Savoigne, village-pilote de l'armée sénégalaise, a soufflé ses 51 bougies.

Ceux, et ils sont rares, qui ont entendu parler du village de 2 000 habitants, situé à une trentaine de kilomètres au Nord de Saint-Louis, l’associent à l’usine de conditionnement de tomates qui en jouxte l’entrée. Savoigne, qui a fêté le 11 novembre ses 51 ans, est pourtant bien plus que cela : le résultat de la politique de développement national et d’animation rurale lancée par le président sénégalais Léopold Sédar Senghor après l’indépendance du pays en août 1960.
Retour sur l'histoire du village de Savoigne qui a fêté son 51ème anniversaire le 11 novembre 2015.

Dimanche 6 Décembre 2015 - 12:33

Source Photo: Ahmedou Touré
Source Photo: Ahmedou Touré
L'armée sénégalaise au service du développement
 
La promotion de l'agriculture, la lutte contre l'exode rural et la mobilisation de la jeunesse – les moins de 25 ans représentent 60% de la population totale au Sénégal dans les années 1960 – constituent les maîtres mots du projet de développement sénégalais. C'est dans ce cadre que l'armée nationale, incarnée en particulier par son chef d'état-major général Jean Alfred Diallo, propose en 1964 la création d'un village-pilote dans la région de Saint-Louis. L'objectif initial est de prodiguer à une centaine de jeunes pionniers une triple formation agricole, intellectuelle et militaire.
Le projet initial est ambitieux : un chantier-école est installé dans la région de Savoigne, encadré et supervisé par l'armée. Après deux années, le chantier se transforme en village-coopératif dans le cadre de l'animation rurale, pierre angulaire du plan de développement des autorités sénégalaises de l'époque. Les pionniers acquièrent alors quelques parcelles de terres qu'ils s'engagent à cultiver et à faire prospérer.
 
En octobre 1964, un appel au recrutement est lancé dans le journal Dakar-Matin, proche du pouvoir senghorien. Les jeunes hommes célibataires âgés entre 16 et 20 ans sont appelés à venir s'engager pour le chantier de Savoigne. « Devenir un citoyen utile capable d'assurer son destin individuel », telle est la maxime que ne cessent de répéter les promoteurs du projet. 150 pionniers sont alors recrutés, principalement dans la région de Podor au Nord du pays, frappée depuis le début des années 1960 par une grande sécheresse. Les jeunes recrues débarquent à Savoigne le 11 Novembre 1964, où 500 hectares de terrains attendent d'être cultivés.
 
Une vie de caserne
 
Le chantier-école, encadré par un lieutenant de l’armée sénégalaise, est divisé en trois sections de cinquante recrues. Malick Bâ se souvient de l'emploi du temps de caserne. Réveil au clairon à 6 heures du matin pour arroser les cultures. Footing et gymnastique entre 7 heures et 8 heures du matin avant de se rassembler sur la place centrale du camp pour un appel sous le drapeau. Le petit-déjeuner rapidement avalé, les jeunes sont ensuite répartis à diverses tâches (cultures, travaux publics, intendance) jusqu’à la fin de l’après-midi. La journée se termine par des cours d’alphabétisation jusqu’à la nuit tombée.
Les week-ends sont chômés à tour de rôle par les sections de pionniers. C’est le temps des permissions, attendues avec impatience par les pionniers. Les jeunes peuvent enfin quitter leur uniforme militaire pour des vêtements civils et profiter des activités qu'offre Saint-Louis. Des photos récupérées à Savoigne montrent les pionniers en tenue citadine, chemise ouverte, lunettes de soleil et jeunes filles au bras.
 
« Compter sur ses propres forces » : mise au travail des pionniers
 
Les travaux engagés à Savoigne se répartissent entre les chantiers de travaux publics (routes, bâtiments administratifs, puits) et les chantiers agricoles. La plus grosse construction des pionniers est sans nulle doute la réalisation d'un pont traversant le Lampsar et pouvant supporter plus de 15 tonnes de charge. Malgré la mort d'une recrue qui se noya pendant la réalisation des travaux, l'ouvrage est inauguré en grande pompe par le président Senghor en personne, en Juillet 1965.

