pays du Sud invités en France en mars, pendant le Carême, par le CCFD-Terre Solidaire. Elbeiga Dahoud Ahemdnah revient sur l’action menée par Mauritanie 2000 à destination des femmes les plus pauvres de la filière pêche dans son pays.

Mardi 17 Mars 2015 - 06:53

© Pierre Morel
© Pierre Morel
CCFD-Terre Solidaire : Quelle est l’action de Mauritanie 2000 et pourquoi vise-t-elle spécifiquement les femmes de la filière pêche ?
Elbeiga Dahoud Ahmednah : Notre association a été créée en 1996 pour aider les femmes d’une façon générale. A partir de 2003, nous avons ciblé celles qui opèrent dans la filière pêche. Elles sont sur les plages pour acheter du poisson et le revendre ensuite au marché.
Nous savons qu’elles sont structurellement pauvres et non éduquées. Mauritanie 2000 compte 20 permanents qui travaillent sur trois sites, entre Nouakchott, Nouadhibou et Bandarguen, sur le littoral, en partenariat avec le CCFD-Terre Solidaire, mais aussi Novib, Oxfam et la Coopération espagnole.

Dans quels objectifs menez-vous vos programmes ?
Nos actions visent plus d’un millier de femmes, dans le but de les sortir de la pauvreté. Elles viennent aussi bien de la communauté noire des Ndiagos, qui se trouve juste à côté de Saint-Louis du Sénégal, que des tribus nomades arabo-berbères comme les Bandarguen et les Imraguen, qui ont une tradition de poisson.
Nous leur accordons du crédit, nous les aidons à se loger, à quitter des baraques de fortune pour habiter dans des maisons. Certaines d’entre elles n’ont qu’une petite table au marché pour vendre quelques poissons.
Maintenant, elles ont des petites boutiques avec des congélateurs. Avec nous, elles s’engagent à ne pas faire travailler leurs enfants, qui peuvent aller à l’école.

Comment se passe l’achat du poisson lorsque les pirogues reviennent de la pêche sur les plages ?
Nous nous adressons à des femmes qui sont au plus bas de l’échelle sociale. Lorsqu’un pêcheur rapporte sa cargaison sur la plage, il la vend en gros à des intermédiaires. Ces derniers la revendent ensuite aux commerçantes qui vont elles-mêmes vendre le poisson au détail sur les marchés.
Parfois, vous avez jusqu’à trois intermédiaires entre le pêcheur et ces femmes, ce qui fait monter le prix du poisson. Nous avons vu un jour sur la plage de Nouakchott une femme payer 600 ougiyas pour un kilo de corbine, un poisson recherché pour la préparation du tieboudienne (riz au poisson). Elle l’a vendu ensuite à une autre femme 900 ougiyas, qui l’a revendu quelques minutes plus tard 1200 ougiyas...
Une Fédération de la pêche artisanale fixe les prix, mais seulement au niveau des pêcheurs – et non au niveau des intermédiaires.
Comment les aider concrètement, alors qu’elles sont livrées à ces intermédiaires ?
Nous les sensibilisons et leur donnons des crédits de 60 000 à 600 000 ouguiyas (soit de 150 à 190 euros en fonction des taux de change de la devise mauritanienne à 1500 à 1900 euros) (). Elles peuvent ainsi acheter par groupe de quatre ou cinq femmes au sein d’un même Groupement d’intérêt économique (GIE), et ainsi se passer des intermédiaires.
Les mareyeuses à qui nous prêtons de l’argent s’engagent à le rembourser au bout de six ou huit mois. Les crédits peuvent ensuite être renouvelés plusieurs fois.
Comment aidez-vous ensuite ces femmes à développer leurs activités ?
Nous les aidons à transformer les produits de la pêche, à développer des activités génératrices de revenus. Nous avons commencé par structurer les femmes des quartiers pauvres et des villages de pêcheurs en un réseau de défense de leurs intérêts.
Nous avons construit deux centres de transformation du poisson, l’un à Nouakchott (« La Sirène »), l’autre à Nouadhibou (« Yakar », qui veut dire « espoir » en wolof). Après la transformation, nous les accompagnons dans la commercialisation du poisson séché. L’objectif est de proposer des produits de qualité au niveau local et dans la sous-région.
Aujourd’hui, pour renforcer l’alliance entre transformatrices et pêcheurs, elles accompagnent aussi les petits pêcheurs dans leur structuration et la défense de leurs intérêts, face à pêche industrielle. Mauritanie 2000 se fait aussi entendre dans le plaidoyer sur les réformes à mener dans la pêche.
La Mauritanie n’est-elle pas un pays de nomades qui consomment beaucoup de viande et peu de poisson ?
C’est l’un des axes de nos campagnes. Mauritanie 2000 veut faire comprendre à tout le monde, même à l’intérieur du pays, que le poisson est un produit riche et intéressant.
Nous avons fait de la sensibilisation pour montrer les petits plats qu’on peut préparer avec le poisson – nous sommes allées jusqu’à Nema, près de la frontière malienne et à Zouarate, près de la frontière algérienne.
Nous expliquons que le poisson n’est pas plus cher que la viande, dont les prix ont augmenté et vont jusqu’à 2000 à 2500 ouguiyas le kilo (7 à 8 euros) – au même prix que le mérou, mais bien plus cher que la plupart des petits pélagiques et la dorade (1 à 1,5 euro le kilo), sans oublier les sardines (30 centimes d’euro le kilo).

En quoi le CCFD-Terre Solidaire vous soutient-il concrètement ?
Nous sommes partenaires depuis dix ans, et nous avons le soutien du CCFD-Terre Solidaire pour nos deux centres de transformation du poisson. Les femmes y appliquent la méthode du « salé-séché », qui permet de conserver le poisson sous une forme riche en protéines et qui ne nécessite pas la filière du froid. Elles font aussi du surimi, comme au Japon. Elles ont été formées à cette fin au Sénégal par l’Association de la pêche ouest-africaine (Adepa), un autre partenaire du CCFD-Terre Solidaire.
Recueilli à Paris par Sabine Cessou

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