Sénégal : faut-il s'attendre à une explosion?

La tension monte à Dakar, à l’approche de la présidentielle du 26 février. La violence va-t-elle se répandre? Plusieurs analystes sénégalais répondent à Slate Afrique.

Jeudi 19 Janvier 2012 - 16:12

Sénégal : faut-il s'attendre à une explosion?
Un cran dans les violences politiques a été franchi, avec les tirs ouverts le 22 décembre par le maire de Sicap Sacré-Coeur Mermoz, un quartier de Dakar, contre des gros bras que beaucoup soupçonnent d’avoir été envoyés par le Parti démocratique sénégalais (PDS, au pouvoir) d’Abdoulaye Wade pour intimider des opposants.

Barthélémy Dias, jeune maire socialiste de Sicap-Mermoz, est accuse d’avoir tué d’une balle dans le dos Ndiaga Diouf, un jeune lutteur de 30 ans, sans doute recruté comme “nervi” pour aller intimider des opposants. L’oncle de ce jeune résident de Thiaroye, une banlieue pauvre de Dakar, a raconté que Ndiaga Diouf exerçait le métier de plombier pour arrondir ses fins de mois. Et qu’il avait été recruté pour assurer la garde de la permanence du PDS, contre la somme de 100.000 francs CFA (150 euros) par mois.

Quelques jours auparavant, en Casamance, cinq soldats ont été pris en otage par des rebelles indépendantistes, pour la première fois. L’armée a confirmé le 28 décembre cette prise d’otage, effectuée deux semaines plus tôt. Les rebelles ont par ailleurs attaqué deux cantonnements militaires en décembre, tandis que dix civils ont été exécutés le 21 novembre en allant chercher du bois dans les forêts de cette region verdoyante, aux prises avec un conflit larvé depuis 1982.

Du coup, beaucoup s’interrogent sur la tournure que risquent de prendre les évènements, alors que la campagne n’a pas encore commencé. Abdoul Aziz Diop, politologue et chroniqueur au journal La Gazette, rappelle qu’il ne faut pas tout mélanger.

«La montée de la violence en Casamance est d’ordre structurel, et non conjoncturel. Le président Wade a lui-même dit sur les ondes de RFI qu’il pensait pouvoir régler la question en quelques mois. Voilà dix ans qu’il est pouvoir et le problème reste entier.» En revanche, dans les villes, c’est la première fois que des tensions se font jour avant les élections, et non après le scrutin, à l’annonce des résultats.

Une première au Sénégal, où Aboul Aziz Diop n’exclut pas un embrasement pré-électoral, pour deux raisons :

«Le chômage des jeunes, qui sont obligés d’aller chercher un eldorado introuvable, et l’attachement des Sénégalais à leurs institutions. Il n’est tout simplement pas possible pour un président élu de violer la Constitution! Ces deux facteurs, ajoutés à l’entêtement du président sortant, rendent la situation explosive.»

Rien de nouveau sous le soleil

Certains observateurs, comme l’historien Ibrahima Thioub, professeur à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, relativisent les évènements récents, en les mettant en perspective.

«En fait, il n’y a rien de nouveau sous le soleil, affirme ce chercheur. La violence fait partie de l’héritage politique du Sénégal. Elle a marqué les élections de 1956 en Casamance, tout comme les municipales de 1960, qui ont vu des fusillades éclater dans les villes de Saint-Louis et Mbour. De nouveau, des violences ont éclaté lors des élections générales de 1963, qui se sont soldées par 40 morts et 250 blessés. Des violences ont également éclaté lors de la présidentielle de 1988. La violence politique au Sénégal n’atteint jamais des niveaux extrêmes, mais les partis s’affrontent durement, physiquement, en période électorale, sans que cela ne vire à la guerre civile.»

Pour le journaliste Barka Ba, directeur de la télévision de Youssou Ndour, TFM, le Sénégal a bel et bien franchi un cap le 22 décembre dernier.

«Avec la fusillade qui a impliqué Barthélémy Dias et des nervis supposés appartenir au camp du pouvoir, on a atteint un niveau de violence jamais vu depuis l’Indépendance. Les images de ce drame spectaculaire, filmé quasiment en direct par la TFM, ont traumatisé l'opinion pour au moins deux raisons. D’une part, les gens pensaient que la violence était contenue au Sénégal, un pays plutôt stable où les débordements restent des actes isolés. Là, une fusillade s’est produite en plein coeur de Dakar, en présence des forces de l’ordre, qui n’ont pas pu empêcher les gens de se tirer dessus. D’autre part, une bonne partie de l’opinion refuse de remettre en cause l’acte du maire de la Sicap Mermoz, à cause du problème des nervis, des provocations et d’une certaine culture de l’impunité qui prévaut depuis dix ans.