Au niveau agricole, les résultats sont notables. Dans une zone entourée de nombreux marigots, Savoigne offre un endroit propice pour tout un ensemble de cultures. C'est plus de 11km de digues qui sont érigées pour préparer le terrain aux cultures et à la production de plusieurs tonnes annuelles de riz paddy, tomates, pommes de terres et autres fruits (ananas et bananes principalement).

Au titre des accords de coopération entre la France et le Sénégal signés après l'indépendance, Erwan le Menn, ingénieur agronome breton, est envoyé à Savoigne pour former les pionniers aux techniques agricoles. Même si il ne reste sur place qu'un an, Erwan le Menn laisse un souvenir très positif dans le village, et ce encore aujourd'hui. Alioune Diaye, ancienne recrue qui n'a pas quitté Savoigne, se souvient même que les pionniers affublèrent le chien du village du nom de « le Menn » après le départ de l'ingénieur.
 

Source Photo: Ahmedou Touré
Source Photo: Ahmedou Touré
Du chantier-école au village autonome
 
Selon les termes du contrat passé entre l'armée et les pionniers, le camp doit normalement être transformé en village autonome le 11 novembre 1966. En théorie, les terres doivent être remises aux pionniers qui se sont engagés à se sédentariser à Savoigne.
Cependant, après deux années d'expérience, les autorités sénégalaises jugent le passage de témoin encore prématuré. Les habitations ne sont pas terminées, la formation agricole reste rudimentaire et de nombreux pionniers sont jugés encore trop jeunes pour être livrés à eux-mêmes.


Le 7 novembre 1966, soit une semaine avant la libération théorique du chantier, le commandant du camp prévient les recrues que l'encadrement militaire et le chantier sont prolongés d'un an. Les réactions ne se font pas attendre. Les pionniers se sentent trahis par cette prolongation qui constitue un coup de canif dans le contrat de départ. Après consultation de l'ensemble des jeunes, 60 se déclarent volontaires pour continuer l'expérience, 40 sollicitent des délais pour consulter leurs parents, et le reste du camp se déclare hostile à cette mesure, réclamant l'autonomie effective du village, sans plus de délais.


Au lendemain de cette décision, un mouvement de fronde s'organise. Les pionniers refusent de se rendre au travail, et dans la nuit du 7 au 8 novembre 1966, plusieurs parcelles de cultures sont mises à sac. Près d'une cinquantaine de pionniers sur 150 quittent finalement le village.
Ceux qui restent, à l'image d'Alioune Diaye ou de Seydou Dia, actuel chef du village, bien que déçus d'avoir été trompés par les autorités, gardent l'espoir de recevoir les parcelles promises pour continuer leurs cultures. Finalement, en novembre 1967, le chantier-école de Savoigne est libéré et un premier chef de village est nommé la même année, Aboudlaye Sarr Dieng.
 
Mémoire du village
 
Décrite par les autorités comme une réussite mais décriée par certains pionniers déçus des promesses non tenues, l'expérience de Savoigne demeure originale à plus d'un titre. Du coté des autorités sénégalaises, Savoigne symbolise à l'échelle locale la ligne de conduite de la politique de développement du pays, tournée avant tout vers la lutte contre l'exode rural et la dynamisation des terroirs. Du côté des pionniers, Savoigne constitue une étape de vie pour cette centaine de jeunes qui partagèrent leur quotidien pendant près de trois années.


Mais l'expérience ne s'arrête pas là. Au lendemain de la transformation du chantier en village autonome, les pionniers décident de se constituer en association pour garder contact entre eux et faire vivre la mémoire du village. Cette association perdure jusqu'à maintenant et célèbre annuellement la date de début du chantier. En 2014, pour les 50 ans de la création du village, des dizaines d'anciens pionniers, vivant pour certains dans plusieurs autres pays d'Afrique de l'Ouest, ont fait le déplacement jusqu'à Savoigne. La réussite de l'évènement témoigne de l'impact que cette expérience a eu dans la mémoire des recrues.

Par Romain Tiquet, Historien
POUR NDARINFO

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