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Ecriture et lectures dans le roman francophone : Le miroir des regards dans l’espace saint-louisien. Par Ousmane Sow Fall

In memoriam, Iba Ndiaye Djadji et Daouda Kébé Doomi ndar fugaces, enseignants sagaces

Jeudi 16 Juin 2022

« On dirait qu’on est entre deux miroirs qui se regardent, et se reflètent l’un l’autre sans fin. »
Pierre Loti, Le Roman d’un spahi
« Pour faire bref, je dirais que le palimpseste verbal est à la fois une citation masquée (par altération), qui appelle des souvenirs communs et une portée didactique, qui ouvre sur les formes de culture que privilégie la communication ordinaire. »
Robert Galisson, E. L .A. n°97


On n’a pas toujours cherché à établir de manière formelle les liens possibles entre les auteurs coloniaux français et les premiers romanciers africains de langue française. Or ces derniers – par la force d’une Ecole coloniale sous la férule de la Métropole - devaient être les lecteurs obligés des écrivains français des programmes d’enseignement ou des auteurs à succès de leur époque. Peut-on, dès lors, trouver traces d’influences possibles dans leurs relations écrites ? Comment pourrait-on en apprécier la pertinence au plan de la création littéraire ? Quelles conclusions pourrait-on tirer de l’étude de ces œuvres littéraires ayant pour thème l’Afrique  et pour une pratique renouvelée de la lecture, dans les classes ?
 
            Pour répondre à ces interrogations, nous cernerons d’abord,  et à titre d’exemple, la dynamique des regards  que des auteurs choisis portent dans l’espace de la ville de Saint-Louis du Sénégal ; nous ferons émerger ensuite, par des procédés de lectures pratiques, le débat subtil pour l’émancipation culturelle, au-delà des contraintes et des procès d’intention. Et cela, pour finalement, atteindre un double objectif :
-       avancer des propositions d’un enseignement en contexte de la lecture, au sens large ;
-       suggérer l’amorce d’un débat sur la réception de certaines figures critiques dans la littérature francophone.
 
                        I - Des regards blancs sur un univers noir
Il s’agit, en fait, à partir d’une mire commune, de croiser à travers le temps, les regards des auteurs ciblés, et qui renseignent sur les aléas de la rencontre des cultures …
 
1 – Un lieu de convergences
La ville de Saint-Louis du Sénégal s’impose d’elle-même aux égards : « Saint-Louis du Sénégal a une vocation bien marquée de capitale. En effet, capitale du Sénégal, elle fut tout à la fois, la capitale de la Mauritanie, de la Fédération ouest-africaine jusqu’en 1904 et, de façon durable, la première et, pendant longtemps, la seule capitale de la littérature africaine de langue française[[2]]url:#_ftn2  ». Mouhamadou Kane, qui écrit ces lignes, dévoile la vocation quasi naturelle de la vieille ville française : « Il reste que non seulement Saint-Louis s’impose comme la capitale des Lettres africaines mais il devient un thème littéraire qui restera longtemps fécond même lorsque son éclipse sera devenue effective. Il sert de cadre à l’action de Karim[[3]]url:#_ftn3 et de Nini[[4]]url:#_ftn4 pour ne citer que ces romans. Il inspire les premiers élans poétiques de l’auteur des Contes d’Amadou Koumba[[5]]url:#_ftn5  ».

On n’oubliera pas non plus de mentionner que l’Abbé Boilat y fera paraître ses Esquisses sénégalaises[[6]]url:#_ftn6   et que Pierre Loti en fera le cadre principal du Roman d’un spahi[[7]]url:#_ftn7 . Il s’y ajoute que l’espace en question est une île, un territoire ambigu, à la fois clos sur lui-même et relié au monde par le Fleuve et par la mer. C’est dire toute sa puissance métaphorique et réflexive.

2 – L’œil des préjugés
Le Roman d’un spahi[[8]]url:#_ftn8  se situe essentiellement à Saint-Louis du Sénégal, avec de brèves incursions à l’intérieur du pays, lors des campagnes militaires contre les rois nègres de l’époque. C’était au cours de l’ultime phase de la conquête coloniale : la pacification. Et le regard, que Loti jette sur la femme sénégalaise et la société dans son ensemble, est extrêmement défavorable : les comparaisons et les allusions simiesques servant toujours à évoquer l’univers africain : « Les piroguiers sont de grands hercules maigres, admirables de formes et de muscles, avec des faces de gorilles […]. Ils ont une force et une agilité de clowns et leurs dentitions sont de magnifiques râteliers » (p.10).

Le portrait de la femme procède du même esprit. Ainsi Coura Ndiaye, « ancienne favorite d’un grand roi est une vieille négresse horrible, vivant au milieu de ses loques bizarres » (p.11). Virginie Scolastique est « une goton noire » (p. 45) et Bafoufalé Diop « est une macaque » (p.142). Quant à Fatou Gaye, que Jean le Spahi appelle sa « petite fille singe » (p. 92), c’est une jeune fille noire, gaie, rieuse, candide et voleuse, qui dérobe l’argent que le soldat destinait à ses vieux parents…

Toutefois Loti, bien malgré lui, n’a pas su taire la beauté extraordinaire de la jeune fille : « une petite figure grecque, avec une peau lisse et noire comme de l’onyx, des dents d’une blancheur éclatante, une extrême mobilité dans les yeux, deux larges prunelles, sans cesse en mouvement, roulant de droite et de gauche, sur un fond d’une blancheur bleuâtre » (p. 34). Le jeune cévenol, Jean le spahi, sera particulièrement sensible aux caresses de Fatou, la belle guet-ndarienne :

« Elle savait quelles caresses de chatte faire à son amant, elle savait comment l’enlacer de ses bras noirs cerclés d’argent, beaux comme des bras de statues [… ], elle savait comment exciter les désirs fiévreux » (p. 17).
D’ailleurs, pour Loti, la colonie est un lieu de perdition où l’ensemble de la population se livre à la débauche dans des bouges mal famés, « les petites négresses de douze ans et aussi les petits garçons » (p. 45), « voués tous aux entraînements d’une sensualité pervertie » (p.45). Et jusqu’aux manifestations artistiques, le comportement des femmes « de la terre de Cham » (p. 61) renvoie aux attitudes du singe. La danse nègre est « un ensemble de gestes terriblement licencieux, trémoussements d’un singe fou, contorsions d’une possédée (p. 84). « Et les vieilles femmes se distinguent dans cette activité par une indécence plus cynique et plus enragée » « p. 85). Elles y perdent toutes « jusqu’au sentiment maternel » (p. 85).