Beaucoup d’agressions subies par des hommes politiques n’ont jamais été sévèrement punies. Dans le meilleur des cas, on arrête des lampistes pendant un certain temps avant de les élargir tandis que les commanditaires, eux, ne sont jamais inquiétés. Jusqu’à présent, les Sénégalais, qui aiment jouer à se faire peur mais passent rarement aux actes, condamnaient la violence d’où quelle vienne. Maintenant, l’opinion est clivée et beaucoup de citoyens, doutant de l'imartialité de l'Etat ont la tentation de recourir à des pratiques d'auto-défense. C’est une première et c'est cela le plus inquiétant.»

Le PDS passe pour un parti habitué à la violence

Beaucoup de crimes politiques ont jalonné l’histoire du Sénégal, de la mort par pendaison en prison du jeune opposant Oumar Blondin Diop, en mai 1973, à l’affaire Seye, vingt ans plus tard. Me Babacar Seye, vice-président du Conseil constitutionnel, a été assassiné le 15 mai 1993, quelques jours après des législatives, sous le régime d’Abdou Diouf. Ce dernier avait fait emprisonner Wade, l’accusant d’avoir commandité le meurtre. Une fois au pouvoir, après 2000, Wade a grâcié l’un des hommes accusé du meurtre, Amadou Clédor Sène, et fait voter en 2005 une loi d’amnistie pour élargir Assane Diop, accusé de complicité de meurtre.

Alors que beaucoup de crimes, perpétrés depuis l’accession d’Abdoulaye Wade au pouvoir, restent non élucidés, le PDS passe pour un parti habitué à la violence. Le journaliste Barka Ba rappelle ainsi que

«Le jeune Barthélémy Dias, bien qu'appartenant au Parti socialiste, est héritier de la culture de combat de rue du PDS dont son père Jean-Paul Dias a longtemps incarné l'aile dure. Et cela, les commanditaires de son agression l'ont oublié et cela a produit le drame que l'on sait.»

Pour Ibrahima Thioub, la fusillade de la Sicap-Mermoz devrait rester dans les annales comme un pic inhabituel de violence.

«Il y a eu riposte à une provocation du PDS. Abdoulaye Wade dit souvent que l’opposition est molle. Le pouvoir a tenté de mesurer jusqu’où il pouvait aller. La riposte de la Sicap Mermoz a donné la mesure, et les attaques des nervis vont s’arrêter. Ce n’est qu’un conflit de basse tension. C’est le Sénégal: tout redescend et on retrouve très vite des formes civilisées de lutte. Cette fois-ci, les enjeux sont énormes, mais la grande nouveauté tient aux mouvements de la société civile comme Y’en a Marre, qui posent la question morale de la violence. Moralement, l’usage de la violence contre ces groupes disqualifie radicalement celui qui en est l’auteur.»

Fadel Barro, journaliste et membre fondateur du mouvement Y’en a marre avec les rappeurs du groupe Keur Gui, confirme cette analyse.

«C’est le parti au pouvoir qui cherche à intimider les Sénégalais, déclare-t-il à Slate Afrique. Barthélémy Dias était en situation de légitime defense. Les nervis sont recrutés depuis des mois, et agissent comme une bande armée. La presse a révélé que nous allions suivre, sur leur liste. Nous avons déjà reçu des menaces de mort, des messages qui nous disent que nous sommes des “cadavres ambulants”. La population nous protège. Nous n’avons pas de gardes du corps. S’ils viennent à nous, nous n’allons pas nous laisser faire».

Fadel Barro, Thiat et Fou Malade, les rappeurs du groupe Keur Gui, fondateurs du mouvement Y’en a Marre, ont déjà tâté des violences policières au commissariat central de Dakar, où ils ont été passés à tabac lors de leur arrestation le 22 juin, à la veille des grandes manifestations du 23 juin, contre les projets de réforme constitutionnelle d’Abdoulaye Wade. Ils n’ont pas porté plainte.

«Dans ce pays, ce n’est pas la peine, les plaintes atterrissent toujours dans des tiroirs», explique Fadel Barro.

Sabine Cessou
Slateafrique

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