Pour une fin des inondations au Sénégal( Partie 1): Du phénomène des naturels au dispositif publique.

Lundi 14 Octobre 2013 - 16:17

Pour une fin des inondations au Sénégal( Partie 1): Du phénomène des naturels au dispositif publique.
Les inondations créent le désarroi dans les foyers, elles troublent notre quiétude et mettent à nue notre intimité. Par respect aux familles qui souffrent, ceux qui décideraient de se prononcer sur ce sujet se doivent de demeurer constructifs et objectifs. Pour faire simple, je dirai que la politique politicienne, l’amateurisme et l’ambition personnelle n’y ont pas place. Pour ma part, si je me prononce sur ce sujet, c’est par ce que j’ai la certitude que les inondations peuvent être résolues. Et si aujourd’hui elles persistent dans ma nation, c’est parce que l’approche technique fait défaut. C’est en réalité l’ingénierie de l’action publique qui est inadaptée. Et du fait de cette absence de logique planificatrice le dispositif ne peut être qu’inopérant.

I – LES INONDATIONS : Des causes multiples, deux formes, les mêmes conséquences…

Les inondations sont la conséquence, à la fois, de l’évolution pluviométrique, de l'action anthropique (c’est à dire le comportement des hommes), d'un aménagement du territoire incohérent et d’une urbanisation sauvage.
Une analyse objective et sans complaisance du phénomène des inondations montre deux situations d’inondation différentes de par leurs causes structurelles.
Une première forme d’inondation, la plus connue, est causée par l’occupation à des fins d’habitation, de sites inondables du fait de l’évolution pluviométrique, et surtout du fait, d’une forme topographique en cuvette. Ces zones sont des réceptacles naturels des eaux de pluie et connectées à la nappe phréatique. C’est ce phénomène qui explique que certaines zones demeurent humides même après l’hivernage. L’explication est le fait simple que la nature reprend ses droits car ces espaces dénivelés ont une vocation autre que l’habitat. C’est ainsi qu’au Québec, un bon nombre de terrains de jeu et de parc naturel en milieu urbain sont, en réalité, plus que des espaces de détente. Ces terres que les aménagistes laissent vierges de toute construction en dur sont volontairement faites ainsi pour être inondées lors des fortes pluies.
À côté de ces zones rouges appelées à devenir les poumons verts de la ville dans le réaménagement urbain que nous proposerons, nous avons les espaces jugés habitables. Mais ne vous y trompez pas, dans un milieu urbain minéralisé à outrance (recouvert en dur, donc impénétrable par l’eau), n’importe quel espace jugé habitable, peut se trouver en situation d’inondation, s’il y a une mauvaise planification territoriale, un urbanisme sauvage et une politique d’habitat qui ne gère pas la dimension du risque, du mal-logement et de l’habitat d’urgence. Au Sénégal, c’est ce nouveau phénomène que nous constatons de plus en plus, des quartiers qui n’avaient jamais subi d’inondation se retrouvent envahis par les eaux de pluie notamment à l’intérieur du pays.
Le fait est que nous avons construit sur « les routes » et les sites de repos des eaux pluviales. Nous avons construit nos quartiers de manière anarchique, à tel point que même les hommes s’y perdent à plus forte raison l’eau de pluie qui ne retrouve plus son chemin habituel vers la mer ou vers son lit. Faites l’expérience, vous serez édifié ! Car en bon urbaniste passionné, j’ai observé ce phénomène en pleine pluie durant l’hivernage 2012. Allez au rond-point des camions de sable, à Nord-foire. Vous allez voir une rivière d’eau déferler des voies de circulation, avec une puissance phénoménale et se ruer vers les habitations où elles vont se retrouver prisonnières. Par le ruissellement, l’eau lessive le sol et se charge de polluants : déjections animales, mégots, métaux issus de l’échappement des gaz, de l’usure de pneus et pièces métalliques, des hydrocarbures et goudron provenant de l’érosion des voiries. Les chefs de famille dans cette zone, surpris par ce phénomène nouveau, ont adopté la même mesure : surélever la porte d’entrée de la maison, donc la porte d’entrée des eaux. L’effet prochain est que le volume et le débit d’eau dans l’espace public vont augmenter et les risques d’éboulement de murs et de coupure des routes par l’effet d’érosion vont s’accentuer pour ensuite causer des catastrophes pouvant aller jusqu’à la perte de vies humaines. Nous avons des comportements qui accélèrent et aggravent les risques d’emprisonnement des eaux. Premièrement, une des règles d’habitation est de prévoir dans chaque parcelle d’habitation, un pourcentage de terre non constructible pour faciliter l’absorption d’eau. C’est une des raisons qui expliquent que dans la législation québécoise la municipalité n’étudie un dossier de demande d’autorisation de construire que si le plan est visé par un architecte reconnu par la ville et qui connaît les règles du zonage pluvial en vigueur dans la commune. À Dakar, quand vous avez 100m2, vous construisez sur l’entière totalité de la surface parcellaire et vous couvrez le reste en dur, pour des raisons de commodité et de design. C’est ce phénomène de recouvrement du sol que nous appelons la minéralisation du milieu urbain. Le volume d’eau qui était auparavant absorbé par l’espace non constructible, est maintenant déversé dans la rue, encore une fois la rue sert de déversoir. En même temps, toujours à Dakar, et cette fois-ci dans l’espace public, les surfaces goudronnées ont été augmentées par le régime libéral sans pour autant prévoir une gestion des eaux recueillies par les routes, qui deviennent ainsi des voies d’écoulement d’eau accélérée par la surface imperméable.

