Que reste-t-il de la CNAES et de l’autonomie des universités?

Samedi 7 Décembre 2013 - 00:59

Au sortir de la Concertation Nationale sur l’Avenir de l’Enseignement Supérieur(CNAES), 55 enseignants du Supérieur avaient signé une lettre adressée à Monsieur le Président de la République, intitulée : « Monsieur le Président, il faut plus de ressources que ne le préconise la CN(A)ES ! ». Les péripéties qui ont suivi cette forte mobilisation suscitent moult interrogations. Les ressources réservées à l’éducation, la formation et la recherche pour 2014, en plus des retouches relatives au régime juridique de l’université, ne rassurent guère. Dès lors, il importe de savoir ce qui reste de la CNAES et de l’autonome de l’université.

A) Le Consensus large ou profond n’est pas réalisé
L’une des visées principales de cette mobilisation était d’arriver à un consensus large ou profond autour de l’enseignement supérieur et de la recherche. Aujourd’hui, le moins qu’on puisse dire est que la mésentente règne à tous les niveaux de ce sous-secteur. Rien n’est encore achevé en ce qui concerne la réforme de l’université Cheikh Anta DIOP de Dakar, la tension monte dans les universités du fait de l’augmentation des droits d’inscription. L’orientation et l’inscription des nouveaux bacheliers dans les établissements à partir du ministère de l’enseignement supérieur, font grincer des dents. Autrement dit, le calme et la sérénité sont encore loin de régner dans le sous-secteur.

B) recommandation ignorée
Rappelons que la CNAES était conclue avec soixante-dix-huit recommandations. Plus que toute autre, celle qui suit avait retenu l’attention des enseignants du supérieurs qui avaient signé la lettre mentionnée supra.
Recommandation 18 : « Augmenter la part des ressources publiques consacrées à l’enseignement supérieur (affectation de 1% supplémentaire de PIB au système éducatif)

Il est précisé que cette augmentation est progressive sur la période 2012 à 2017. Le scénario retenu propose une augmentation de l’ensemble des dépenses consacrées à l’éducation de 6% à 7% du PIB entre 2012 et 2017 »
Le cri de détresse des signataires était : « Monsieur le Président, c'est un leurre de faire croire qu’une part de la richesse nationale plafonnée à 7% peut sortir notre pays, qui est à 6,43%, du cycle de la crise. Comme il est cynique d’avancer, pour préconiser le remplacement du réel par le virtuel, qu’il est impossible de corréler la croissance infrastructurelle physique avec celle de la demande d’accès au supérieur.
Monsieur le Président, il faut plus de ressources que ne le préconise la CN(A)ES. En effet, sans assez de moyens pour résorber le gap infrastructurel, rééquilibrer les budgets de fonctionnement et répondre physiquement à la demande d’accès, la situation actuelle, au meilleur des cas, persistera. Aucun des résultats escomptés ne sera atteint. Pire, l’augmentation très rapide des bacheliers (14,04% par an), l’allongement des durées d’études (LMD oblige) et la faible efficacité pédagogique interne, exposeront notre pays à des soubresauts sociaux incontrôlables. »

Comble de malheur, on n’arrive même pas à réaliser cette recommandation qui était considérée comme loin d’être satisfaisant. Les budgets des ministères de l’éducation nationale, de la formation professionnelle, de l’enseignement supérieur en plus de celui de la recherche ne font que 6,44% du PIB contre 6,42% en 2013, soit une augmentation de 0,02% pour le sous-secteur, le dixième (1/10ème) de ce qui était recommandé (0,2% du PIB/an).

Alors que la croissance économique attendue est de 4,6% ; la part de l’enseignement supérieur confondue avec celle de la recherche est de 1,47% : très loin des 5%, préconisée par l’OCDE comme norme pour l’essor scientifique. Tout cela montre que l’ambition de nos autorités politiques pour booster le secteur scientifique n’est pas des plus fortes.

C) Desautonomisation et déresponsabilisation des universités

Les conclusions fortes de la CNAES étant à vau-l’eau, il ne reste à l’autorité politique que d’annihiler l’autonomie des universités et de déresponsabiliser ses dirigeants. Ce qui se passe sous nos yeux, dans la quasi indifférence des universitaires, ne peut être qualifié autrement. Déposséder les établissements publics à caractère scientifique de leur pouvoir de recrutement des entrants, légiférer sur des questions scientifique et pédagogiques à leur insu, faire fi des décisions de leurs instances délibérantes, n’est rien d’autres que ravaler leurs statuts au niveau des établissements publics purement administratifs et réduire les dirigeants académiques en commis. Ce qui va à l’encontre de toutes les tendances du moment. Partout et dans tous les secteurs, la déconcentration de l’administration et sa décentralisation sont de mise.

L’autonomie forte est ce qui caractérise en tous lieux les universités modernes. On se demande d’ailleurs, comment signer des contrats de performance avec des entités déresponsabilisées, privées de possibilités de déterminer leurs résultats ? Quand l’autorité politique décide de fixer tout, même l’inscription pédagogique, sans tenir compte des décisions des Conseils de départements, il vaut mieux transformer les universités en services administratifs à répartir entre les ministères d’un gouvernement.

Ainsi, les injonctions et directives de l’excellentissime ministre seront reçues et exécutées par les professeurs, dans l’exercice de leurs fonctions, sans broncher. Il ne faut pas se leurrer, les velléités de mettre à genoux les universitaires et leur faire avaler leur fierté, ne datent pas d’aujourd’hui. On se souvient de la sortie du dernier ministre de l’enseignement supérieur sous Wade ; qui assimilait les recteurs aux directeurs de n’importe quelle société nationale. C’est surtout une posture récurrente des professeurs titulaires d’université quand ils deviennent ministres. Il parait qu’il n’est pas souhaitable de faire valoir ses qualités ou penchants académiques au Conseil des Ministre. C’est pour cela que les titres universitaires n’apparaissent jamais sur ses chevalets !

Enfin, disons que la volonté de sortir de la crise scolaire et universitaire est notable à tous les niveaux politiques.

La stabilité du système éducatif mobilise toute la société. Mais, l’ambition des autorités politiques pour faire émerger ce pays, en misant sur le secteur scientifique, n’est pas autant appréciable. On ne dira jamais assez qu’avec moins de 5% du PIB comme part de la recherche et de l’enseignement supérieur dans la richesse nationale, le Sénégal émergera difficilement.

Tous les pays développés sont passés par là, parfois même au-delà. Il n’est pas compréhensible qu’on maintienne le budget de fonctionnement du ministère de l’enseignement supérieur constant alors que la demande de formation supérieure a considérablement augmenté. 41312 bacheliers (dont 467 en arabe) frappent à la porte des universités et un nombre important de titulaires de licence veulent accéder aux programmes de master au lieu de quitter.

Il ne faut pas rêver, à ressources constantes point de stabilité, à l’autonomie réduite aucune performance. Et si jamais l’obligation d’orienter pour désencombrer la rue l’emporte sur celle de bien former, non seulement les étudiants et leurs parents en pâtiront mais les universitaires aussi en perdront leur raison d’être : diffuser la lumière pas le contraire !

Mamadou Youry SALL
Enseignant-Chercheur à l’UGB
Le 5 /12/2013


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