Talatay Nder et le radeau de la Méduse: Deux destins tragiques liés

Lundi 5 Mars 2012 - 10:11

Talatay Nder et le radeau de la Méduse: Deux destins tragiques liés
Si la date du 8 mars est consacrée à travers le monde comme journée internationale de la femme ,la date du 7 mars devrait être célébrée au Sénégal comme la journée nationale dédiée aux femmes sénégalaises en hommage du sacrifice suprême des femmes de Nder.

En effet, il y a 192 ans, le mardi 7mars 1820, le Walo vécut l’une des épisodes les plus tragiques de son histoire avec le sacrifice des femmes de Nder qui ont préféré se brûler vives que de devenir captives des maures.

Ce pan de l’histoire du Walo se confond avec l’histoire coloniale française. Ce fut dans cette contrée du Walo que la France a eut à expérimenter toutes les phases d’exploitation coloniale, avant de les appliquer au reste de l’Afrique noire.

On ne peut raconter l’histoire « Talatay nder » sans relater un épisode tragique de l’histoire française celui du « radeau de la Méduse ».
Le 18 juin 1815 s’était déroulée en Belgique la bataille de Waterloo opposant les armées napoléoniennes et celles des Alliés, composée principalement de Prussiens, de Britanniques et de Néerlandais. Cette bataille se termina par la victoire décisive de ces derniers .Ce fut la chute de l’empire et le début de la restauration ,le roi Louis XVIII fut installé sur le trône de France.
Le traité de paix de Vienne qui fut signé entre la France et l’Angleterre avait une clause qui stipulait la rétrocession des possessions françaises au Sénégal. L’Angleterre acceptait de remettre le comptoir de Saint louis (qu’elle occupait de 1809 à 1817) aux français à la condition de l’abolition de la traite négriére.
Afin de prendre le contrôle de la colonie du Sénégal la France envoya une expédition navale.

Le 17 juin 1816 de l'île d'Aix, une flottille composée de la corvette "l’Echo", de la flûte "la Loire" et du brick "l’Argus" et de "La Méduse" ayant à son bord plus de 400 passagers appareilla sous les ordres du commandant Hugues Duroy de Chaumaray, avec à son bord le futur gouverneur du Sénégal, le colonel Julien Désiré Schmaltz, accompagné de sa femme Reine Schmaltz, de leur fille, de scientifiques, de soldats et de colons.
L'inexpérience de l'équipage, provoqua l'échouage de la Méduse sur le banc d'Arguin près de la ville de Nouadihbou sur la côte mauritanienne
Après plusieurs essais infructueux pour dégager la frégate, l'ordre d'évacuer le navire est donné le 5 juillet par les officiers qui montrèrent encore leur incompétence.
Les 250 passagers privilégiés, dont Chaumareys, Schmaltz et sa famille, s'installèrent confortablement dans les chaloupes qu'ils se sont réservés, les cent cinquante marins et passagers furent entassés sur un radeau construit depuis la veille. Par manque de place, dix-sept personnes furent abandonnées sur la Méduse (trois hommes seront retrouvés vivants et à moitié fous, cinquante-deux jours plus tard !).
Pire encore : alors que le plan d'évacuation prévoyait le remorquage du radeau par les chaloupes, les occupants de ces dernières, après quelques moments de navigation, coupèrent les cordes et abandonnèrent les naufragés du radeau à leur triste sort.
Le deuxième canot s’appelait "le Sénégal", car il devait être laissé à la colonie fut le premier à aborder la côte et à débarquer ses passagers, imité par d’autres canots. Chaumareys, Schmaltz et sa famille furent parmi les cent seize personnes qui se mirent en route vers Saint-Louis en longeant la côte mauritanienne. Après d’éprouvantes péripéties dont la rencontre avec les Maures, le gouverneur Schmaltz et sa suite parvinrent à Saint-Louis le 13 juillet.
Sans eau ni vivres le calvaire des 150 soldats et marins du radeau à la dérive qui va durer douze jours peut alors commencer.

La situation se dégrade rapidement, dès la première nuit 20 hommes se sont suicidés ou ont été massacrés.
Après treize jours, le radeau est repéré par le brick l'Argus, quinze rescapés restent à bord : pour leur survie ils ont pratiqué très vraisemblablement le cannibalisme, cinq mourront dans les jours qui suivent.
Que se passa-t-il pendant ces terribles douze jours de dérive ?
Relatons une partie des mémoires d’un des rescapés le capitaine Dupont qui raconte cet épisode obscur. Comme ses compagnons, il a du faire face au mauvais temps, à la faim, à la soif, au désespoir et à des scènes de cannibalisme.

