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Boubacar Boris Diop : « Au Sénégal, le français a perdu de son pouvoir de séduction »

Dimanche 17 Mars 2019

A l’occasion de la Semaine de la francophonie, l’écrivain, auteur de romans en wolof, explique pourquoi il faut valoriser les langues africaines. Lire, écrire, produire dans les langues africaines. Le débat est récurrent depuis les indépendances. Comment penser et représenter le monde en écrivant dans des langues héritées de la colonisation telles que le français, l’anglais ou le portugais ? Il y a vingt ans, le professeur de philosophie et écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop a décidé d’écrire en wolof, sans abandonner pour autant le français. L’auteur de Doomi Golo (2003, traduit en français sous le titre Les Petits de la guenon en 2009) et Bàmmeelu Kocc Barma (2017) tente de valoriser les langues nationales de son pays. Il dirige le label Céytu, au sein duquel sont traduits en wolof ou en sérère des auteurs classiques comme J. M. G. Le Clézio ou Aimé Césaire.


Boubacar Boris Diop : « Au Sénégal, le français a perdu de son pouvoir de séduction »
Dans cet entretien réalisé par Fatoumata Seck, professeure de littérature au Collège of Staten Island (New York), pour la revue Etudes littéraires africaines, Boubacar Boris Diop revient sur les enjeux culturels, économiques et politiques de l’usage des langues africaines dans l’enseignement et dans la littérature.

Avant vous, l’écrivain kényan Ngugi wa Thiong’o, auteur de Décoloniser l’esprit (1986), a exhorté les écrivains africains à lutter contre l’aliénation à l’aide de leurs langues nationales. Quelles sont les ressemblances et les différences entre vos combats ?


Boubacar Boris Diop : Le combat est le même, mais nos générations et nos contextes linguistiques diffèrent. Personne ne demande à Ngugi wa Thiong’o de se battre pour le rayonnement de la langue anglaise. Nous sommes, nous francophones, des auteurs sous influence. Je ne pense pas non plus qu’il faille délégitimer la littérature africaine écrite en langues étrangères, qualifiée par Ngugi d’« afro-européenne ». Je préfère l’approche moins radicale de David Diop et de Cheikh Anta Diop, qui y voient une littérature de transition correspondant à un moment donné de notre évolution historique. Peut-être que Ngugi wa Thiong’o a un sentiment d’isolement plus grand que le mien, car au Sénégal la littérature en langues nationales, essentiellement en wolof et en pulaar, est en plein essor.


Le français a perdu de son pouvoir de séduction au Sénégal. Par exemple, à la télévision, des débats télévisés qui commencent en français finissent souvent en wolof. Une personne qui parle mal le français s’exprimera dans sa langue sans complexe, au lieu de se mettre à baragouiner, comme cela aurait été le cas il y a quelques années. Le système de scolarisation universelle légué par la colonisation n’a fonctionné qu’en théorie ; il a produit une élite minoritaire de plus en plus larguée, alors qu’il était supposé tirer la société vers le haut.

Que répondez-vous à ceux qui craignent que la promotion des langues nationales crée ou ravive des tensions ethniques ?
« Au Sénégal, le wolof est une langue transethnique, que tout le monde parle plus ou moins. C’est une chance. »

Si on s’y prend mal, le risque est réel. Au Sénégal, le wolof est une langue transethnique, que tout le monde parle et comprend plus ou moins. C’est une chance, mais cela ne veut pas dire qu’il faut foncer tête baissée. On est très loin d’un accord général sur ce sujet, même si un consensus se dessine depuis quelque temps. L’idée serait d’enseigner le wolof partout, mais en l’accompagnant d’une langue régionale. Faute de quoi nous allons être condamnés à laisser le français arbitrer pour l’éternité.


On entend aussi qu’il est impossible d’enseigner les sciences dans les langues nationales, faute de vocabulaire scientifique adéquat…

C’est l’objection la plus fréquente, mais rappelons que Cheikh Anta Diop a traduit en 1954, dans Nations nègres et Culture, des concepts scientifiques et une synthèse par Paul Painlevé de la théorie de la relativité généralisée d’Einstein. C’est du reste une dimension de l’apport intellectuel de Cheikh Anta Diop qu’on a tendance à perdre de vue : il s’est d’abord positionné en traducteur pour répondre à la critique selon laquelle les langues africaines sont inaptes à l’abstraction et à une création littéraire digne de ce nom.