L’amour inter-racial était très mal vu à l’époque. De là le vide fait autour de Fatou Gaye que « ses pareilles appellent quelquefois Keffir » (p. 72/73). Cela explique également le drame des mulâtresses, telle Cora. « C’était une mulâtresse mais si blanche, si blanche… Mais à Saint-Louis on la désignait par son prénom, comme une fille de couleur, on l’appelait dédaigneusement Cora » (p. 29). Car la goutte de sang noir serait comme une tare congénitale : Cora serait le prototype d’un genre inférieur, « la mulâtresse, petite-fille d’esclave, […] avec son cynisme atroce, sous la femme élégante aux manières douces » (p. 36).

Le Roman d’un spahi rend compte également de la mode féminine de l’époque, à laquelle l’auteur a été très attentif, en dépit de ses dénégations. En effet, si la coiffure de Fatou est taxée de « sauvage » (p. 76), Loti aura remarqué, avec justesse, que la coiffure et l’habillement chez la jeune fille avaient une valeur sociale établie. Elles marquaient dans leurs formes renouvelées les différentes étapes de sa croissance :

« N’ayant pas encore l’âge nubile, […] sa tête était rasée avec le plus grand soin, sauf cinq petites mèches, cordées et gommées […] plantées à intervalles réguliers depuis le front jusqu’au bas de la nuque » (p. 40). Plus tard, « un boubou de mousseline blanche couvrait [… ] sa poitrine arrondie, comme cela est d’usage pour les petites filles qui deviennent nubiles. Elle sentait très bien le musc et le soumaré. Plus de petites queues raides sur la tête ; elle laissait pousser ses cheveux, qui allaient être dans quelques temps, livrés aux mains habiles des coiffeuses pour devenir l’échafaudage compliqué qui doit surmonter la tête d’une femme africaine » (p. 33).

Peu bavard quant à la situation interne de femme africaine, Loti confie cependant : « Dans tous les pays du Soudan, la femme est placée vis-à-vis de l’homme dans des conditions d’infériorité très grande. Plusieurs fois dans le courant de sa vie, elle est achetée et revendue comme une tête de bétail, à un prix qui diminue en raison inverse de sa laideur, de ses défauts, de son âge » (p. 77). Et Loti de donner un exemple :

Jean demandait à son ami Nyaor : « Qu’as-tu fait de ta femme – celle qui était si belle ?  Et Nyaor répondit avec un sourire tranquille : « Elle était trop bavarde et je l’ai vendue. Avec le prix qu’on m’en a donné, j’ai acheté trente brebis qui ne parlent jamais ! » (p. 77). 

Et Loti de remarquer : « c’est à la femme que revient le plus dur travail des indigènes, celui de piler le mil pour le kousskouss » (p. 77).[[9]]url:#_ftn9 D’ailleurs pour lui, la famille africaine n’est « qu’une smalah curieuse : plusieurs femmes pour chacun et plusieurs enfants » (p. 114).

Dès lors, la conclusion de Loti est sans ambages, qui ne reconnaît aucune qualité à cette société : pouvait-on s’attendre à autre chose « dans ce pays maudit qui n’a sûrement jamais reçu la visite du bon Dieu » (p. 93), dans ce pays « où le sang qui bouillonnait chez les hommes était noir » ? (p. 62)
Représentant de l’idéologie colonialiste de l’impérialisme triomphant du XIXè, l’académicien français semble tout voir à travers le prisme déformant de ses préjugés. Mais qu’en est-il d’autres romanciers coloniaux ?
 
3 – Un œil plus ouvert ?
            « Curieux de psychologie, voire d’ethnologie » (Les Oiseaux d’ébène[[10]]url:#_ftn10 , p. 124), André Demaison jettera un regard apparemment plus nuancé « dans ce Sénégal véritable tranche de bible, à la vie partout patriarcale » (L.O.E., p. 106). Et parce que ses récits n’ont pas pour cadre la ville de Saint-Louis, ils n’en constituent pas moins des contrepoints intéressants à la perception « lotienne ».

Tropique[[11]]url:#_ftn11 , véritable roman « de la grandeur et de la servitude coloniales » (cf. dédicace à Albert Sarraut) se distingue surtout par l’absence de références explicites sur la société noire sénégalaise. L’éclairage reste braqué sur le monde singulier et inquiétant des pionniers de l’Empire : Visage, Panier, Cassegrain, Mérovin, Barthélémy et Ananké, personnages dont le pittoresque des noms dénonce l’ambiguïté des caractères.

On y rencontre cependant deux négresses, concubines de deux des gérants de comptoirs. L’une, sans nom, est « une négresse opulente, habillée de tissus neufs et chargée d’un bébé mulâtre » (Tropique, p. 28). Et le narrateur d’ajouter : « Elle me considéra, émit un son guttural, et s’en retourna posément. M. Panier lui sourit ; ce qui me fit penser que ce monument était pour quelque chose dans sa vie, autant que le bibelot ocré attaché sur le dos de la mère » (Tropique, p. 28). L’autre Sabel - déformation d’Isabelle ? - pratique un syncrétisme de christianisme et d’animisme : « au premier coup de tonnerre, Sabel se signa et embrassa une des médailles qu’elle portait au cou, mêlées à des gris-gris : car elle était baptisée » (Tropique, p. 209). Pour cela, les Blancs des comptoirs la craignaient et la traitaient de sorcière[[12]]url:#_ftn12 .