« Deux nuits consécutives la tempête fit rage, emportant les hommes qui s'accrochaient les uns aux autres. Au milieu de cette horreur, des soldats s'enivrèrent et, pris de désespoir, voulurent détruire le radeau en coupant les cordes qui le tenaient assemblé. De sauvages bagarres se déclenchèrent et les mutins furent jetés à la mer.
Il restait, le troisième jour, soixante personnes qui avaient encore de l'eau jusqu'aux genoux et que la faim et la soif commencèrent à faire délirer.

Ne pouvant se satisfaire de mâcher le cuir des baudriers et des chapeaux, on en vint à manger des morceaux de cadavre. On finit par les mettre à sécher pour surmonter le dégoût.
Le quatrième jour on jeta tous les cadavres sauf un qu'on garda pour le manger.
Certains firent une conspiration pour fuir avec un sac de richesses sauvé du naufrage en construisant à partir du radeau une petite embarcation. Nouvelle bagarre, nouveaux blessés souffrant le martyre avec l'eau salée qui noyait leurs plaies.
Le septième jour, on jeta à l'eau les blessés qui n'avaient plus aucune chance de survie. Un papillon blanc vint voleter autour du mât, ce qui leur fit penser que la terre n'était pas loin. Certains voulurent quitter le radeau mais durent y renoncer. Ils souffraient d'une soif affreuse et essayaient tout pour l'apaiser.

Le dixième jour plusieurs tentèrent de se suicider. Le treizième jour enfin, un bateau parut à l'horizon mais ne vit pas les signaux des malheureux. Pris de désespoir, ils entreprirent de rédiger un message à l'abri d'une toile tendue pour les protéger de l'ardeur du soleil tropical.
C'est alors qu'un marin parti vers l'avant découvrit "l'Argus" à une demi-lieue. Quinze naufragés sur cent cinquante furent sauvés. »

Nombreuses sont les personnes qui connaissent le magnifique et terrible tableau de Géricault qui se trouve actuellement au musée du Louvre à Paris connu sous le nom du "Radeau de la Méduse". Beaucoup plus rares sont celles qui sont capables de localiser, de dater l'événement et de relier à l’épisode tragique des femmes de Nder.
Le colonel Julien Désiré Schmaltz après moult péripéties avait réussi à gagner à pied le comptoir de Saint Louis ou il prit ses fonctions de gouverneur du Sénégal. La mission que le Ministre des Colonies, le Baron Portal avait assignée au gouverneur schmaltz était de créer une colonie agricole au Walo.
C’était le début de la révolution industrielle en Angleterre, la machine était entrain de remplacer la force de travail humaine ou animale. L’Angleterre puissance dominante préconisait l’abolition de la traite négriére afin de vendre ses machines.
La traite abolie la France trouvait plus rentable économiquement d’acquérir des terres de cultures en Afrique et d’y faire cultiver du coton et de la canne à sucre que de transporter des négres dans les plantations en Amérique.
Le gouverneur Schmaltz chargé d’appliquer cette politique porta son choix sur le royaume du Walo pour ses projets de colonisation agricole. Dans une lettre adressée au Ministre des Colonies, le 4 septembre 1819 le gouverneur Schmaltz disait ceci « J’ai toujours soigneusement observé les pays que j’ai parcourus et je n’ai pas vu de plus beau, de plus propre à de grandes entreprises que le Sénégal.Les bords du Gange ne m’ont point paru plus fertiles que ceux de notre Fleuve et je n’ai le moindre doute d’y réussir les cultures qu’on y voudra. »

Après deux jours de négociation le 8 Mai 1819 à bord du navire l’Isère ancrée sur le fleuve Sénégal en face du village de Ndiaw, au nom du roi de France le Colonel Schmaltz signa avec le roi du Walo le Brack Amar Fatim Borso Mbodj et le Béthio Sakoura DIOP, le Maalo Ndiack Danco DIAW , le diogomaye Ndiack Arame Kélar DIAW , le beuk Negg Ndiourbel Birame Coura DIAGNE le traité dit Traité de NDIAW.

