Ngawle, Ranérou, Ourou Mahdiyou… : Le Fouta entre foi et tradition

Le Fouta se caractérise par son profond ancrage dans l’Islam. Ce qui explique la foultitude de mosquées et autres monuments religieux dont certains, bien que classés monuments historiques, sont dans un état de délabrement avancé. D’où l’appel des populations pour leur rénovation. Le Fouta, c’est aussi la saga guerrière de ses chefs religieux, ses mythes et légendes mais également l’enracinement dans la tradition incarnée par l’élevage de type familial rendant difficile la modernisation du secteur.

Samedi 1 Mars 2014 - 09:37

Ngawlé,un village sérère devenu hal pulaar
Ngawlé, fondé en 1770 par Moussa Boukary Sarr, se situe entre le nord de la commune de Podor et la rive droite du fleuve Sénégal. Il est peuplé de 1700 habitants et ne dispose pourtant pas de piste, encore moins de routes le reliant à Podor. Ce petit village est devenu célèbre grâce à son histoire ; ce qui lui confère un statut dans le secteur communément appelé « Yirlabé ».

Il faut parcourir environ six kilomètres pour relier ce hameau à partir de Podor. A la levée du jour, l’équipe du « Soleil », en mission dans cette partie du Fouta, entreprend un long périple qui le mènera dans plusieurs localités. Nous quittons Podor pour aller à la découverte de ce village devenu célèbre grâce à une femme qui a joué un rôle important dans la résistance coloniale. Ainsi, en sortant de la ville de Podor, dans sa partie nord, le visiteur est obligé d’emprunter un sentier en suivant des traces de charrettes au milieu de la savane arborée. Mais comme tout étranger, nous sommes contraints de demander le chemin qui mène à Ngawlé. Nous ne manquons pas de croiser soit une charrette ou une moto, soit des piétons. Le chemin, nous dit-on, est fréquenté à longueur de journée pour des besoins à Podor. Sur le parcours, la voiture est obligée de se faufiler entre les arbustes.

Après un détour, nous voilà à l’unique entrée du village ; un tableau sur lequel est inscrit Ngawlé nous indique que sommes bien arrivée à destination. Ngawlé, un village historique avec son mystère, est juché sur les bords du fleuve Sénégal. A gauche, se trouve le périmètre rizicole. Curieux de notre présence, les habitants, pour la plupart des femmes, sortent des concessions et nous observent à distance. Le chef du village, Baba Abdoulaye Sarr, nous accueille en compagnie de deux de ses conseillers (Mamadou Abdoulaye Seck et Bocar Wade) et de sa famille. Après les civilités, nous entamons la discussion sur l’histoire de Ngawlé.

Penda Sarr, symbole du village
L’histoire de cette localité se confond avec l’épopée de Penda Moussa Sarr, une femme qui s’est beaucoup battue pour le devenir des populations. « On ne peut pas raconter l’histoire de Ngawlé sans parler de Penda Moussa Sarr, car elle a beaucoup fait pour ce village », raconte le chef du village, qui soutient ne pouvoir tout dire sur la dame. Comme Aline Sitöé Diatta de Cabrousse, Penda Sarr est aussi une héroïne qui a marqué l’histoire de sa localité.
Cette femme, selon les témoignages, prônait non seulement la résistance aux injonctions des envahisseurs blancs, mais prédisait des choses mystérieuses. « Penda Sarr a joué un rôle de leadership incontestable dans ce village », ajoute Baba Abdoulaye Sarr selon qui, elle avait un don de Dieu, puisqu’elle prophétisait. Il y a tout un mystère autour de cette femme. D’après M. Sarr, Penda Sarr était toujours accompagnée d’êtres invisibles. Et certaines de ses connaissances lui ont été transmises par son père qui a laissé des manuscrits saints, nous dit-on.

La dimension mystique de Penda Sarr est marquée par quelques péripéties. L’on raconte qu’un jour, alors qu’elle marchait, quelqu’un est venu par derrière lui arracher ses cheveux. Elle réagit en assénant une gifle à l’individu. Mais, selon le chef du village, un de ses cheveux, considéré comme un trésor à Ngawlé, a été bien gardé par les sages du village, relique que le visiteur ne peut voir que sur rendez-vous. « N’insistez pas, car il faut d’abord réunir les gens qui gardent ce cheveu pour discuter sur le motif de votre visite », nous rétorque-t-on.

