VIES DE CHIEN (59)

Mercredi 17 Octobre 2012 - 01:55

Chacun de ces badauds oisifs y allait de son petit commentaire et de petits rires moqueurs fusaient de cette foule bête que mon maître dut bousculer pour s’approcher de l’endroit où nous nous trouvions, la femme peuhle et moi. Arrivé à notre hauteur, il fit de son mieux pour consoler la laitière à qui il remit un billet de banque tout neuf pour la dédommager de la perte qu’elle avait subi. Aussitôt et comme par enchantement, celle-ci retrouva le sourire et se confondit en remerciements dans sa langue chantante dont les inflexions me firent penser au gloussement des poules lorsqu’elles sont repues. L’incident était clos.

La vendeuse de lait caillé ramassa sa calebasse vide et la foule de curieux se dispersa pendant que mon maître et moi-même continuions notre randonnée pédestre. A compter de ce jour, je devins beaucoup plus vigilant et fis davantage attention à ne pas causer de frayeurs inutiles aux gens qui traversaient le pont. Pour que cela soit plus facile je m’éloignais moins de mon maître, mettant un distance raisonnable entre nous deux. Parfois, quand le temps était beau, nous nous arrêtions un moment et nous nous penchions au dessus de la passerelle pour admirer les bancs de poissons argentés qui flottaient à la surface du fleuve.

C’était un spectacle dont je ne me lassais jamais et j’étais émerveillé de voir de temps à autre un poisson jaillir de l’eau et faire un vol plané pour retomber un peu plus loin et disparaître dans les profondeurs. Flottant comme des esquifs au dessus des eaux vertes, il y avait aussi des mouettes, des stercoraires, des cormorans, des martins-pêcheurs et d’autres espèces d’oiseaux en quête de leur pitance. Les cormorans surtout m’impressionnaient, avec leur long cou effilé et leur bec en pointe : ils plongeaient à intervalles réguliers dans l’eau où ils pouvaient rester de longs moments avant de réapparaître plus ou moins loin de l’endroit d’où ils étaient partis. Ils ressortaient presque toujours avec un poisson tout frétillant dans le bec et allongeaient leur cou interminable en signe de victoire. Face à toutes ces escadrilles de pêcheurs volants, les poissons n’avaient pas de répit et un nombre incalculable s’engouffraient dans l’estomac de cette vorace gent ailée.

L’eau du fleuve, couleur émeraude, turquoise ou terreuse selon la saison, était souvent agitée par une brise légère qui soulevait des vaguelettes dont la crête écumeuse et argentée scintillait au soleil. Tout comme mon maître, je savourais sans modération ce spectacle d’une singulière beauté qui s’ajoutait au charme de ces promenades, lesquelles nous conduisaient toujours au quartier de Balakoos, dans la grande concession de la famille Sy où mon maître aimait à venir se ressourcer quand il en avait le temps. Le vieux Birama Sy, grand-père de mon maître, avait déjà quitté ce bas-monde lorsque pour la première fois je foulai la cour de cette maison si chère à son cœur. Quant à Mère Sooda, sa vieille et fidèle épouse, elle l’avait suivi de peu dans la tombe. Je n’eus également pas la chance de la connaître.

Cependant la maison était loin d’être dépeuplée car Ramatoulaye, la cousine du père de mon maître, qui avait perdu son mari le menuisier alcoolique, mort d’une cirrhose du foie, était venue s’installer dans la maison paternelle avec toute sa famille. C’était une veuve tranquille qui ne s’occupait que des tâches ménagères et de l’entretien de la maison et passait le reste du temps en prières et dévotions diverses. Sa difficile vie conjugale l’avait prématurément vieillie et on lui donnait bien plus que son âge à cause de ses cheveux blancs et de son visage ridé. (à suivre)

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