Sorties de l’anonymat, les femmes noires sont, dans Les Oiseaux d’ébène, les servantes dans les maisons européennes ou mulâtresses. Elles sont bavardes, diligentes et fidèles au service de leurs maîtres, comme Fatou, Codou, Loli et la vieille Coumba (p. 29). Cette dernière, « petite mère » de Sophie de la Grangerie – qu’elle considère comme la fille qu’elle allaita de son sein – est, à l’occasion, le trait d’union qui relie le monde mulâtre aux traditions nègres. Aussi sera-t-elle tenue pour responsable des crimes dont sa jeune maîtresse a pu être la cause par l’entremise de la terrible secte des Oiseaux d’ébène à Kaolack.

Parlant de la situation de la femme, Demaison remarquera que « le prix des chevaux ne dépassait guère cent cinquante francs et se trouvait être le prix d’une femme noire » (Tropique, p. 108), car « les coutumes matrimoniales [… ] obligent le fiancé à verser aux parents la somme qui doit remplacer leur fille (Tropique, p. 178). Il ajoutera, par ailleurs, que « les Noirs aimaient par-dessus tout leur mère et leurs enfants » (Les Oiseaux d’ébène, p. 257) et que « la femme noire n’est chantée que si elle était reine ou jeune fille » (Diaeli, le livre de la sagesse africaine[[13]]url:#_ftn13 , p.20).

Ainsi, malgré une sympathie affirmée à l’égard des peuples coloniaux, Demaison tombe dans les mêmes travers que Loti. Les héros blancs de leurs récits respectifs sont venus à la colonie à cause de difficultés matérielles souvent liées à des problèmes de cœur, car « l’Afrique est un bon médecin pour ces sortes de maladies » (LOE, p. 53). Mais, partisans de l’ordre triomphant, ces romanciers n’ont pas pu établir la juste mesure des valeurs indigènes. Envoûteuses comme Fatou Gaye ou criminelles présumées comme Sabel, selon ces auteurs, « les femmes de cette race sont capables de choses étonnantes et méritent d’être redoutées » (Tropique, p. 220)[[14]]url:#_ftn14 .
 
4 – Une vision partagée
Toutefois, en dépit du regard dépréciateur de ces auteurs coloniaux, il conviendra de reconnaître, à travers ces tranches romancées de la vie sociale, qu’on est en présence d’informations d’importance en considération de leur caractère de témoignages écrits sur des aspects essentiels de la vie ancienne des populations autochtones. On retrouve là d’ailleurs une des caractéristiques du roman d’aventures : l’ampleur des descriptions pittoresques qui fourniront à un public européen, « friand d’exotisme », les situations aptes à exciter les envies d’évasion. Ainsi en est-il, par exemple de la présentation des paysages et des saisons ou du cycle des fêtes dans Le Roman d’un spahi, des us et coutumes dans les romans de Demaison, pour en manifester l’originalité, au double sens de la nouveauté et de la singularité primitive.

A cet égard – et comme par hasard – Loti et Demaison usent tous les deux de métaphores bibliques pour présenter, chacun selon sa sensibilité, ce pays des Noirs qu’est le Sénégal. Pour le premier nommé, c’est « la terre de Cham », le fils maudit de Noé (Genèse, 10) ; pour l’autre, « le Sénégal (était une) véritable tranche de bible, à la vie partout patriarcale (LOE, p 106). Quoi qu’il en soit, cette commune référence structure leurs récits et établit une distance mythique entre la moderne Europe et une Afrique des temps premiers. Pour autant, et par delà les partis pris personnels, on notera d’un auteur à l’autre, la récurrence de la même quintessence thématique :
1.     la célébration de la Nature africaine : faunes et flores
2.     la caractérisation de la société africaine : us et coutumes
3.     la terre d’élections : aventures et érotismes
4.     les mutations : écologies et individus
5.     le statut particulier de la femme.
 
Or, à y regarder de plus près, ce sont les mêmes préoccupations qui seront développées par les premiers romanciers africains de langue française. Comme pour revenir sur ces problématiques fondamentales, pour les aborder de l’intérieur, voire pour les contester.
Une telle assertion impliquera – pour être vérifiée – trois postulats de base :
1.     Les premiers romanciers africains ont été des lecteurs attentifs des auteurs coloniaux – et en particulier français ;
2.     Si tel est le cas, on devrait pouvoir suivre en filigrane, d’une époque à l’autre, des échos remarquables des thématiques abordées ;
3.     En conséquence de quoi, l’affirmation de l’identité culturelle africaine, se lirait dans le détail de la forme et du fond des œuvres, comme une remise en cause essentielle de l’idéologie coloniale.
Pour vérifier ces hypothèses de travail – et mesurer ainsi l’amplitude de ces « échos et résonances » d’une époque à l’autre - nous prendrons appui sur des exemples concrets tirés, dans toute la mesure du possible, d’œuvres littéraires ayant pour cadre la ville de Saint-Louis.
 
                       II –  Œil  pour œil !
Les auteurs africains ont été formés à l’école coloniale, et cela se vérifie dans le corps même de leurs textes.
1 – On trouve trace des lectures formatrices dans Karim de Socé, par exemple : « Abdoulaye, le maître d’école lui prêta des romans intéressants qui parlaient d’un pays qu’il voyait autour de lui : « La Randonnée de Samba Diouf », Le Roman d’un Spahi », « Batouala » (p. 102). Et Socé d’avancer ce commentaire, dès l’année 1935 : «  Karim regretta de ne pouvoir lire beaucoup de romans semblables. Elle était pauvre la littérature africaine, la plus susceptible, cependant,  de plaire au lecteur indigène moyen » (p.103). Socé a d’ailleurs dressé l’inventaire de la bibliothèque du lycéen et de l’instituteur, les cousins dakarois de Karim : « A un angle du mur, une table surchargée de livres : manuels classiques pour le lycéen ; traités de pédagogie ; romans ; l’instituteur, à ses heures de loisir, était dilettante en littérature : « Roman d’un spahi, Le mariage de Loti, Azyadé, Cruelle énigme, L’envers du décor, Les Fleurs du Mal, Méditations poétiques » (p. 71 / 72).