A Ngawlé, les activités ne commencent pas sans invoquer le nom de l’héroïne. « Nous accomplissons des sacrifices en son nom pour obtenir des résultats dans nos activités », relate l’octogénaire Baba Abdoulaye Sarr. Le village a marqué l’histoire de la pêche au Fouta avec la légendaire dame de fer, fille cadette de Moussa Boukary, fondateur de la localité. Penda Sarr, mariée et sans enfant à Fanaye (25 km de la commune de Dagana), s’était rendue à Saint-Louis pour transmettre ses connaissances mystiques à la postérité avant de décéder quelques années plus tard.

Un village dépourvu d’eau potable et d’électricité
Ngawlé manque d’eau potable et d’électricité. Les villageois, dépourvus de forage, utilisent l’eau du fleuve Sénégal. Tout au long de la berge, il y a une intense activité. Pendant que les uns font le linge, d’autres assouvissent leurs besoins naturels ou remplissent d’eau des récipients pour approvisionner les foyers. Le manque d’eau potable expose la population aux maladies hydriques, regrette le conseiller rural Bocar Wade, qui sollicite une aide de l’Etat pour doter ce village de forage. Il s’y ajoute que les inondations récurrentes auxquelles Ngawlé est confronté hantent le sommeil des habitants en période d’hivernage. « Il faut qu’on nous aide à accéder aux infrastructures de première nécessité », souligne M. Wade. Faute d’électricité, les villageois utilisent des lampes tempêtes afin de pouvoir s’éclairer le soir. Rares sont les foyers qui recourent à des installations solaires, car coûteuses. L’absence d’infrastructures coupe le village du reste du monde et le laisse en rade de la modernité.

La vieille mosquée transformée en école arabe
La première mosquée du village dont la première pierre a été posée par El Hadj Omar Foutyou Tall sert d’école coranique pour les enfants. Située sur la rive du fleuve Sénégal, cette bâtisse en état de délabrement très avancé garde encore les souvenirs du fondateur du village, Moussa Boukary Sarr. Ses deux portes sont très usées. A l’intérieur des nattes étalées par terre et un tableau. Le village dispose d’une école primaire de six classes. Selon notre guide, les enseignants quittent Podor tous les matins pour venir dispenser leurs cours. Sur le plan sanitaire, Ngawlé n’a qu’une case de santé.

Ranérou ferlo : Un peuplement de peulhs venus du Macina
Ranérou Ferlo est habité par les Peulhs depuis le XIVe siècle. C’est Mody Aly, un chasseur, qui, au cours de ses pérégrinations, a découvert le site jusque-là inhabité. Ce dernier est l’arrière-grand-père du maire de la localité, Arouna Souleymane Siré Bâ. C’est par la suite que les Peulhs « Gournanko » et autres ont suivi. Mais, d’après Alassane Ya Bâ, un griot de la localité, « les Sérères furent les premiers à s’installer dans la zone où ils creusèrent des puits. C’est après leur départ que les Peulhs éleveurs sont venus s’installer ». M. Bâ explique que ces derniers viennent du Macina, après avoir traversé la Gambie (une localité y porte le nom de Macina) avant d’arriver à Ranérou Ferlo.

Ainsi, au cours de leur périple, ils utilisèrent des instruments, tels que la flûte, le violon, la guitare, le gérone, etc., qui servaient tous à communiquer à travers la forêt, fait savoir le griot du village. Mais, selon Samba Bâ, un sage qui raconte fièrement la culture de son ethnie, la musique hal pulaar, incarnée par la flûte, est une sorte de communication entre les bergers et les animaux. D’années en années, suivent d’autres instruments comme la kora et le gérone, qui a une fonction mystique. Quand on l’utilise, des gens viennent prendre la corde et demandent la direction à suivre en pleine forêt. A en croire Samba Bâ, cet instrument permet de communiquer avec des êtres invisibles en pleine brousse.

« C’est avec ces instruments que l’on transmet des messages au bétail. Tous les gestes sont suivis par les animaux, puisqu’ils ont été entraînés dans ce sens », note-t-il Aussi, après une campagne, les éleveurs organisent une manifestation appelée « diaro ». Durant la manifestation, il y a une sorte d’émulation entre éleveurs pour voir celui qui a le plus instruit ses bêtes en brousse. Devant le spectacle de femmes encensant les gesticulations de leurs proches et la joie qui anime ces derniers, un berger peut être amené à abattre son troupeau sous le feu de l’euphorie. Cependant, certains sont là pour intervenir afin d’empêcher toute dérive. Dans le passé, les Peulhs éleveurs se livraient également à des batailles mystiques pour s’enrichir en obtenant un nombre important de bêtes. Une pratique toujours en cours dans certaines familles pointées du doigt dans le Ferlo.

