VIES DE CHIEN (14)

Vendredi 2 Décembre 2011 - 06:57

Chez Souleymane Samaké (que tout le monde appelait Jules), mon premier propriétaire ou en tout cas le premier que j’eusse été en mesure d’identifier, je n’avais été que très rarement battu lui-même l’ayant interdit à quiconque, mais j’étais en permanence attaché au bout d’une lourde chaîne en fer qui ne mesurait pas plus de quatre mètres de long et me réduisait donc à l’état d’esclavage absolu.

Ma chaîne était fixée à un arbre qui poussait au milieu d’une grande cour sablonneuse dans l’une de ces vastes concessions du quartier de Khôr où habitait Souleymane Samaké , mécanicien de son état et époux de trois femmes qui lui avaient fait une ribambelle de gosses dont il lui arrivait d’oublier parfois jusqu’à l’existence. « Jules » Samaké était un brave bougre, c’est vrai, mais pour l’authentique bambara qu’il était, un chien n’avait pas droit à des égards particuliers (les hommes de cette ethnie vont même jusqu’à appeler « le chien » ce membre qui leur pend entre les jambes !) et l’attacher solidement à une chaîne n’avait rien que de normal. Ma liberté de mouvement, ma liberté tout court, se limitait donc à un champ circulaire d’environ huit mètres de diamètre autour duquel c’est le cas de le dire, je tournais en rond toute la sainte journée, aboyant à tue-tête quand l’envie m’en prenait pour exprimer mon indignation et ma désapprobation du sort cruel qui m’était fait par ces humains inconscients.

Je mangeais, buvais et, lorsque cela devenait par trop pressant, faisais mes besoins sur place. Fort heureusement tous les soirs, ou presque, l’on me détachait de mon arbre mais non point de ma chaîne, et une escouade de petits Samaké m’emmenaient faire un tour à travers les rues et ruelles sablonneuses de ce quartier de la périphérie où l’on parlait encore bien le bambara, contrairement à la majorité des habitants de Ndar qui, eux, parlent surtout le wolof, langue dominante du pays. C’est d’ailleurs là que j’ai acquis quelques rudiments de bambara que je comprends certes moins bien que le wolof et le français dont je fis l’apprentissage chez ceux qui devinrent mes propriétaires après que j’eusse quitté le quartier de Khôr. Au cours de ces promenades nocturnes qui étaient pour moi le plus beau moment de la journée, je humais l’air frais du dehors à pleins poumons et j’en profitais pour, du même coup, uriner et déféquer tout mon saoul de telle sorte qu’il ne serait probablement plus nécessaire de le faire toute la journée du lendemain.

A vrai dire, Samaké n’était pas un mauvais type ; il avait même un côté franchement débonnaire qui faisait qu’il revenait souvent de ses virées nocturnes dans les bars et dibiteries du quartier (il adorait la viande de mouton grillée et en particulier les « laxass ») avec de bons morceaux de viande qu’il me jetait et dont je me régalais alors pendant une bonne partie de la nuit. Mais submergé qu’il était par les soucis du quotidien, écrasé par de trop lourdes charges familiales auxquelles son métier de mécanicien ne pouvait en aucun cas lui permettre de faire face, il n’avait pas, mais alors vraiment pas le temps de se soucier du sort d’un pauvre chien. Chaque jour qui passait était pour lui, comme du reste pour la majorité des polygames qui peuplaient le quartier de Khôr, un vrai casse-tête chinois et ce n’était qu’au prix de mille et une astuces et jongleries qu’il parvenait tant bien que mal à assurer à sa nombreuse progéniture les trois repas quotidiens. Il avait parfois l’air si malheureux et si fatigué que j’éprouvais même un peu de pitié pour lui, bien que je ne comprisse pas pourquoi il avait voulu se mettre dans une telle situation en épousant trois femmes qui, à part lui faire des enfants à la pelle, ne lui étaient d’aucune autre utilité.

Ce sont d’ailleurs les incessants problèmes financiers et la difficile situation matérielle dans laquelle il se débattait à longueur d’année qui poussèrent le bonhomme à me vendre à prix d’or à un vieux toubab édenté et chauve mais plein aux as qui habitait dans une superbe villa de l’avenue dite des grands hommes. Le toubab, un de ses fidèles clients, lui avait un jour fait part de son désir d’avoir un chien pour garder sa maison et Samaké qui tirait alors les derniers poils de la queue du diable avait évidemment sauté sur l’occasion. (à suivre…)

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