On observera la prudente distance de Socé dans l’appréciation du roman colonial, ainsi que l’absence de toute appréciation critique au Batouala[[15]]url:#_ftn15 de René Maran, qui obtint le Goncourt en 1921 et dont il ne pouvait manquer d’avoir reçu des échos, en dépit de la censure implacable à l’époque.[[16]]url:#_ftn16 On comprendra également que la rédaction de Karim participe de cette volonté affirmée par l’auteur lui-même de combler le besoin de littérature africaine « pour le lecteur indigène moyen ». Son personnage s’en désolait déjà, à Saint–Louis, quand il observait : « il avait lu, par curiosité, quelques romans ; les personnages [européens], leurs idées, le genre de vie qu’ils menaient, le décor dans lequel ils évoluaient, lui étaient si étrangers qu’il n’eut pas le goût de continuer. Il n’avait aimé et compris que ‘’Les Trois Mousquetaires’’. La chevalerie, la violence de caractères, se traduisant par des coups d’épée, répondaient bien à son âme guerrière de sénégalais » (p. 33).

2 – Plus généralement, on sait que L’Etoile de Dakar[[17]]url:#_ftn17 – qui sera le surnom de Maïmouna, l’héroïne du roman éponyme de Sadji – est le titre d’un roman majeur de Demaison dont le sous-titre est le résumé même de la vie de Maïmouna : « la fortune d’une femme liée à celle d’une ville » ! Mieux encore, certaines ambiances de ce roman ne sont pas sans rappeler des épisodes dakarois du Wangrin de Amadou Hampathé Ba[[18]]url:#_ftn18 .
3 – Plus particulièrement, Socé est un lecteur attentif de Loti dont la langue se ressent sur son propre style. Il suffit, pour s’en convaincre, de comparer la manière quasi identique qu’ils ont, tous les deux, de décrire les saisons :
 
Loti : « Juin ! – C’était bien un printemps – mais un printemps de là-bas, rapide, enfiévré, avec des odeurs énervantes, des lourdeurs d’hivernage.
C’était le retour des papillons, des oiseaux, de la vie : les colibris avaient quitté leur robe grise pour reprendre les couleurs éclatantes de l’été. Tout verdissait comme par enchantement ;  un peu d’ombre tiède et molle descendait maintenant des arbres feuillus sur le sol humide ; les mimosas fleuris à profusion ressemblaient à d’énormes bouquets, à de grosses houppes roses ou orangées, dans lesquelles les colibris chantaient de leur toute petite voix douce, pareille à la voix des hirondelles qui jaseraient en sourdine ;  les lourds baobabs eux-mêmes avaient revêtu pour quelques jours un frais feuillage, d’un vert pâle et tendre… Dans la campagne, le sol s’était couvert de fleurs singulières, de graminées folles, de daturas aux larges calices odorants – et, le soir, sur les hauts herbages nés de la veille dansaient en rond les lucioles éphémères, semblables à des étincelles de phosphore… Et la nature s’était tant hâtée d’enfanter tout cela, qu’en huit jours elle avait tout donné » (Le Roman d’un Spahi, p.59)[[19]]url:#_ftn19 .
 
Socé : « Mais juin était venu, le printemps des Tropiques.
Un ciel bleu qui incendiait un soleil de début du monde, une verdure poussait, tout d’un coup, sous l’effet d’une force mystérieuse ; des fleurs aux couleurs ardentes : fleurs écarlates des flamboyants et des hibiscus ; fleurs mauves des bougainvillées ; fleurs jaunes de nopals épineux.
Des oiseaux noirs, bleus, écarlates, dont le chant était doux comme un gazouillement d’enfant. Et puis des fruits mûrs et  juteux : mangues, goyaves, papayes, cactus au fruit rouge comme du sang frais !
Dans l’air planaient des senteurs végétales et des émanations d’orage qui électrisaient dans les veines un gonflement de sève, une accélération de rythme. Les sens s’aiguisaient » (Karim, p. 106).
 
            On notera les « correctifs » apportés par Socé : pour sa part, ce printemps est bien réel, qui appartient simplement à d’autres latitudes. D’ailleurs, il embellit le panorama :
-       en gommant toutes les réserves de Loti (odeurs énervantes # senteurs végétales ; lourdeurs d’hivernage #  émanations d’orage) ;
-       en renforçant la palette chromatique des oiseaux (noirs, bleus, écarlates)
-       en ajoutant aux fleurs des prémices de « fruits mûrs et juteux », comme pour dire que cette Nature est également nourricière (mangues, goyaves, papayes)… Jusqu’au cactus qui trouve grâce à ses yeux :  «cactus au fruit rouge comme du sang frais » ! Et pour contredire certaines affirmations non fondées de Loti : « Jamais un fruit dans ce pays déshérité de Dieu ; les dattes du désert même lui sont refusées ; rien n’y mûrit, rien que les arachides et les pistaches amères. » (p.25). La manne céleste s’est bel et bien répandue sur cette terre d’Afrique !
-       en inversant la perspective du temps : « Et la nature s’était tant hâtée d’enfanter tout cela, qu’en huit jours elle avait tout donné » # une verdure poussait, tout d’un coup, sous l’effet d’une force mystérieuse.
      Au total, derrière l’apparente simplicité des mots, il se livre donc un combat … religieux, si on se réfère à la forte charge biblique des termes employés par Loti : l’image  du déshérité renvoie au fils maudit (Cham) et les dattes du désert à un épisode connu de l’Exode (la manne céleste de l’Ancien Testament, Exode, 31). Alors que pour Socé, il s’agit-là d’une formidable régénération de la Nature : verdure, poussait, force mystérieuse
                       III - Une mire commune
On peut suivre à la trace les reprises thématiques d’une époque à une autre. Pour ce faire, nous examinerons le détail récurrent de certaines descriptions caractéristiques des savoir-faire locaux, pour voir le traitement successif que les auteurs en ont fait. Nous choisirons un événement (qui fut) significatif de la vie à Saint-Louis, dans la perspective qui nous intéresse, à savoir le franchissement de la barre par les pêcheurs de Guet Ndar.[[20]]url:#_ftn20 En effet, à l’exception notable de Socé qui ne traite pas du thème, pratiquement tous les auteurs de la période se sont intéressés à ce spectacle de haut vol. Nous nous limiterons à quatre d’entre eux dont la revue des ouvrages couvre la période allant de la seconde moitié du XIXè à pratiquement la fin du XXè. Il s’agit dans l’ordre de :
-       Esquisses sénégalaises de l’Abbé Boilat, 1853
-       Le roman d’un spahi de P. Loti, Calmann- Lévy, 1881
-       Saint-Louis du Sénégal, mémoire d’un métissage de J.P. Biondi, Denoël, 1987
-       Le naufragé de Saint-Louis de Guy Rohou., Actes Sud, 1988
 