L’habillement peulh
Le Peulh éleveur a un type d’habillement qui lui est propre. Sa tête est toujours couverte d’un turban pour se protéger du vent et il se vêt habituellement d’un complet noir composé d’un pantalon bouffant court et d’un ample boubou qui lui arrive aux genoux. Il porte par devers lui un bâton partout où il va. Nos interlocuteurs soutiennent que dans un monde dominé par la loi de la jungle, la philosophie du Peulh est d’être prête à en découdre à tout moment. Donc, c’est une arme servant à faire face aux nombreux défis, même si d’aucuns expliquent que c’est un moyen mystique de multiplier le cheptel. Mais, selon Pathé Demba Bâ, président de la Maison des éleveurs de Ranérou Ferlo, l’essentiel de son utilisation provient de la tradition islamique avec le prophète Moussa. « A l’époque, un vrai Peulh, s’il tend sa main, le lait sort du bout de ses doigts.

C’était une manière de montrer qu’on est un vrai Peulh », dit Samba Bâ. Le Peulh, dit-il, use aussi d’astuces mystiques pour faire revenir au bercail ses animaux disparus. Selon les témoignages, ce sont des rites qui existent encore. Amadou Koly Dia était connu pour ce genre de pratiques traditionnelles. De même que Hamady Amadou, un chasseur mystérieux très connu dans l’histoire traditionnelle peulh du Ferlo. Ce chasseur nain, habitant à Tekinel et dont les connaissances dépassent les limites de la nature, était capable de tout, dit-on. A la chasse, il trouvait toujours à offrir à manger et à boire à ses collaborateurs sans qu’on puisse voir la provenance de ses largesses. Doté d’un pouvoir surnaturel et mystique, il demandait à tous de fermer les yeux quand il s’apprêtait à entrer en action pour réaliser des choses extraordinaires à chaque fois qu’on le sollicitait.
Quant au fait que ce sont les femmes qui traient les vaches, ils disent que c’est parce qu’elles sont tout simplement mieux acceptées que les hommes. Donc, aucune connotation mystique.

Le foyer de l’élevage au Sénégal
Le désenclavement de Ranérou Ferlo est en voie d’être résorbé avec le chantier de la route reliant Linguère à Ourossogui. Ce sera un ouf de soulagement pour les populations qui éprouvent d’énormes difficultés pour se déplacer vers d’autres localités. Elles réclament aussi des pistes de production devant relier les différents villages de la contrée. L’usage de moyens traditionnels de transport, que sont les charrettes pour convoyer les biens et les personnes, est de mise. A notre passage dans la commune de Ranérou Ferlo, noua avions l’impression d’être dans une zone rurale. Nous nous intéressons à la vie des populations et à la mutation de cette localité habitée majoritairement par les Peulhs. A part l’édifice imposant qui abrite la préfecture située aux abords de la route nationale en chantier, rien n’impressionne le visiteur qui débarque dans cette localité.

Elevage de type familial
La commune de Ranérou Ferlo est née avec l’érection de Matam en région, en 2006. Devenue chef-lieu de département, Ranérou ne dispose que d’un seul arrondissement et de trois communautés rurales. Cette commune est considérée comme un gros village dépourvu de tout. Peuplée d’environ 3000 âmes, Ranérou Ferlo s’étend sur une superficie de 8 km2 et a une densité de 3 habitants au kilomètre carré. Dans cette localité qui regorge d’énormes potentialités, c’est le ras-le-bol chez les populations qui se sentent plutôt laissées pour compte par les pouvoirs publics. Actuellement, la bourgade est confrontée au chômage, au manque d’unités pour la transformation et à l’écoulement des produits, surtout pour le lait qui est surproduit.

L’activité principale chez les Peulhs du Ferlo est l’élevage de type familial. Le chef de famille est propriétaire et est communément appelé « Gassedoro ». Cette pratique traditionnelle demeure au centre des préoccupations et est l’un des volets importants dans la société peulh. Il n’y a pas de stabulation de l’élevage. Ce qui fait qu’en saison des pluies, il y a une surproduction laitière, contrairement à la saison sèche où les éleveurs sont à la recherche de fourrage. Selon Hamadou Kane, chef du service départemental de l’Elevage, « il faut une rupture pour moderniser le secteur. Et ce changement va prendre beaucoup de temps, parce que les Peulhs ne sont pas prêts à modifier leur mode de vie ». Pourtant, ce ne sont pas les projets qui manquent pour la zone sylvopastorale, puisque le chef du service départemental de l’élevage fait état d’initiatives afin de stabiliser les éleveurs. Onze unités pastorales situées autour du forage permettent aux bergers de bénéficier d’aliment de bétail, de pare-feu, d’assurer la santé de leurs bêtes, etc. Ranérou est le foyer de l’élevage sénégalais, ce qu’a compris le ministère de tutelle qui est en train de dérouler un projet pastoral.

