Nommé ministre des Affaires étrangères : ABC est-il bien à sa place ?

Me Alioune Badara Cissé, ministre des Affaires étrangères et des Sénégalais de l’Extérieur a privé son parti d’une voix éclairée pour porter la contradiction à l’opposition. Question : ABC est-il à la position politique idéale ? Apparemment non !

Mardi 21 Août 2012 - 20:05

Nommé ministre des Affaires étrangères : ABC est-il bien à sa place ?
La voix de stentor de Me Alioune Badara Cissé ne résonne quasiment plus dans les chaumières. ABC, coordonnateur national, numéro 2 de l’Alliance pour la République (Apr) est aphone depuis quelque temps. Et ses responsabilités de ministre des Affaires étrangères et des Sénégalais de l’extérieur n’y sont pas étrangères. Loin s’en faut ! La position de patron de la chancellerie qu’il occupe est certes prestigieuse. Mais, l’idée qu’il se soit « trompé » de station fait son chemin. Le bâtiment blanc aux parements ocre de la chancellerie où il se trouve commence à l’éloigner de la politique au quotidien. Les débats, les répliques à chaud, les interviews dans la presse, les plateaux sont autant d’instance où ABC brille par son absence. Avocat, ABC est un tribun talentueux comme on en a toujours besoin dans l’espace politique. D’ailleurs combien sont-ils au Sénégal à se voir tailler dans l’opinion les habits de grand monsieur rien que pour leur habileté à manier la langue de Molière. L’expert, c’est celui qui a la rhétorique dans le sang, le bon fabricant de concept.

ABC en est-il conscient ? Sans aucun doute. Pourtant, depuis quasiment qu’il est nommé aux Affaires étrangères, il n’est pas allé sur un plateau de la bande FM ou de la télévision. La seule fois qu’il a rompu le silence et s’est attiré les médias c’est lui-même qui en a pris l’initiative. Me Cissé faisait le bilan de ses 100 jours à la tête de la diplomatie sénégalaise. Un prétexte qui lui a permis de se faire l’écho d’une promesse de campagne de Macky Sall : rationnaliser la carte diplomatique du pays.

Il s’est également permis une incursion dans la crise casamançaise. « (…) Si nous devions rendre le tablier demain sans régler ce conflit de la Casamance, je peux vous assurer que nous aurions échoué », a-t-il lancé. Auparavant, Me Cissé a tenté de plonger dans le bref débat agité par quelques apéristes au sujet de la volonté de Macky Sall de ramener son mandat de 7 ans à 5 ans. On ne sait d’où est parti le ballon de sonde, mais Moustapha Cissé Lô a essayé de tordre la main à Macky Sall. L’argument : le Président est élu pour 7 ans et non 5 ans. Pour autant, Me Cissé s’est vite ravisé, conscient, sûrement, du désastre moral d’un éventuel revirement. Depuis lors plus rien du côté de l’ex-adjoint au maire de Saint-Louis. Ah si ! Plongé dans un monde où le raffinement langagier, la retenue, la réserve, l’équilibre, etc., sont portés au rang de religion, ABC sait que son paradigme -comme disent les linguistes- n’est plus le même. Il manipule des questions qui débordent du cadre national.


La Mauritanie avec la sempiternelle épreuve des pêcheurs Guet-Ndariens (Saint-Louis), la Gambie et la Guinée Bissau où des éléments du Mfdc battant retraite après des forfaits, le Mali et son nord explosif, la Guinée qui nous a pris il y a quelques semaines deux douaniers, sont à nos portes et surveillent le profil politique du chef de file de la diplomatie sénégalaise. Va-t-en guerre, pondéré, sincère, fin négociateur, adepte du bon voisinage, sont autant de qualités guettées par l’entourage immédiat. Et le corps diplomatique présent accrédité au Sénégal. En quoi la voix métallique qui frémissait dans les studios, portait la contradiction aux libéraux alors aux affaires s’est ramollie, voire tue. Désormais, c’est un homme politique façonné aux valeurs d’habileté, de délicatesse et de sagesse qui commence à prendre forme en lui. A l’image de son prédécesseur, Me Madické Niang, dernier ministre des Affaires étrangères de Wade. Courtois et raffiné, Me Niang a dû voir ces qualités acérées lors de son passage à ce ministère.