1 – Morceaux choisis
Voici, en conséquence, la scène choisie telle qu’elle est traitée par ces différents auteurs tout au long de cette séquence temporelle :
 
Texte 1 - Abbé Boilat : « Ce genre d’embarcation est le seul qui puisse résister aux brisants de la mer sur ces parages […]. Ces pirogues sont toutes terminées en pointe par les deux bouts pour briser les lames. […] tous les Sénégalais qui en font usage les vont acheter chez les Sérères […]. Les Sérères […] abattent les fromagers et les ébauchent de l’extérieur, puis […] les roulent jusqu’au bord de l’eau. […] Arrivé sur le rivage, le propriétaire s’occupe de creuser la pirogue à coups de hache. […] Ces pirogues marchent supérieurement. Du côté de Dakar, en allant au sud, les piroguiers rament assis avec des pagaies en forme de cuillère ; à Guet Ndar, ils ont des avirons courts et rament debout au fond de la pirogue. Un timonier est toujours assis derrière gouvernant avec sa pagaie ». Esquisses sénégalaises.
 
Texte 2 – Loti : « Si on s’arrête devant ce pays, on voit bientôt arriver de longues pirogues à éperon, à museau de poisson, à tournure de requin, montées par des hommes noirs qui rament debout. Ces piroguiers sont de grands hercules maigres, admirables de formes et de muscles, avec des faces de gorilles. En passant les brisants, ils ont chaviré dix fois pour le moins. Avec une persévérance nègre et une agilité et une force de clowns, dix fois de suite ils ont relevé leur pirogue et recommencé le passage ; la sueur et l’eau ruissellent sur leur peau nue, pareille à de l’ébène verni.
Lorsqu’on est pressé, on peut sans crainte se confier aux mains de ces hommes, certain d’être repêché toujours avec le plus grand soin, et finalement déposé sur la grève ». (Le Roman d’un Spahi, p. 10)
 
Texte 3 – Biondi : «  Les hommes, à l’origine tous pêcheurs, y devaient leur relative aisance à leur audace et à leur courage. Ils comptaient en effet parmi les plus intrépides de la côte : bravant barres et tempêtes, n’hésitant jamais à risquer leur vie pour porter secours aux navires et aux équipages en difficulté ;  ces marins, extraordinaires nageurs, étaient très fiers de leur qualité de Sénégalais, même si certains d’entre eux louaient leurs services aux Blancs comme pilotes ou laptots.

Leurs pirogues étaient creusées à la hache dans des troncs de fromagers apportés du pays sérère et affûtés à chaque extrémité pour résister aux brisants […]. Du rivage, on les voyait équipées de courtes rames, s’élever un instant à contre-jour sur la frange tumultueuse des vagues, puis disparaître dans un creux, comme aspirés, pour resurgir, ramant debout devant le timonier environné d’embruns et retomber, à nouveau dans les eaux bouillonnantes ». Saint-Louis du Sénégal, mémoire d’un métissage.
 
Texte 4 – Rohou : « Selon les jours, les embarcations partaient en désordre, les unes après les autres, ou groupées. Les cinq hommes qui montaient chacune d’elles prenaient place sur les planches grossières servant de banc de nage, un pêcheur agenouillé à l’arrière et manœuvrant sa pagaie comme un gouvernail. Laurent les voyait s’éloigner du rivage, atteindre le point dangereux. Il ne savait alors si le bateau hésitait ou si la barre reculait et prenait des forces nouvelles pour mieux l’engloutir. A quatre reprises la pirogue se hissait au sommet du rouleau puis refluait vers le rivage. A la cinquième tentative, les piroguiers l’emportaient et la petite coque disparaissait comme dans une trappe, après avoir escaladé l’énorme lame qui venait mourir sur la plage.

Gaigneur, que la monotonie du phénomène ne lassait pas, voyait dans la barre, le peigne d’un tisserand géant, tendu d’un bord à l’autre du rivage pour retenir entre chaîne et trame les pêcheurs et leurs prises. Il se souvenait d’avoir été soulevé comme sur un manège forain lorsque les Wolofs l’avaient ramené, souvenir demeuré présent parce que la pirogue semblait portée plus haut par le chant des marins qu’il entendait encore à présent, mélopée à voix multiples luttant contre le grondement des vagues ». Le naufragé de Saint-Louis.
 
2 – Tableau synoptique
Pour aller vite, on se contentera d’un tableau de comparaison, pour voir les éléments de convergence afin de vérifier les récurrences pertinentes :
Thèmes Boilat Loti Biondi Rohou Remarques
 
 
 
 
 
Les pirogues
- Seules capables de résister aux brisants
- terminées en pointe par les 2 bouts pour briser les lames
- fromagers du pays sérère
- creusées à coups de hache
- marchent supérieure- ment
- longues pirogues à éperon
- à museau de poisson
- à tournure de requin
- creusées à la hache
- troncs de fromagers
- du pays sérère
- affûtées à chaque extrémité pour résister aux brisants
- planches grossières servant de bancs de nage
- la petite coque
- Biondi résume Boilat
- les romanciers sont plus imagés dans leur présentation : Rohou décrit l’intérieur fruste de l’embarcation ; Loti en suggère l’apparence pisciforme menaçante.
 