Unité de transformation du lait
Ainsi, il urge d’installer sur place une unité de production et de transformation à Vélingara Ferlo où Moussa Bara Bocoum, avec la méthode de stabulation, dispose de 37 métis issus de l’insémination. Il faudra aussi un bassin pour la collecte du lait dont l’appui la coopération brésilienne est en bonne voie. Des camions frigorifiques viendront collecter le lait stocké dans les zones de production, notamment à Ranérou, pour l’amener vers les unités de production. La création d’un centre d’abattage moderne pourrait aussi faire l’affaire des populations, car les animaux sont transportés à Dakar pour être abattus.

Une école peu fréquentée

En matière de scolarité, les Peulhs rechignent toujours à amener leurs enfants à l’école à cause de l’élevage. Dans certaines localités, comme Ranérou Ferlo, les infrastructures scolaires sont presque inexistantes. Le nomadisme des éleveurs rend la situation plus difficile. La nouvelle commune, chef-lieu de département, est loin d’assurer l’éducation pour tous de ses fils. Ranérou Ferlo dispose d’une école élémentaire de quatre classes pour 40 élèves et quatre enseignants. Son lycée est à l’état de chantier. Le préfet du département, Papa Demba Diallo, nous explique que les fonctionnaires affectés dans cette localité, après avoir servi deux à trois années, demandent à être mutés ailleurs. C’est le cas en 2013 où il y a eu trente départs d’enseignants.
Ranérou accuse également un grand retard sur le plan culturel et sportif. La commune ne dispose pas d’infrastructures permettant à sa jeunesse de vivre intensément sa passion culturelle et sportive.

Des hameaux poussent comme des champignons
La localité est l’une des zones où la paupérisation est l’une des plus élevées du pays, malgré son potentiel agricole. Depuis 1972, l’Etat du Sénégal a pris le décret faisant de la zone une réserve biosphère. Dans l’intitulé du décret, il est indiqué qu’il faut protéger l’environnement dans cette zone contre l’habitat. Mais le constat est que des hameaux y poussent d’années en années comme des champignons. Une situation très déplorable, de l’avis des autorités administratives. Malgré les nombreuses sensibilisations entreprises par les pouvoirs administratifs et locaux, les habitations précaires se multiplient tous les ans.

Parfum transformé en alcool
A part l’élevage, Il n’y a pas d’activités pour les jeunes. Ranérou fait face à un taux élevé de chômage, entraînant les jeunes à se livrer à toutes sortes de déviances. Depuis quelque temps, ils s’adonnent à une consommation de parfum sous forme de boisson alcoolisée appelée « bul fale ». Une bataille rangée entre jeunes qui s’étaient enivrés en buvant du parfum avait fini au tribunal de Matam. « La consommation est tellement élevée que les jeunes recourent à des comportements inédits, comme la violence », raconte-t-on.

Religion au Fouta : Une floraison de mosquées pour guider la foi des fidèles
Pendant des siècles, la foi a guidé les pas des populations du Fouta. La présence de nombreuses mosquées dans cette partie nord du pays témoigne de l’intense vie religieuse qui y a toujours régné. Ces édifices, souvent remarquables dans leur construction, maillent tout le territoire et marquent de façon remarquable le paysage.Malheureusement les fidèles manquent de moyens pour conserver cet héritage religieux, culturel et spirituel pour les générations futures.

Le Fouta a joué un grand rôle religieux et spirituel dans la consolidation de la foi islamique au Sénégal et en Afrique. Cette partie nord du pays n’a pas usurpé sa vocation de centre religieux. De nombreux érudits y ont vu le jour, séjourné, étudié, acquis du savoir et contribué à l’expansion et au rayonnement de la religion musulmane. Et depuis des siècles, Fouta vit paisiblement sa fierté historique grâce aux nombreuses mosquées qui l’ont perpétuée. Lorsque le voyageur arrive dans cette partie du pays, il est charmé par la prolifération des lieux de culte. Des minarets s’élèvent de tous côtés. De Podor à Semmé, en passant par Guédé, Mboumba, Thilogne, Agnam, Ndouloumadji, Boyinadji, Ogo, Seno Palel, Sinthiou Bamambé, Kanel, Oréfondé, Bokidiawé, Orkadiéré, etc., on découvre des mosquées, petites ou grandes, qui se dressent majestueusement et témoignent de la grande ferveur religieuse qui règne dans toutes ces villes.