II - Analyse du dispositif actuel de lutte contre les inondations :

- Une volonté politique mise à rude épreuve depuis le début du phénomène des inondations !

L’échec que nous tous pouvons constater dans la lutte contre les inondations provient de la politique politicienne, avec la distribution en grande (pompe) de motopompes (excuser la répétition) et de bons de carburant. C’est à dire une action politique sans véritable volonté d’éradiquer définitivement la source et les conséquences du problème. Tout est question d’effet immédiat, d’effet médiatique et de voyeurisme politique, surtout à l’approche des élections.
Si le régime actuel montre une volonté ferme de ne pas tomber dans ces travers, il n’est pas à l’abri d’un danger qui est non moins périlleux pour les populations.
Ce péril provient des risques et travers de la gestion de l’urgence. L’une des conséquences directes est le fait d’escamoter le temps de l’observation des phénomènes en cours et de la compréhension de la nature des sols, du régime des pluies et phénomène d’urbanisation. De ce fait, on ne prend pas le temps de formuler la stratégie adaptée aux formes et aux forces en mouvement, pour aboutir à l’adoption d’un plan de planification urbaine en mesure de gérer à la fois le court terme et le long terme et de façon durable. Aujourd’hui, l’erreur serait de dépenser des sommes importantes en équipements. Alors que ces aménagements techniques doivent venir en dernier lieu. Les spécifiés techniques et les normes de ces travaux doivent être dictés par le plan de prévention des risques à l’échelle communal. Ainsi, on analyse un scénario de catastrophe lié à la pluviométrie la plus forte enregistrée dans les 100 dernières années. Delà on détermine l’ensemble des précautions, règles et normes techniques à respecter y compris le gabarit et le calibre des équipements techniques. L’intégration de l’analyse et la gestion du risque dans la planification urbaine ne sont pas une option mais un impératif, surtout quand nous spécialistes savons que le soit disant retour du cycle de forte pluie n’est pas encore arrivé. Cette stratégie communale doit être concoctée après étude, diagnostic et analyse du phénomène des inondations suivant la zone concernée. En lieu et place de cette posture préventive, nous nous laissons distraire, par ceux qui ont fait des inondations une affaire fructueuse, ces bureaux de génie civil et ces consultants friands d’hommes politiques en détresse. Les chasseurs de contrats de travaux publics avec ristourne à la clef, les vendeurs de motopompes et les dealeurs dans le carburant ne veulent pas d’une résolution définitive des inondations. Les conseils et rapports qu’ils émettent au moment fort des inondations sont centrés sur leurs propres intérêts. D’ailleurs les travaux qu’ils préconisent ont causé plus de morts que les inondations en question d’où l’intérêt d’impliquer le Génie de L’armée dans la mise en œuvre des travaux d’urgences.

- Les limites politiques de l’octroi de maisons neuves aux sinistrées des inondations.

Concernant le long terme, la proposition faite pour une gestion durable et définitive de ce problème, notamment dans les zones complexes, est de proposer aux pouvoirs publics la construction de logements neufs pour les populations sinistrées.
Encore une fois, il y a amalgame et confusion technique douteuse entre :
- Les dispositifs de relogement d’urgence : Dans ce cas de figure la logique politique est de fournir un logement d’urgence à une famille en situation de mal-logement et de détresse sociale ;
- Une politique de logement social : Par des allégements et dispositions pris par l’État, des structures spécialisées parviennent à monter des programmes de logements sociaux pour l’établissement d’un parc locatif à but social. L’objectif est de lutter contre le loyer cher et non de sortir des familles de la détresse du mal-logement et d’un danger imminent.
- Et enfin les politiques d’accession à la propriété : Elles passent par le développement de mécanismes de financement immobilier pour faciliter l’accession à la propriété privée pour le plus grand nombre. Elles sont destinées à la classe moyenne.