C’est un stéréotype raciste que reprennent certains intellectuels africains prompts à se rouler dans la fange. Ce sont les humains qui forgent les mots, et tous les termes scientifiques, dans quelque langue que ce soit, ont été fabriqués ; au bout d’un temps plus ou moins long, on a l’impression qu’ils ont toujours été là ou qu’ils ont été sécrétés par la langue comme s’ils en étaient la sève, ce qui est proprement insensé.

Le mathématicien sénégalais Sakhir Thiam a pris le relais de Cheikh Anta Diop en enseignant les maths en wolof à l’université. L’Unesco a par ailleurs financé des classes tests dans les six principales langues du Sénégal. Les résultats de ces apprenants ont été meilleurs que ceux de leurs camarades formés en français, surtout dans les matières scientifiques.

Qui va lire des textes dans des langues plutôt parlées qu’écrites ?

En fait, les gens inversent la démarche. Ce que montre l’histoire de la littérature, c’est que ce sont les textes qui créent le public, et non l’inverse. On ne me fera jamais croire que les livres de Stendhal et de Shakespeare ont été des best-sellers du vivant des auteurs. Beaucoup d’écrivains aujourd’hui universellement célébrés sont morts dans la misère. J’admets qu’en écrivant en diola ou en kikuyu, on doit se contenter d’un lectorat immédiat très limité. Mais l’idée qu’il faut sauter par-dessus ses lecteurs naturels afin d’atteindre des étrangers est bien curieuse.
« Les auteurs sont tentés d’écrire pour les journalistes, les jurys de prix littéraires ou les profs d’université. »

La vraie question ne doit pas être « Pour qui j’écris ? » ou « Combien de copies vais-je vendre ? », mais « Avec quels mots puis-je le mieux exprimer ce que je ressens au plus profond de moi-même ? ». En somme, toute cette histoire se ramène à : « Qui lit par-dessus mon épaule quand j’écris ? ». Résultat : les auteurs, pas seulement africains, sont tentés d’écrire pour les journalistes, les jurys de prix littéraires ou les profs d’université. Cela donne un certain type de texte à l’espérance de vie limitée, même si à leur parution ils peuvent faire illusion.

Votre production littéraire sera-t-elle dorénavant entièrement en wolof ?

Cela n’a aucun sens de se couper la langue, au propre comme au figuré. En termes plus clairs, on se sert de ses deux jambes, mais il en est forcément une avec laquelle on est plus naturellement à l’aise : on peut être gaucher ou droitier. Il s’agit finalement moins de sonner la charge contre une langue donnée que de mettre la sienne à la première place. Je ne m’interdis cependant rien. Après Doomi Golo en 2003, j’ai publié Kaveena en français en 2006.

Cet entretien est extrait du dossier « Qui a peur de la littérature wolof ? », publié dans le numéro 46 de la revue Etudes littéraires africaines.

Fatoumata Seck


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1.Posté par Michel078 le 18/03/2019 09:41 | Alerter
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Le français est de plus en plus enseigné et connu des Africains, ce qui aboutit au chiffre de 700 millions de francophones dans le monde en 2050. Et le Sénégal est un exemple de ce dynamisme car le français, loin d'y perdre du terrain, progresse et a toujours progressé. En effet, les Sénégalais qui parlent et comprennent le français sont de plus en plus nombreux. Ils atteignent maintenant plus de 30% de la population et le pourcentage est certainement encore plus élevé chez les jeunes. J'ajoute que tous les documents officiels et tous les sites internet sénégalais sont rédigés uniquement en français, rendant ainsi la connaissance de cette langue quasiment indispensable pour le citoyen sénégalais urbanisé. Il faut savoir également que de nombreux Sénégalais ne sont pas wolophones (20% de la population) et qu'avec ces derniers, c'est en français que doivent communiquer les wolophones. De même, tous les immigrants s'intègrent au français, la langue officielle, et non au wolof, qui est très peu employé à l'écrit. Enfin, le wolof est saturé de mots français à l'oral, ce qui montre bien la force du français au Sénégal :
http://www.jeuneafrique.com/Article/JA2800p130.xml0/

« Vous débarquez un jour à Dakar, au Sénégal. Votre souci : comment communiquer avec ceux qui ne parlent que le wolof. Cette crainte est inutile car, que ce soit dans la rue ou à la télévision, la langue parlée par les uns et les autres contient tellement de mots français que vous comprendrez tout sans connaître le wolof. »