Lieux par excellence de prédication et de recueillement, ces mosquées ont, de tout temps, joué un rôle primordial dans la propagation du savoir. Avec l’expansion de l’Islam, l’enseignement du Coran se fait un peu partout au Fout. Des marabouts donnaient des leçons aux étudiants venus de tous les coins du pays et même de la sous-région. Selon les localités et aussi les marabouts, les cours sont dispensés toute la journée, de la prière de l’aube jusqu’à celle du soir, des fois même sans interruption. À l’arrivée, cette pratique permettait aux disciples d’acquérir un savoir très poussé en exégèse, mémorisation du Coran, des Hadiths, ou du droit. Avec le temps, cette ferveur a sensiblement diminué.

Le lieu de culte d’Ouro Mahdiyou, une monument historique
Première étape de notre long périple : Ouro Mahdiyou. Situé à environ 8 km de Podor, ce village fait partie de ces localités qui ont marqué de leur empreinte l’islamisation au Sénégal. Ouro Mahdiyou a été fondé vers 1830 par Amadou Hamet Bâ, appelé aussi Seydina Limamoul Mahdiyou. Venu de Souïma, un quartier de Podor où il vit le jour vers 1782, il fut, selon Mamadou Lamine Ly, un condisciple d’El Hadji Oumar Tall avec qui il reçut en même temps l’initiation au « wird » tidiane à la mosquée de Tiofy. « Amadou Hamet Bâ était un homme de Dieu pétri de savoir. Il a fortement contribué à l’expansion de l’Islam dans les pays d’Afrique au sud du Sahara. Il a aussi réussi à propager la confrérie tidiane dans le Fouta, le Walo, le Cayor, le Ndiambour, le long du fleuve Sénégal, jusqu’à Kayes au Mali », explique Mamadou Lamine Ly. « A la disparition du marabout, son fils aîné, Cheikhou Ahmadou Bâ, prit le flambeau et entreprit, avec ses frères et des milliers de fidèles, une ‘‘djihad’’ qui le conduisit au Cayor, au Ndiambour, au Baol et surtout au Djolof. Il opposa une résistance farouche à la conquête coloniale avant d’être vaincu, le 11 février 1875, à Samba Sadio, par les Français », explique M. Ly.

Ouro Mahdiyou, c’est surtout sa belle mosquée construite vers 1922 et classée monument historique. Selon M. Ly, le lieu de culte était tombé en ruine avant d’être remplacé par un autre qui a reçu quelques modifications sur le plan architectural. « La mosquée fut construite par Mamadou Talla Seck de Thienaba, sur financement de Cheikh Ahmadou Bamba », indique-t-il. Chaque année, note notre interlocuteur, le village organise une ziarra annuelle. « Cette importante manifestation religieuse est une occasion de grande communion, de prières et de ferveur pour la communauté musulmane, particulièrement pour la communauté tidiane madiyanké », souligne-t-il.

Guédé : la rénovation de la maison de Dieu, une urgence
Autre destination : Guédé village, capitale traditionnelle du Tooro. Pour accéder à cette localité située sur l’île à Morfil, il faut traverser le fleuve par pirogue si l’on vient de la route nationale ou par un vieux bac tout en fer, relié d’une rive à l’autre par une grosse corde. Une vraie randonnée fluviale, surtout en cette période d’hivernage où le fleuve Sénégal accuse une montée des eaux. Dans ce magnifique village qui a marqué l’histoire, nous empruntons un sentier qui nous mène jusqu’à sa mosquée en banco de style soudanais. Il suffit de la visiter pour se rendre compte de son aspect architectural très particulier. Cet important édifice religieux, plusieurs fois centenaire, est d’une valeur historique inestimable. Ses éléments d’angle et son sommet conique font son charme.

Selon Thierno Hamat Aw, l’imam de la mosquée, « l’édifice a été construit il y a plus de deux siècles. C’est l’une des 33 mosquées érigées par l’almamy Abdoul Khadir Kane depuis l’époque du Laam Tooro ». L’infrastructure, a-t-il ajouté, a amplement rempli un rôle des plus considérables sur le plan religieux et en particulier dans la consolidation de la foi musulmane dans la localité et dans le Fouta. Malheureusement, cette mosquée, très connue en Afrique, ploie aujourd’hui sous le poids de l’âge. Les nombreux rafistolages qu’elle a subis n’ont pas réussi à la sauver de la dégradation. « Le hangar est tombé il y a bien longtemps et le toit inquiète. Quand il pleut beaucoup, l’eau ruisselle et inonde toute la mosquée », nous informe le 24e imam de cette maison de Dieu. « La mosquée est vieille et nous n’avons pas les moyens de la restaurer. Même pendant le mois béni du ramadan, les fidèles n’ont pas d’endroit ou prier. On a entrepris la construction d’une nouvelle mosquée depuis 2003, mais les travaux ne sont toujours pas achevés », soutient-il.