Ces trois formes d’action publique en matière de logement et d’habitat ont des motivations différentes. Elles s’adressent à des catégories socioprofessionnelles totalement différentes les unes des autres, et de surcroit, elles utilisent toutes des méthodes et des dispositifs foncièrement spécifiques. À ce stade de notre analyse, il nous est aisé de comprendre que concernant la situation des inondations au Sénégal, il faut plutôt préconiser un dispositif dont l’approche s’apparente à une logique politique d’assistance des ménages en situation de mal-logement. Je n’invente rien, ce dispositif existe actuellement en France : c’est le dispositif d’intermédiation locative au sein duquel j’ai eu la chance de travailler comme charger de mission logement.
Ceci dit, proposer du logement neuf à des familles pauvres qui ne peuvent se sortir des inondations, justement par faute de moyen, est tout simplement incohérent pour plusieurs raisons. Dans un premier temps, et du point de vue de la vision politique, ce dispositif ne respecte aucun des 4 critères de base d’une logique de politique sociale digne de ce nom:

L’Équité : Au nom de quelle justice sociale, un citoyen en situation d’inondation doit pouvoir bénéficier d’une maison neuve, alors qu’un autre citoyen, non moins méritant, doit se débrouiller seul pour avoir une maison ? Est-ce que la situation de sinistré doit donner plus de droits et d’avantages à un citoyen qui s’est curieusement retrouvé dans une zone connue pour son humidité ? C’est normal que l’État et le monde viennent en aide à une personne en situation de mal-logement ; mais est-ce juste de lui construire une maison avec l’argent du contribuable alors que ces mêmes contribuables, dans l’écrasante majorité, n’ont aucune aide de l’état concernant le loyer cher et les maisons hors de prix ? J’insiste, il est obligatoire de leur venir en aide et sans essayer de voir s’ils sont responsables de leur situation ou non, mais offrir une maison neuve ne se justifie pas.

Efficacité : Sommes-nous capables de construire des maisons à toutes personnes sinistrées, vont-ils y habiter, est-ce que les zones inondées seront vidées pour autant ? Je ne pense pas. D’ailleurs, bon nombre d’entre ces familles préfèrent relouer la maison donnée par le pouvoir et rester dans la banlieue. Car ils ont des attaches familiales et un business souvent informel et qui ne marche que dans les zones urbaines à forte densité. Voilà pourquoi un dispositif politique doit toujours gérer les dimensions sociales et socioprofessionnelles. Un ménage pauvre ne s’établit jamais dans un quartier sans raison. J’en veux pour preuve que le plan DIAXAYE est médiatisé du fait des curiosités constatées dans son montage financier. Mais je vous en propose un aperçu dans sa dimension sociale à travers le mal-être des familles recasées. Il y’a l’allongement des temps de trajets boulot-maison et moins de temps passé en famille, la hausse importante des frais de transport pour les membres de la famille, l’enfant dont l’environnement change de même que le milieu scolaire avec les résultats qui vont avec, le sentiment d’abandon à la suite du traumatisme des inondations pour tout une famille, la perte d’emploi ou la baisse des revenus de leur activités professionnelles, le problème quotidien de mobilité et d’accès aux commerces, la perte des repères familiales et l’obligation de paiement des mensualités d’une location-vente, pour quelqu’un qui sort à peine des épreuves d’un sinistre. Moralité, on n’improvise pas la création d’un établissement humain surtout pour aggraver l’étalement urbain!

Durabilité : Est-ce que si on pompe l’eau cette année, cela nous permettra de ne pas recommencer l’année prochaine, certainement pas. Et nous savons, que depuis qu’on parle de donner des maisons neuves, les ménages ne cherchent plus une solution par leur propre moyen. Ne sommes-nous pas en train d’amplifier la « demande » du fait d’une « offre » inapproprié ? C’est exactement mon sentiment. Par cette logique, l’État a ouvert cette brèche en faisant une offre inappropriée qui va augmenter la demande en lieu et place d’être la solution à la demande.

Et la Gouvernabilité : Une telle logique politique pose la question de l’efficience et de l’efficacité de l’État devant un problème récurrent et douloureux. L’enjeu de la gouvernabilité que pose un tel traitement de la question des inondations est réel et palpable dans un climat politique tel que celui du Sénégal. Un dispositif inadapté soulève des questions et des suspicions graves. Pourquoi vouloir se lancer dans la construction de maisons alors que d’autres solutions existent. Chaque année, des budgets en milliards sont annoncés et pourtant la situation est toujours la même. C’est pourquoi, la question de la destination de cet argent commence à s’amener dans le débat des inondations.

En résumé, toutes ces insuffisances liées à la logique politique font qu’au niveau opérationnel, la mise en œuvre connaît des lacunes graves et le dispositif actuel dévoile des failles, suivant toujours 4 critères : le dispositif qui en découle n’est pas Finançable, n’est pas Accessible, demeure difficilement Exécutable et il n’est point « Replicable ».

(… FIN DE LA PARTIE 1).
Dans une prochaine publication nous vous présenterons la solution préconisée pour une résolution définitive des inondations à travers un dispositif alliant politique d’habitat d’urgence, planification urbaine et réaménagement urbain (Smart Growth).

Moussa Bala Fofana (Canada-Montréal)
Chef de projet et Cadre responsable de la Planification de la politique des pouvoirs publics
- Ingénieur d’étude territoriale (Aménagement et Urbanisme) de l’INPL – Polytechnique Lorraine - FRANCE
- Spécialiste en Sociologie Urbaine, du Développement, des Organisations et de l’Action Publique
- Expert en Développement Territorial, Développement Local et Transfrontalier
ctfofana.matcl@gmail.com

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