 
 
 
 
 
Les piroguiers
- les Sénégalais qui en font usage - hommes noirs
- grands hercules
- maigres
- admirables de formes et de muscles
- des faces de gorilles
- persévérance nègre
- agilité et force de clowns
- peau nue pareille à de l’ébène verni
- véritables pompiers de la mer (p.10)
- parmi les plus intrépides de la côte
- bravant barres et tempêtes
- n’hésitant jamais à risquer leur vie pour porter secours aux navires et aux équipages
- extraordinaires nageurs
- très fiers
- employés comme pilotes ou laptots
- 5 hommes par pirogue
- les Wolofs
- Biondi résume Boilat et Loti puis enlève les comparaisons racistes de ce dernier. Il réhabilite les pêcheurs ;
- Rohou est plus précis encore : il donne l’origine ethnique et le nombre exact des passagers
 
 
 
 
La technique de rame
- rament debout au fond de la pirogue
- des avirons courts
- un timonier est toujours assis derrière gouvernant avec sa pagaie
- résister aux brisants
 
- qui rament debout
- ont chaviré 10 fois
- ont relevé 10 fois la pirogue et recom -
mencé le passage
 
 
- en passant les brisants
 
- rament debout au fond de la pirogue
- courtes pagaies
- devant le timonier
 
 
 
-résister aux brisants
- un pêcheur agenouillé à l’arrière et manœuvrant sa pagaie comme un gouvernail
- à 4 reprises la pirogue se hissait … et refluait
- à la 5è tentative, …
L’emploi des mêmes termes techniques est patent :
- Biondi développe la scène ramassée par Loti
- Rohou ramène la même scène à des proportions plus réelles : 4 reprises et à la 5è (au contraire de la figure employée par Loti : plus de 10 fois)…
 
 
Le franchisse-ment de la barre
- seul type qui puisse résister aux brisants de la mer sur ces parages
-marche supérieure-
ment
- chaviré 10 fois
- relevé et recommencé 10 fois
- la sueur et l’eau ruissellent
- s’élever un instant
- disparaître dans un creux comme aspirés
- pour resurgir … et retomber à nouveau dans les eaux bouillonnantes
- atteindre le point dangereux
- le bateau hésitait
- la barre reculait et prenait des forces nouvelles
- à 4 reprises
- à la 5è tentative
- chant rythmé des marins
- mélopée à voix multiples
- le grondement des vagues
L’effort est mis en valeur par le bouleversement même des longues phrases ; et l’effet en très visuel (cinématographique) :
- Biondi et Rohou y ajoutent la furie des eaux que le dernier nommé prolonge par la mélopée polyphonique des rameurs.
- Rohou se souvient de Loti par la manière dont son héros est sauvé des eaux par les pêcheurs de Guet Ndar.
 
 
 
Au total
 
- Observation neutre
- Point de vue technique
- Description ethnographi-que
- Portrait subjectif
- Présentation imagée, métaphorique (zoomorphisme et chosification) : poisson, requin, singe, clowns et bois d’ébène
- Reconnaît cependant la compétence des pêcheurs
- Reprise agrémentée de Boilat et Loti
 
- A ajouté l’élément sonore dans la description
-Focalisation externe et interne :
 
-Tension dramatique du sauvetage
 
 
- Sympathie du naufragé pour ses sauveurs
La continuité thématique est remarquable d’un auteur à l’autre, chacun ajoutant son détail typique.
L’ensemble offre, dans la durée, une même vision revisitée selon les convictions personnelles.
 
                       IV - Les yeux du cœur
On peut également lire, dans le détail, l’enjeu de l’affirmation de l’identité culturelle. Nous prendrons à nouveau appui sur deux textes de Loti et de Socé pour montrer que les romanciers africains ‘reprennent’ dans le fond et dans la forme leurs devanciers coloniaux. Le choix du thème n’est pas ici neutre, puisqu’il a trait au credo, à la foi.
Texte 1
« C’était l’heure sainte de l’Islam, depuis la Mecque jusqu’à la côte saharienne, le nom de Mahomet, répété de bouche en bouche, passait comme un souffle mystérieux sur l’Afrique ; il s’obscurcissait peu à peu à travers le Soudan et venait mourir là sur les lèvres noires au bord de la grande mer agitée.
Les vieux prêtres yolofes, en robe flottante, tournés vers la mer sombre, récitaient leurs prières, le front dans le sable et toutes ces plages étaient couvertes d’hommes prosternés… », P. Loti, Le roman d’un spahi, p 27.
Texte 2
« Tout à coup, la voix de l’imam s’éleva, imposante : ‘’ Allahou Akbar ! Allahou Akbar ! ». La louange rituelle résonna dans le silence. Les musulmans debout, mains levées jusqu’à hauteur du front, répétèrent ensemble : « Allahou Akbar ! Allahou Akbar ! ‘’
Ce fut un universel recueillement durant lequel l’imam murmura des versets du Coran… Visages tournés vers la Kaaba ! Corps immobiles, magnifiquement drapés d’amples vêtements, sous le ciel lumineux ! Tous récitaient en sourdine la même prière à Allah, le même hommage millénaire que les Arabes sont venus leur révéler et qu’ils redisent depuis neuf siècles ! », Socé, Karim, p 40.
 