De l’avis de l’imam Aw et de tous les habitants de Guédé, cette mosquée, qui n’a jamais connu le bonheur d’être électrifiée, représente un legs culturel prestigieux hérité de leurs ancêtres. Malheureusement, ce monument historique subit la pression du temps et tombe petit à petit en ruine. Son délabrement total n’est plus qu’une question de temps. L’imam rappelle que l’architecture de l’édifice illustre un savoir-faire incomparable qu’il faudrait conserver jalousement comme héritage culturel pour les générations futures. Sans moyens, cette tâche s’avère ardue. « Il faut que l’État nous aide à sauver cet édifice avant qu’il ne soit trop tard », déclare Thierno Hamat Aw. Une commission devait même être dépêchée à Guédé pour évaluer la situation et déterminer le degré de réhabilitation dont a nécessairement besoin cette mosquée afin d’assurer sa sauvegarde qui est devenue plus qu’une nécessité. « Si nous avions les moyens matériels nécessaires pour rénover cette mosquée, nous n’aurions pas attendu un seul instant. Hélas ! Ce n’est malheureusement pas le cas », se désole-t-il. La rénovation de cette maison de Dieu est devenue une urgence. Et les populations vivent dans l’espoir de voir dans un proche avenir cette mosquée retapée.

Le bac qui fait peur
Un bac attaché avec une corde reliant les deux côtés du quai pour traverser des rives distantes de presque 500 mètres. Cela se passe sur le fleuve Doué, entre Guédé village et Guédé Diery, un bras du fleuve Sénégal. Le motif, c’est que le moteur à bord ne peut pas tenir la barque. « La puissance du moteur ne peut pas conduire le bac, c’est pourquoi nous attachons une corde au bateau pour éviter qu’il ne soit transporté par les vagues ou par le vent », dit le conducteur. Le moteur installé à bord est celui d’une pirogue moyenne et permet juste de faire bouger le navire. Une situation tellement dangereuse que les populations cherchent désespérément un sauveur.

Pour monter à bord, il faut patauger quelques mètres afin d’atteindre le navire qui ne peut accoster. Pourtant, les populations des deux villages sont obligées de passer par là pour rejoindre soit leurs champs, soit pour aller vers Ndioum par la route nationale, à défaut de faire le grand tour. Fatou Bâ, une passante qui revenait des champs vers 14 heures où elle venait d’amener le repas à son mari, explique la dure épreuve. « J’ai peur de l’eau, mais c’est la seule voie que nous pouvons emprunter pour nous rendre des deux côtés », relève-t-elle. Le bol sur la tête, un enfant de presque deux ans au dos, Fatou Bâ, visiblement épuisé par la chaleur, s’apprête à monter sur le bac. A défaut de prendre le bac qui peut se situer à l’autre rive, une pirogue est disponible pour venir chercher les passagers. Là aussi, il faut tirer sur la corde pour faire avancer la petite barque.

Sidy Sy, jeune agriculteur du village, est très remonté à cause de l’enclavement de la zone. Il estime que cette situation ne devrait pas se passer au Sénégal, en ce XXIe siècle. Selon lui, le danger est permanent lors de la traversée, alors que c’est le seul moyen de convoyer les marchandises qui doivent aller dans la zone. « Il y a beaucoup de villages dans ce secteur, notamment Ngoé, Pérespe, Lérabé, etc. L’évacuation des produits agricoles pose également problème », raconte-t-il. Pour Sidy Sy, passer par l’autre côté, c’est s’aventurer à une véritable odyssée, car ce sont des pistes cahoteuses qui servent de cordon à ces bleds dont l’activité dominante est l’agriculture.

