VIES DE CHIEN (53)

Mercredi 29 Août 2012 - 15:15


En fait, loin d’être un provocateur, mon maître tenait tout simplement à préserver ce qui à ses yeux était son bien le plus précieux : sa liberté. « Que vaut la vie d’un homme sans la liberté ? » l’avais-je entendu dire un jour à l’un de ses amis au cours d’une conversation. Il avait une sainte horreur des donneurs de leçons et des objecteurs de conscience si nombreux dans la société où il vivait et qui, à bien des égards, me rappelaient certains des personnages des livres écrits dans ma vie antérieure d’écrivain. Je me souviens que c’étaient les plus antipathiques des créatures de papier sorties de mon imagination d’écrivain, ceux sur lesquels je vidais mon sac de ressentiments et que je peignais sous des traits parfois tellement repoussants qu’il m’arrivait d’en avoir des remords.

En tout cas je partageais entièrement la répulsion de mon maître à l’endroit de ces gens qui se croient investis d’une mission divine et ne sont en réalité que de parfaits hypocrites. Je me souviens comme si c’était hier du jour où mon maître avait éconduit, poliment mais fermement, l’un de ces pharisiens, véritable rat d’une des mosquées voisines de notre maison qui sous prétexte d’une visite de courtoisie s’était permis de lui faire un sermon sur la nécessité de respecter scrupuleusement les heures de prière. L’homme avait même tenté de le convaincre de venir se joindre aux fidèles qui fréquentaient assidûment la mosquée afin de bénéficier des bienfaits que procure la prière en commun aux fidèles musulmans qui l’observent. Peu respectueux des règles de la bienséance qui veulent que l’on s’abstienne de faire la leçon à quelqu’un qui vous reçoit dans sa maison, le faux dévot avait même eu le culot de reprocher à mon maître de garder un chien sous son toit ce qui, dans sa conception tordue, était contraire aux recommandations de la religion. Ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase ! Mon maître qui jusque là avait écouté poliment le sermon du prêcheur indélicat et fait preuve d’une grande maîtrise l’avait arrêté net, lui coupant la parole sans autre forme de procès. D’une voix où perçait une colère contenue, il avait fait comprendre au sermonneur qu’après Dieu, il était le seul maître chez lui et qu’il était donc libre garder un chien et même un lion sous son toit s’il le désirait.

Pris de court et décontenancé par le radical changement d’attitude de mon maître, le dévot donneur de leçons s’était confondu en plates excuses devant mon maître. Toujours sur le même ton rugueux, ce dernier ne se gêna pas pour rappeler au bonhomme tout ce qu’il faisait pour les mosquées de sindoné auxquelles il offrait régulièrement tapis de prière et exemplaires du coran. Les arguments de mon maître avaient fait mouche et, la tête baissée, son interlocuteur l’écoutait sans piper mot, se contentant d’acquiescer par des hochements de tête obséquieux et des petits mots d’approbation. En une fraction de seconde, les rôles s’étaient inversés et mon maître était devenu le donneur de leçons de civilité et de savoir-vivre. Le bonhomme, c’est certain, devait regretter son initiative saugrenue et devait maudire intérieurement le « chéïtane » qui lui avait suggéré une si mauvaise idée.

La scène était cocasse et, couché aux pieds de mon maître, j’étais rempli d’aise de le voir prendre ma défense avec autant de véhémence. Le malheureux prêcheur gardait la tête obstinément baissée, comme s’il avait reçu un coup de massue, et avait les yeux rivés sur ses vieilles babouches décolorées. N’ayant plus rien à dire, il avait fini par rembobiner son chapelet aux perles toutes noires (…)

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