Socé, en l’occurrence, prend le contre-pied de Loti dont il rectifie la vision. En effet, il n’est que de comparer le traitement du thème de la foi dans leurs écrits respectifs : autant chez Loti, il s’agit d’une religion subie, corrompue par l’univers noir ; autant, il s’agit, chez Socé, d’un credo vécu, dans la plénitude de la conscience. Un tableau comparatif permettra de dresser l’inventaire des termes de cette opposition totale et radicale :
Thèmes Loti Socé
1 – le temps de la prière - l’heure sainte de l’Islam (vague)
- une prière du soir
- une foule nombreuse désordonnée, prosternée dans le sable
- il s’obscurcissait peu à peu
- le jour de la Tabaski (précis)
- une prière solennelle de jour
- une foule nombreuse, disciplinée, debout derrière l’imam
 
- sous le ciel lumineux
2 – l’inversion des Pôles - la prière vient de la Mecque : depuis la Mecque
- le nom de Mahomet est répété
- les vieux prêtres yolofes récitaient leurs prières
- tournés vers la mer sombre (…), le front dans le sable
- en robes flottantes
- la prière part du Sénégal : vers la Kaaba
 
- le nom d’Allah est glorifié
- tous récitaient en sourdine la même prière à Allah
- visages tournés vers la Kaaba (…) les mains levées à hauteur du front
- magnifiquement drapés d’amples vêtements
3 – le style - un champ lexical de l’obscurité et de la soumission : souffle mystérieux, qui s’obscurcissait, venait mourir, lèvres noires, vieux prêtres, mer sombre, front dans le sable, hommes prosternés
 
 
- prédominance de la forme passive
- syntaxe bouleversée
- temps : imparfait
- un champ lexical de la lumière et de  la célébration : voix imposante, imam, s’élever, Coran, louange rituelle, résonna, silence, debout, mains levées, front, Allahou Akbar (répété), Kaaba, magnifiquement drapés, ciel lumineux, hommage millénaire, révéler, redire, 9 siècles
- prédominance de la valeur active
- amplitude régulière de la phrase
- temps : passé simple + présent de vérité
Au total - Obscurantisme et soumission quasi atavique
- Corruption nègre du message de Mahomet
- Célébration dans la lumière de la foi
 
- Perpétuation millénaire du geste d’Abraham dans la foi vivante en Allah
La critique est plus forte encore : la colonisation n’est que domestication des corps ; elle ne saurait altérer durablement les âmes à la foi éprouvée.
 
Ce faisant, Socé rétablit le sens du credo authentique. Son texte est donc une relecture de la réflexion raciste  de Loti sur « l’âme noire ». Comme pour rappeler ce fait d’évidence : la révélation du Message essentiel n’a pas nécessité, ici, l’occupation et la spoliation, au contraire de la colonisation venue « chosifier »….
Mais, on pourrait encore considérer que l’exemple ici développé ne serait, après tout, que le fait du hasard. Il n’en est rien : il existe de nombreux exemples, et sur tous les thèmes, où Socé « relit » Loti et le « relie » ainsi à  l’actualité sociale, politique et littéraire.
On pourrait citer, en vrac :
-       le séjour des deux héros à l’hôpital qui est décrit à l’heure de midi et pratiquement dans les mêmes formes (Loti, p. 41 -  Socé,p. 132  ) ;
-       l’introduction du genre épistolaire dans la trame du roman : et dans un cas comme dans l’autre, les missives intéressent les mêmes personnages emblématiques : la mère, le fils, la fiancée, l’ami (Loti,  p.14 ; 49 ; 90, 143, 145 ;  - Socé, p.   90 ; 98 ; 99 ; 108, 133) ;
-       l’opposition de style entre la bamboula nègre (Loti, p. 84) et le sabar de Marième (Karim, p. 45 / 46)[[21]]url:#_ftn21
-       jusqu’aux amours multiples de Jean et de Karim qui finissent dans la mort pour le Cévenol et dans l’apothéose de l’hyménée pour le Saint-Louisien….
Autant d’exemples, parmi de nombreux autres, qui font entrevoir le Karim de Socé comme un anti-roman d’un spahi. Abdoulaye Sadji, l’auteur de Nini[[22]]url:#_ftn22 , a très tôt perçu cette dimension de contestation, dans la nouvelle littérature. Il s’inscrira dans cette veine pour en préciser cependant les limites dans le cadre colonial :
« Une telle littérature, placée à l’avant-garde des déploiements de l’appareil administratif, peut guider le colonisateur en faisant mieux connaître le colonisé. Par une étude sincère de la psychologie des hommes, des mœurs et des coutumes, elle détruit les légendes mal fondées et les croyances erronées que réchauffent sans scrupules certains écrivains charlatans pour épater le lecteur métropolitain et rassurer les esprits colonialistes ».[[23]]url:#_ftn23 .
Tout est ainsi dit. Et il s’ouvre de la sorte de nouvelles perspectives d’enseignement de la lecture, dans les contextes qui nous préoccupent…
 
                       V – L’œil du lecteur
L’exercice que nous venons de pratiquer autorise à tirer des enseignements relativement à une pratique renouvelée de la lecture, sous nos latitudes où le français, langue officielle et langue d’enseignement, s’acquiert dans des conditions de pénuries intolérables.
1 – L’entrée par les micro-textes permet d’aider au  règlement de la question cruciale des supports de lecture. Sur la page habituellement distribuée peuvent s’imprimer 3 à 4 textes courts, découpés et répartis entre des groupes d’élèves devant les analyser ou les comparer. Cette réflexion entre pairs est déjà en elle-même une occasion de travail en équipes dans l’espace touffu des classes souvent pléthoriques. Il s’y ajoute que les interactions qui s’y développent, sous la supervision des maîtres, favoriseront l’auto-formation et la collaboration entre pairs. Ce qui inaugure des rapports nouveaux aux savoirs et à l’autorité…
2 – Ces micro-textes sont également des points d’appui fiables pour faire acquérir des micro-habiletés indispensables à la maîtrise des capacités d’intégration pour comprendre et élaborer des sens, par l’analyse pertinente des indices :
-       savoir reconnaître les mots
-       savoir segmenter des propositions
-       savoir interpréter des références
-       savoir interpréter des connecteurs
-       savoir inférer, etc.
Et cela, pour être capable de planifier ses lectures, en sachant :
-       prédire et élaborer du sens
-       distinguer l’essentiel de l’accessoire
-       évaluer et gérer sa compréhension (lecture critique et créatrice).
3 – De la même façon, l’enseignement thématique pourra être renouvelé, en ce qu’il peut se doubler d’une approche modulaire. On installe alors l’acte de lecture dans un rapport plus authentique, dans la mesure où il s’effectue désormais dans la conscience de besoins clairement reconnus :
-       se divertir
-       s’informer
-       se documenter
-       apprendre
-       comparer, donner son opinion
-       produire et créer…
Sans compter « le caractère économique de la démarche, qui tend à exprimer le maximum de contenus avec le minimum de formes ». Ce qu’un usage judicieux des tableaux de synthèse aide à mieux mettre au service d’une meilleure visualisation des apprentissages.
 
