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VIES DE CHIEN (67)

Jeudi 13 Décembre 2012 - 14:05


A chaque instant du jour de la nuit, je ne désirais rien d’autre que témoigner mon affection et ma gratitude à mon maître, l’homme à qui je devais de savourer la vie, d’y croquer à pleines dents, avec tout l’appétit juvénile d’un chien dans la force d’âge. J’ai dit que je suivais mon maître comme son ombre : il serait sans doute plus exact de dire que j’étais son ombre car tout en moi, mes mouvements, ma respiration, mes clignements d’yeux, mes jappements, mon sommeil et mes rêves, absolument tout ce qui émanait de moi épousait les contours de sa propre existence. Ma vie de chien se déroulait au rythme de la sienne. Mais, je crois l’avoir également déjà dit, par un curieux phénomène d’osmose, j’étais à la longue devenu indispensable à mon maître dont la vie s’était aussi adaptée aux mouvements de la mienne, à tel point que j’en vins à me demander lequel de nous deux était réellement le pygmalion de l’autre.

En fait les liens qui s’étaient tissés entre son destin et le mien étaient devenus, par la force des choses, indissolubles. Tout se passait exactement comme si nous avions déteints l’un sur l’autre et dans mon for intérieur je me réjouissais de cet état de fait. J’aimais en particulier l’indépendance d’esprit de mon maître qui, dans un milieu où les gens vivaient dans la contrainte voire la peur, prisonniers d’absurdes croyances et de règles sociales surannées, avait réussi à préserver presque intacte sa liberté individuelle. Il s’était avec subtilité débarrassé de ces « chaînes invisibles » auxquelles faisait allusion Oscar Wilde qui lui aussi, à son époque, avait tenu à rester libre, contre vents et marées, dans une société quasi-carcérale. Malgré les pesanteurs de tous ordres qui d’une certaine manière plombaient la vie à Ndar, mon maître y évoluait à l’aise et s’y sentait, comme il aimait lui-même à le dire avec humour, « comme un poisson dans l’eau ».

S’il maintenait serrés les liens avec sa famille paternelle, la branche maternelle s’étant éteinte avec sa propre mère, mon maître avait des relations courtoises mais plutôt distantes avec les membres de sa belle-famille qu’il fréquentait peu. Les diverses cérémonies qui ponctuent la vie sociale à Ndar : baptêmes, mariages, décès, fêtes religieuses, étaient pratiquement les seules occasions au cours desquelles il les rencontrait. Appliquant la loi de la réciprocité ces derniers, surtout les femmes, ne rendaient que rarement visite à mon maître et sa famille dont ils ne se gênaient pas pour critiquer voire fustiger le mode de vie.

« Yacine Camara et son mari sont de vrais toubabs, disaient à part elles les commères de la famille, ils ne vont voir personne et semblent se suffire à eux-mêmes… »

« C’est aussi pourquoi personne ne va leur rendre visite chez eux…Cheminer avec quelqu’un est bon, mais s’il vous abandonne cela ne vous empêche pas de poursuivre seul votre route…

« Ils auraient mieux fait de vivre en France !... »

« Ey vous aussi ! Il faut comprendre : le mari de Yacine a hérité du caractère « gourmette » de sa mère et il a transmis le virus à sa femme ! »

Ces commentaires malveillants étaient en général ponctués par les fous-rires de ces femmes le plus souvent rendues aigries par leurs vies conjugales ratées. Mais de tout cela mon maître, Yacine et leurs enfants n’avaient cure, ayant pris l’habitude de vivre en vase clos et se suffisant de la douillette ambiance familiale dans laquelle ils baignaient depuis toujours. Une seule personne fréquentait peu ou prou la maison de mon maître avant mon arrivée :





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