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"Le Sénégal est mal placé pour hurler contre une décision d’un organe de la CEDEAO"*

Mardi 3 Juillet 2018

La décision de la Cour de justice de la CEDEAO a provoqué le télescopage de moult appréciations, interprétations, précisions, commentaires et convictions. Un ministre de la Justice qui se veut savant et des avocats qui se montrent percutants, ont croisé le fer autour de l’arrêt communautaire. Un bruit juridico-politique qui couvre et/ou étouffe difficilement le coup rudement encaissé par l’Etat du Sénégal. Cet Exécutif sénégalais qui – face à cette éprouvante et gênante péripétie du procès de Khalifa Sall – titube plus qu’il ne se redresse. Embêté qu’il (Etat du Sénégal) est, non pas par un ordre ou une injonction de la CEDEAO, mais par l’arrière-plan d’une décision qui accable le gouvernement du Président Macky Sall, au plan communautaire. Donc ouest-africain.


En effet, le Sénégal est mal placé pour hurler contre une décision d’un organe de la CEDEAO. C’est fort et fier d’un mandat octroyé par la CEDEAO que le chef suprême des armées, Macky Sall, avait fait des Jambars, les fers de lance d’une coalition militaire qui chassa le Gambien Yaya Jammeh. 


Quand on est disposé à envoyer au casse-pipe (à la mort) des soldats sénégalais sous la bannière communautaire, on a forcément du mal à déchirer un document émanant de la Cour de Justice qui n’est rien d’autre qu’une instance spécialisée de la CEDEAO. Car un mandat de la CEDEAO qui dégage militairement Yaya Jammeh, et une décision d’une juridiction près la CEDEAO qui souligne l’arbitraire dans quelques séquences de la procédure relative à l’emprisonnement de Khalifa Sall, ont une toile de fond juridique et…commune. 

Le savantissime discours du fécond Professeur Ismaïla Madior Fall n’y change rien. « On peut tout soutenir, sauf l’inconséquence », professait Mirabeau. Pour la netteté de son image et l’éclat de son rayonnement, le Sénégal doit veiller à ce que ses rapports avec les organisations régionales, supranationales et internationales soient exempts de grincements persistants.  


Dakar ne peut pas être, à la fois, aux avant-postes et à la queue. Lorsqu’un pays accepte – pour juger Hissène Habré – de mixer des juridictions sénégalaises et des juridictions non sénégalaises dans des Chambres Africaines Extraordinaires; lorsque le Sénégal répète avec justesse et fierté qu’il est le septième Etat contributeur de troupes dans les missions onusiennes de maintien de la paix ; lorsque de valeureux Généraux sénégalais ont eu et ont encore l’honneur de commander des Troupes composées de contingents indiens, péruviens et marocains ; lorsqu’on se rappelle que l’avocat Sidiki Kaba (actuel ministre des Affaires Etrangères) a successivement présidé aux destinées de la FIDH et des Etats-parties de la CPI ; lorsque le mandat du député sénégalais Moustapha Cissé Lô est en cours à la tête du Parlement de la CEDEAO ; le Président Macky Sall et son gouvernement doivent privilégier la place du Sénégal dans le concert des nations et non coller aux crispations domestiques et…dérisoires.  

Hier, c’était Aminata Touré, l’amazone de la traque des biens mal acquis qui se moquait de la décision de la même Cour de Justice de la CEDEAO, en maintenant l’interdiction de sortie du territoire, au détriment de personnalités qui n’étaient ni inculpées, ni détenues ni jugées. Aujourd’hui, c’est un de ses successeurs, Ismaïla Madior Fall, qui disserte éloquemment sur l’arrêt rendu par des juristes africains en poste à Abuja. 

Vivement que le Sénégal retrouve le vieil et parfait amour avec une organisation d’intégration comme la CEDEAO qui, à l’instar de toute organisation de même type, empiète sur la souveraineté des pays membres. Faute de quoi, le grand discours sur l’intégration africaine – une allocution de bonne facture prononcée lors du Forum d’Assilah, au Maroc, par le Président Macky Sall – sera vite rangée dans le registre des proses creuses. Si le gouvernement du Président Macky Sall veut ignorer constamment et royalement les décisions et autres directives d’Abuja, il devra alors opter pour un « Dakarexit » ou le pendant sénégalais du « Brexit » britannique. 


Par Babacar Justin Ndiaye