Notons entre parenthèse que c’est ce traité qui est à l’origine de la création de la ville de Richard Toll

Ce traité devait permettre à la France de créer des établissements de culture et de construire des forts militaires à Dagana et sur la rivière Taouey pour les protéger des peuples voisins près du village de Ndioukouck moyennant une redevance annuelle de 11 715 ,70 francs.

Cette alliance économique et militaire entre le Walo et la France entraîna des réactions hostiles de tous les peuples voisins.
Pour l’Almamy du Fouta la construction d’un fort militaire au village de Dagana etait un casus bellli. De cette place forte de Dagana, les Français pouvaient attaquer le Fouta .L’almamy envoya une correspondance au Brack lui demandant de rompre le Traité avec les infidèles français sous peine de lui déclarer la guerre et lui rappelant que le village de Dagana était une possession du Fouta.

Fort du soutien militaire de la France le Walo refusa de payer la coutume annuelle de 100 bœufs qu’il payait au royaume maure du Trarza afin d’éviter à ses populations des razzias.

A la frontière sud le Damel Birima Fatma Thioub Fall était hostile à la présence française au Walo. C’était un précèdent dangereux pour lui car pour la première fois des blancs quittaient les îles ou ils étaient installés
( Gorée ,Saint Louis ) pour s’établir à l’intérieur des terres sur le continent .






Les mulâtres et négociants du comptoir de saint louis s’opposaient aussi au projet de colonisation agricole au Walo. Intermédiaires entre les chefs locaux et le comptoir de dans le commerce de la gomme et la traite des esclaves, les mulâtres voyaient dans la promotion des cultures de produits exotiques au Walo une source certaine de leur ruine

Un espion anglais le major Gray assurait la liaison entre ces différents pôles d’intérêts hostiles au projet de la colonisation agricole. Il distribuait de l’argent et des armes à tous ces royaumes hostiles au Walo.

le 21 Septembre 1819 avec la complicité du mulâtre saint louisien Pellegrin les troupes de l’Emir du Trarza Amar Ould Moctar attaquèrent par surprise le village de Thiaggar ou le Brack Amar Fatim BORSO MBODJE tenait un conseil du trône.
Lors de cette attaque appelée en wolof « Mbettoum Thiaggar » le Brack eut la jambe fracturée et fut évacué à Saint louis ; les chefs de guerre le Diawdine Madiaw Xor Aram Bakar DIAW ,et Moussé Sarr Fary Sall furent blessés, 26 habitants furent tués et bien d’autres amenés en captivité en Mauritanie dont le griot Mbaydé Fapeinda Thioune DIOP.
Le verrou militaire que constituait le village fortifié de Thiaggar ayant sauté la voie était libre pour la prise de la capitale Nder
Le 7 Mars 1820 la capitale Nder fut conquise malgré la résistance opiniâtre du Briok Yérim Mbagnick Tegue Rella MBODJE et de la Linguére Fatim Yaamar Khouryaye MBODJ (mère des Linguéres Ndjeumbeut et Ndaté Yalla ) en l’absence du Brack Amar Fatim Borso blessé se trouvant à Saint Louis.
Submergée par les assaillants la Linguère préféra se brûler vive avec plusieurs de ses courtisanes dont la Beuk Negg Mbarka Demba Laobé Boh NDIAYE et Seydané que de tomber dans les mains des maures. Pour sauvegarder la lignée royale la Linguére avait réussi à évacuer vers leur tante paternelle Ndikcou Fatim Borso à Ronkh, ses deux jeunes filles les futures Linguéres Ndjeumbeut et Ndaté Yalla .


La Riposte du Walo ne se fera pas attendre le Briok Yérim Mbagnick Tegue Rella MBODJE rassembla les débris de l’armée du Walo et une levée en masse se fit.

Avec le concours du Gouverneur Schmaltz qui fournit à son armée beaucoup d’armes et de munitions le Briok Yérim Mbagnick Tegue Rella MBODJE secondé par le Diawdine Madiaw Xor Aram Bakar DIAW et le Béthio Sakoura DIOP traversa le fleuve Sénégal à Ronkh et battit les troupes maures de Amar Ould Moctar à Ouara OUAR qui se réfugia dans l’Adrar laissant sur le terrain plus de 150 morts.

Ayant capturé la smala de l’Emir, le Briok par vengeance coupa les oreilles de toutes les princesses maures dont la mère de l’Emir , Mrasse comme trophée de guerre. Et les griots du Walo lui inventèrent au Briok cet hymne « Yérim Mbagnick MBODJE Mo dakh Naar yi Mouni kouni weyli weyli dé ».