Source: LE SOLEIL

Un pont sur le Doué
Le fleuve Doué est aussi exposé à un autre danger tant décrié, à savoir le fil électrique de la haute tension qui traverse les eaux non loin du quai d’embarquement et de débarquement des deux côtés. On aperçoit l’autre poteau situé à Guédé village s’incliner, laissant le fil plonger dans les eaux. Ce qui pose un problème d’insécurité pour les passagers et usagers du fleuve. « Le fil électrique a même tué un bœuf qui s’aventurait de ce côté. Deux piroguiers ont chaviré à ce niveau », indique M. Sy, qui ajoute que la Senelec a même été saisi pour redresser le fil. Mais, à l’en croire, des agents sont venus constater sans rien faire, car le fil est encore dans les eaux. Aux abords du quai, les enfants se baignent tranquillement, d’autres lustrent leurs chevaux, inconscients du risque d’électrocution qui les guette à tout moment. « J’ai peur pour ces enfants mais aussi pour nos animaux qui traversent le fleuve, car ils peuvent être électrocutés », craint M. Sy. La peur est perceptible chez lui, mais la solution est loin d’être trouvée. Pour limiter les risques, la construction d’un pont ne fera que le bonheur des populations. D’ailleurs, ces dernières passent beaucoup de temps à attendre pour la traversée. Leur mobilité se pose avec acuité dans cette zone à forte production agricole et où le transit des marchandises est un casse-tête récurrent. Surtout en période d’hivernage où les pistes reliant certains hameaux ne sont plus praticables.

Kobilo, ville aux 99 saints

Notre périple nous mène à Kobilo, village situé dans la communauté rurale de Dabia, dans le département de Matam. Selon Mamadou Lamine Kane, le chef du village, Kobilo a été créé vers 1150. Et c’est dans cette localité, soutient-il, qu’a été construite la première mosquée du Fouta. Élevée par le premier almamy du Fouta, Abdoul Kadir Kane, à partir de 1776, son ancienneté et la qualité de son architecture font d’elle un véritable joyau. Avec ses 25 mètres de long, 18 m de large et 5 m de hauteur, ce monument historique dont la renommée a traversé les frontières sénégalaises est désormais un bâtiment protégé en raison de son intérêt historique et architectural. Et pendant toute l’année, elle reçoit des hôtes de marque qui y viennent en pèlerinage.

Kobilo, soutient Mamadou Lamine Kane, a joué un rôle important dans l’islamisation du Fouta. Cette localité fut le bastion de l’almamy Abdoul Kadir Kane, qui fut un grand érudit. Ce dernier est né en 1726 à Paffa Marna, dans le Saloum, où son père, Alfa Hamady, s’était exilé pour fuir l’exaction des Déniyanké qui avaient réduit le Fouta en un véritable lieu de débauche. « Initié au Coran par son père à l’âge de sept ans, il a fait Pire pour approfondir ses connaissances, avant d’aller en Mauritanie. C’est là-bas qu’il rencontra ses condisciples au nombre de douze.
Ensemble, ils vont constituer le parti torodo pour faire la révolution dans le Fouta », explique M. Kane. Il fit la connaissance de Thierno Sileymani Baal, qui suggéra qu’on le nomme almamy du fait qu’il possédait les douze critères exigés pour le titre. Une fois nommé, le saint homme installa la République théocratique, de Dagana (région de Saint-Louis) à Dembankané (région de Matam). Il a exercé une véritable hégémonie sur l’ensemble du pays avant de tomber. L’almamy Abdoul Kadir Kane fut tué le 4 avril 1807 à Djoudi Gouriki où il repose avec ses compagnons qui lui furent fidèles jusqu’à la mort. Il a régné pendant 33 ans, en appliquant la Charia.

Mosquée de Kobilo, une des premières construites par l’almamy Abdoul Kadir Kane
Durant son existence, l’almamy Abdoul Kadir Kane a construit 33 mosquées dans le Fouta, nommé un imam dans chacune d’elles, que ce soit dans le Damga, le Nguénar ou encore dans le Bosséa, soutient son petit-fils Mamadou Lamine Kane, qui précise que la mosquée de Kobilo est la première dans tout le Fouta, suivie de celle de Séno Palel. « Les fidèles y prient tous les jours, même si une nouvelle mosquée est construite à côté », indique-t-il. Et des légendes, il n’en manque pas. « Les mécréants qui voulaient démolir la mosquée l’ont appris à leurs dépens. Ils ont tous perdu la vie », révèle M. Kane.
Après plus de deux siècles d’existence, la mosquée de Kobilo tient encore debout et semble même narguer le temps. « Elle n’a subi aucune fissure et n’a jamais été restaurée », assure M. Kane. Même si sur quelques parties de l’édifice, quelques couches de ciment taquinent le banco, la matière avec laquelle elle a été construite.