2.Posté par Tintin le 18/03/2019 10:22 | Alerter
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"Aliénation" la tarte à la crème des intellectuels qui n'arrivent pas à tourner la page de le colonisation ....je vois autour de moi beaucoup plus de Senegalais aliénés par les coutumes et traditions que par la colonisation !
beaucoup d'écrivains célèbres ont ecris ou écrivent dans une langue autre que leur langue : Kafka (Tchèque en Allemend) Conrad (Polonais en Anglais ) M.Kandera (Tchèque) Yasmine Khadra (Algérien) A.Mabanckou (Congolais) Mongo Beti (Camerounais) A.Makine (Russe) Gao Xingjian (Chinois Prix Nobel ) tous ecrivent en FRançais donc le probleme de la langue maternelle est un faux probleme sauf peut etre pour les écrivains médiocres !....et je n'imagine pas un seul instant les oeuvres de L. Senghor en wolof !!!!!
Il n'y a que 4 langues maternelles principales au Senegal (Wolof , Serère , Pulaar et Diola ) les apprendre systematiquement à l'école sera un casse-tete et comment ferons nous dans des pays comme le Bénin , le Togo , Nigeria , Cote d'Ivoire , Congo .... ou cohabitent entre 50 et plus de 100 langues maternelles ?
A une époque ou tout le monde a le mot "Panafricanisme" à la bouche c'est quand meme une chance de pouvoir se comprendre d'Alger à Kinshasa et de Dakar à Djibouti grace au Français .....

3.Posté par Sindoné le 19/03/2019 16:12 | Alerter
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"Ils atteignent maintenant plus de 30% de la population et le pourcentage est certainement encore plus élevé chez les jeunes": dans un pays où tous les documents officiels sont en français et où tous les sites internet sont rédigés en français, placé sous le joug du colon français depuis des siècles, ce pourcentage montre clairement le profond désamour entre le sénégalais lambda et la langue française.
"Il faut savoir également que de nombreux Sénégalais ne sont pas wolophones (20% de la population) et qu'avec ces derniers, c'est en français que doivent communiquer les wolophones." Absolument faux, dans ce pays et même au delà (dans certains zones frontalières de pays limitrophes), le wolof est une vraie lingua franca ou comme le dit Boris Diop, une langue transethnique.
« Vous débarquez un jour à Dakar, au Sénégal. Votre souci : comment communiquer avec ceux qui ne parlent que le wolof. Cette crainte est inutile car, que ce soit dans la rue ou à la télévision, la langue parlée par les uns et les autres contient tellement de mots français que vous comprendrez tout sans connaître le wolof. »
S'il est vrai que le wolof est truffé de mots français ou plus exactement dérivés du français et de mots de beaucoup d'autres langues ( anglais, pulaar, sereer, maure, arabe, bambara...), cela ne garantit nullement une bonne compréhension du discours et ne permet nullement de "tout comprendre sans connaître le wolof". Vous rendez vraiment un très mauvais service aux futurs visiteurs et autres touristes désireux de se rendre au Sénégal.
Tintin!!! Voue feriez même rougir Hergé de gêne. Je ne sais pas si vous êtes de ces toubabs naufragés de longue date au Sahel ou simplement un de ces complexés coincés, hors circuit, hors réseau et marchant résolument à côté de ses pompes, mais vous êtes HOPELESS. Rien à faire pour vous sinon qques prières. Sago jeexna!

4.Posté par Momo le 19/03/2019 18:37 | Alerter
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Je suis globalement d'accord avec Boubacar Boris Diop, même si je ne le lirais certainement jamais en wolof et que je suis heureux qu'il écrive en français. Le seul moment de mauvaise foi, à mon sens, c'est quand il dit que les Africains n'écrivent en français que pour les journalistes jurys des grands prix littéraires: si certains le font, c'est qu'ils se désintéressent de leur lectorat, ce qui est un comble pour un écrivain. Des millions de francophones de tous horizons lisent les auteurs africains en français et je souhaite, à titre personnel, que cela continue. Concernant le wolof et les langues régionales à l'école, à l'université et dans les sciences au Sénégal, rien ne se fera sans volonté politique des gouvernants...et là, force est de constater que depuis l'indépendance les gouvernements successifs ont fait le jeu de la francophonie, y compris celle avec un F majuscule (diplomatie française d'influence, via la langue et la culture française).

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