En dépit de la mauvaise qualité des rapports entre Wade et son opposition, l’ex-patron de la diplomatie sénégalaise est resté élégant vis-à-vis de la classe politique. Ce jeu d’équilibre a fini par lui attirer la confiance de Wade qui aurait dit au khalife général des mourides, à l’entre-deux-tours de la dernière Présidentielle, sa volonté de céder le pouvoir à Me Niang, trois ans après son élection. Avant Madické, Cheikh Tidiane Gadio passe pour un exemple intéressant. Ministre des Affaires étrangères pendant 9 ans, Gadio, alors porté vers les idées de gauche dont il ne se privait pas de partager dans la presse, a complètement modifié son « logiciel » sous Wade. Discrétion, efficacité, entregent, étaient sur son tableau de bord. Communicant de talent, il s’est gardé de dire son mot dans les grands débats « pourris » de l’époque. La dévolution monarchique, l’affaire Segura, la recevabilité de la candidature de Wade, rien « n’intéressait » Gadio.

Et ses succès étaient là : le premier cessez-le-feu en Côte d’Ivoire, la paix en Casamance, le dénouement de la crise en Mauritanie. Cette dernière affaire semble lui valoir son amitié avec l’actuel chef de l’Etat mauritanien. La chronique va jusqu’à lui prêter un rôle décisif dans le rapprochement entre Dakar et Nouakchott dont le ciel était embruni par cette affaire de « terroristes » arrêtés à Dagana. C’est dire que n’eût été son divorce brutal avec Wade, le candidat de Mpcl/Luy jot jotna aurait sûrement réorienté sa carrière dans la diplomatie. Et hérité d’une position prestigieuse dans les institutions internationales. Comme l’a si brillamment réussi le Pr Ibrahima Fall, candidat à la dernière Présidentielle. En fait, nombre d’anciens ministres des Affaires étrangères restés dans le champ politique ont eu du mal à y combler leur ambition. C’est le cas de Moustapha Niasse, secrétaire général de l’Afp, pour la première fois ministre des Affaires étrangères de 1979 à 1983, puis de 1993 à 1998. En juillet 1998, il est nommé représentant du Secrétaire général de l’Onu.

En 2002, il devient l’envoyé spécial de l’Onu pour aider à la paix en République démocratique du Congo. Une carrière qui l’a souvent éloigné du champ politique national et « civilisé » son opposition à Wade. Très peu de marches, pas de bagarres sur le terrain, en somme pas de politique spectacle, un genre dans lequel excellait Wade face à Diouf. ABC est quasiment sur cette voie. Une voie où l’idée de faire carrière dans la diplomatie prend toujours le dessus. N’est-ce pas réduire la présence politique de l’Apr si elle devait se contenter de voir son numéro 2 prendre goût à la chancellerie ? D’autant d’ailleurs que son camarade, Mbaye Ndiaye, ministre de l’Intérieur, directeur des structures de l’Apr est tenu à l’équidistance. Sitôt porté à la place Washington, Ndiaye a été contesté en raison surtout de son engagement partisan jamais pris à défaut. La seule façon de mériter sa position de ministre de l’Intérieur est de se démarquer du discours partisan. Seydou Guèye, devenu secrétaire général du gouvernement est parti pour perdre le fil de la bagarre sur les plateaux de la bande Fm ou des télévisions. Que reste-t-il à l’Apr pour porter la contradiction à l’opposition ? Question à mille balles adressée à Me Alioune Badara Cissé.

Hamidou SAGNA

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