Des monuments à restaurer
Aujourd’hui, et depuis toujours, cette maison de Dieu est visitée par plusieurs personnalités du Sénégal et d’ailleurs. Que ce soit en plein jour ou en cachette. Normal. « Le secret, c’est que celui qui fait deux raakas dans cette mosquée verra ses prières exaucées », nous dit le chef de village. Selon Mamadou Lamine Kane, beaucoup de personnalité, en dehors de l’almamy Abdoul Kadir Kane, ont marqué l’histoire de Kobilo. Pour preuve, dit-il, 99 saints issus de différentes contrées reposent en paix dans le cimetière du village.
Il est fréquent de voir dans beaucoup de localités du Fouta, un des bastions majeurs de l’Islam au Sénégal, des mosquées éparpillées çà et là. A Mboumba, ancienne capitale de la province du Lao, se dresse encore la mosquée de Thierno Ibra Hamat. Construit il y a un peu plus de 300 ans par des ingénieurs venus de Tombouctou, cet édifice résiste au temps et continue d’être très fréquenté. À Alwar, la mosquée où priait El Hadj Omar Tall est un exemple parmi tant d’autres. A cause de sa dégradation très avancée, des travaux de restauration s’imposent avec urgence. À Séno Palel, dans le département de Kanel, la mosquée construite par Thierno Abdoul Karim Daff au XVIIIe siècle se singularise également par son architecture qui répand son aura sur ces lieux où la ferveur religieuse est toujours à son summum. Les exemples ne manquent pas, notamment dans l’île à Morfil, à Thilogne, Agnam Godo, Ndouloumadji, Boyinadji, Ogo, Sinthiou Bamambé, Kanel, Oréfondé, Bokidiawé, Orkadiéré, etc.
Tous ces vestiges majestueux témoignant d’un art architectural sublime font partie intégrante de l’identité et constituent la mémoire des populations du Fouta. Certains d’entre eux qui résistent aux méfaits du temps accueillent chaque année des touristes alors que d’autres se dégradent et tombent en ruine. Aujourd’hui, la réhabilitation de ces monuments ancestraux est la moindre des choses que l’on puisse faire pour rendre hommage aux érudits qui étaient à l’origine de leur édification et qui ont consacré leur vie à défendre la cause de l’Islam.

La maré aux hauts lamantins : Une espèce menacée de disparition
Située à quelques kilomètres de Kanel, chef-lieu du département, aux abords du village de Ganabalou, non loin de celui de Sinthiane, la mare aux hauts lamantins est un endroit calme. Une piste sinueuse y mène. Quelques minutes plus tard, nous arrivons sur les lieux où vivent tranquillement ces espèces des eaux douces et troubles. L’endroit est relativement calme. Pas un seul bruit, hormis le vent qui fait bouger les branches des arbustes le long du cours d’eau. Couverte d’une végétation luxuriante en cette saison des pluies, la mare aux hauts lamantins est un havre de paix pour toutes les espèces qui y trouvent refuge. A notre passage, nous n’avons pas eu la chance de voir un seul lamantin. Notre guide, Moutar Abou Sy, nous assure de leur présence dans les eaux. D’ailleurs, c’est lui le responsable de ces animaux. « Ils ont l’habitude de sortir de ce côté-ci. Chaque fois que je viens ici, je ne manque pas de les apercevoir », confie-t-il. Nous restons un bon moment, espérant voir les lamantins sortir de l’eau, en vain. Moutar Abou Sy raconte : « Je m’occupe avec beaucoup de passion de la sécurité des lamantins, malgré le braconnage perpétré par moments par des gens qui viennent pêcher ici ».

Une espèce en danger
Depuis 1997, Moutar Abou Sy dit lutter, de manière bénévole, pour la sauvegarde de ces animaux qui sont très utiles à l’environnement. Car, de plus en plus, les lamantins se raréfient. D’où son appel à protéger l’espèce, source de vie. Dans son combat pour la survie des lamantins, il dit s’en prendre parfois violemment aux pêcheurs. Ces derniers proviennent des localités de Kanel, Sinthiane et Ganabalou. Même si notre interlocuteur fait remarquer qu’à Kanel, il y a un barrage qui limite la mobilité des lamantins « Les lamantins ont des problèmes de survie à cause de la menace permanente des pêcheurs. Lorsque l’ancien ministre de l’Environnement Aly Aïdar était de passage dans la zone, je lui avais signalé le problème », relève-t-il. Depuis, Moutar Abou Sy dit attendre la réponse des autorités étatiques. Il déplore aussi le manque de politique concrète pour la protection des lamantins. Ces animaux ont aussi des soucis de nourriture à cause du déboisement sur la rive du fleuve Sénégal. « Je leur donne souvent à manger. Aussi, je m’occupe bien de cet espèce en voie de disparition », déclare M. Sy.


Reportage de Cheikh Malick COLY, Samba Oumar FALL (textes) et Assane SOW (photos)

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