Apres cette défaite l’élimane Boubacar et l’Emir du Trarza Amar Ould Moctar levèrent une nouvelle armée qui fut battue à Dialawaly , plaine située à 3 km à l’est de Dagana. Le Chef de guerre Ma Mbodj Fanta fit prisonnier
l l’élimane Boubacar. Un autre hymne du Walo vit le jour « Dialawaly Faye Nder ba Ndaam li dess Walo ».

Voici telle racontée l’histoire des femmes de NDer qui devait être le credo de libération des femmes sénégalaises.

Les femmes sénégalaises n’ont pas besoin comme modèles ;Rosa Luxembourg ni Jeanne d’Arc ni d’autres héroïnes des autres peuples mais elles peuvent s’inspirer des célèbres femmes sénégalaises.
La journée internationale des femmes qui trouve son origine dans les manifestations de femmes au début du XXe siècle en Europe et aux États-Unis réclamant des meilleures conditions de travail et le droit de vote. Elle a été officialisée par les Nations unies en 1977 cette journée ne peut rien apporter de plus dans l’émancipation de la femme sénégalaise
Ces femmes occidentales étaient en retard par rapport aux sénégalaises dont certaines régnaient depuis des siècles à la tête des certains royaumes.
Le Sénégal devrait plutôt officialiser la date du 7 mars comme journée nationale de la femme sénégalaise en souvenir de Talatay nder


Amadou Bakhaw DIAW
Historien Traditionaliste Walo
diaogo.nilsen@gmail.com




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1.Posté par Youssoupha MBENGUE le 06/03/2012 08:02 | Alerter
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Article très intéressant et généralement fidèle à l'historiographie telle que rapportée par les grands spécialistes comme Pr Boubacar BARRY dont on lira avec intérêt ses écrits sur le Waalo notamment sa thèse (Le royaume du Waalo : le Sénégal avant la Conquête, 1972).
Le Waalo a une histoire d'une richesse extraordinaire. Malheureusement les livres d'histoire du Sénégal ne l'enseignent pas ou pas encore suffisamment. C'est vraiment dommage.

Le Waalo est à l'origine de l'histoire des descendants de Ndiandiane NDIAYE (Mbéguène Boye la aado woone, chante Youssou Ndour) ancètre des wolofs (waa Lof, les gens de Lof, un village du Waalo aujourd'hui situé sur la rive droite du fleuve Sénégal à hauteur de Richard-Toll...). Après l'épisode de la colonisation agricole qui a échoué notamment en raison de la résistance des Waalo-Waalo à l'accaparement de leurs terres (l'Histoire semble bégayer à Mbane, Fanaye, etc.), la conquête et la pacification du Sénégal moderne a démarré également au Waalo vers 1954 avec Louis Faidherbe. Que dire alors de l'épopée de Sidya Léon DIOP, le résistant "éclairé" qui a voulu unifié la lutte armée contre l'occupant colonial. Bref...

Dès lors faut-il s'étonner de la maturité politique des femmes du Waalo comme Ndatté Yalla ou Ndieumbett Mbodj qui ont eu à exercer le pouvoir. Pour rappel: il a fallu attendre la fin de la 2nde guerre mondiale pour voir les femmes accéder au droit de vote en France. Je passe sous silence le cahier de doléances des saint louisains lors de la Révolution française...

Merci à l'auteur de ce post pour ce rappel historique

2.Posté par Youssoupha MBENGUE le 06/03/2012 09:00 | Alerter
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Merci de corriger : (...) Lire 1854 et non 1954 (...la conquête et la pacification du Sénégal moderne a démarré également au Waalo vers 1954 avec Louis Faidherbe)

3.Posté par AMADOU BAKHAO DIAW le 06/03/2012 09:24 | Alerter
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POUR PRECISION LES WALOFS SONT ORIGINAIRES DU WALO ON APPELLE LES 2 COTES DU LAC DE GUIERS OUEST ET EST QUI CORRESPONDENT ACTUELLEMENT AUX COMMUNAUTES RURALES DE MBANE ET DE GNITH LOF
AINSI LES HABITANTS DE CES LACS S APPELLENT WA LOF
SOUS PEU JE PUBLIERAI UNE CONTRIBUTION SUR FEMME ET POUVOIR AU WALO ET LA SAGA DU HEROS NATIONAL SYDYA NDATE YALLA DIOP

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