                       Conclusion : Un énoncé peut en (d)énoncer un autre
1 – Au-delà de l’intérêt littéraire et historique de ces comparaisons intertextuelles, ces sortes de palimpsestes permettent d’intégrer, dans une vision dynamique, toutes les littératures sur l’Afrique. En effet, « Il ne faut pas réduire l’intertextualité à l’usage de la citation ou à l’apparat référentiel de la critique des sources. Il s’agirait alors d’une intertextualité rudimentaire. Celle qui nous intéresse ici n’est pas une simple addition de textes, mais un travail d’absorption et de transformation d’autres textes par un texte »[[24]]url:#_ftn24 . 
2 – Ainsi, l’ostracisme (légitime ?), dont est victime la littérature coloniale, pourra être assumé. En effet, malgré son caractère souvent raciste, elle recèle de nombreux témoignages normés sur les us et coutumes, sur l’évolution des paysages naturels, sur les mutations en gestation dans des territoires alors soumis, mais dont les valeurs dépassaient largement le regard colonial.
3 – Dans le cadre que voilà, Socé est un des meilleurs critiques de Loti. On comprend mieux d’ailleurs, la raison du sous-titre de son premier roman : Karim (est un) roman sénégalais, au contraire du Roman d’un spahi. On ne pouvait pas en mesurer l’impertinence si on ne faisait pas le rapprochement avec le livre de Loti. De même, la relecture de ce roman colonial révèle certaines « limites » du Karim : insensible apparemment aux manèges de la mer, Socé apparaît plutôt comme le romancier du Fleuve et de l’Ile de Saint-Louis. Il parle à peine de Guet Ndar (quelques lignes à la page 59)[[25]]url:#_ftn25 . Alors que Fatou Gaye, la fiancée du spahi, habitait le quartier des pêcheurs ; tout comme Laurent Gaigneur, sauvé des eaux par ces derniers, séjournera longtemps dans leur quartier[[26]]url:#_ftn26 .
4 – Ce faisant, la révélation d’une critique subtile de la domination coloniale, et dans le corps même du texte des romans sénégalais de l’époque, apparaît comme une idée relativement neuve qui mériterait d’être approfondie afin d’intégrer, par une démarche comparatiste, le dialogue (encore inaudible) des œuvres littéraires sur  l’Afrique. D’autant que la veine exotique n’est pas tarie dans la littérature occidentale, et que les chemins d’Europe ont ouvert les pages nombreuses d’une littérature du voyage et de l’immigration, qui légitime de nouvelles interrogations. A titre d’exemple :
-       y a-t-il un rapport entre l’Etat sauvage de Georges Conchon[[27]]url:#_ftn27 , Les flamboyants de Patrick Grainville[[28]]url:#_ftn28 et l’Etat honteux de Sony Labou Tansi[[29]]url:#_ftn29  ?
-       quels prolongements peut-on faire entre L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane[[30]]url:#_ftn30 et Chaîne[[31]]url:#_ftn31 de Saïdou Bocoum, voire Le baobab fou de Ken Bugul[[32]]url:#_ftn32  ?
-       Quid du Devoir de violence de Ologuem et de La plus secrète mémoire … de Bougar ?
5 - On comprend dès lors l’importance stratégique de la thématique ici abordée, comme instance d’appréciation de la rencontre des cultures, dans ce monde des communications renouvelées. Il s’y ajoute, par ailleurs, comme une prise de conscience salutaire de « l’irrespectueuse liberté qui préside à la déconstruction des énoncés ». On pourra alors emprunter le mot de la fin à Robert Galisson, l’auteur de ces lignes, qui écrit : «  il s’agit en fait d’un travail de cartographie culturelle susceptible, par transposition didactique, de permettre certaines formes d’enseignement, pour certaines familles de publics »[[33]]url:#_ftn33 . Par ailleurs, il faudra bien, un jour, revisiter le concept dit de « littérature de consentement ».



Ousmane Sow Fall
Maître de Conférences Titulaire
Didactique des Langues et Cultures
IGEN - Lettres / Formateur (er) à la Fastef / Ucad
 Email : oswfall@yahoo.fr

 
Bibliographie
-       Abbé Boilat, Esquisses sénégalaises  1853
-       Pierre Loti, Le roman d’un spahi Calmann- Lévy, 1881
-       René Maran, Batouala, Paris, Seuil, 1921
-       André Demaison, Les Oiseaux d’ébène, Edition du Monde Moderne, 1925
-       André Demaison, Tropique, Bernard Grasset, 1933
-       Ousmane Socé, Karim, roman sénégalais, Nouvelles Editions Latines, 1935
-       A. Sadji, Littérature et Colonisation, Présence Africaine n°6, 1949
-       Cheikh Hamidou Kane, L’aventure ambiguë, Paris, Julliard, 1961
-       G. Conchon, L’Etat sauvage, Paris, Seuil, Goncourt 1964
-       Saïdou Bocoum, Chaîne, Paris, Denoël, 1974
-       Leyla Pérone –Moisès, L’interculturalité critique, Poétique n° 27, Seuil, 1976
-       Patrick Grainville, Les flamboyants, Paris, Seuil, Goncourt, 1976
-       Sony Labou Tansi, L’Etat honteux, Pais, Seuil, 1981
-       Mouh. Kane, Saint-Louis ou les débuts de littérature africaine, Notre Librairie n° 81, oct-déc 1985
-       Ken Bugul, Le baobab fou, Dakar,  Néa, 1984
-       J.P. Biondi, Saint-Louis du Sénégal, mémoire d’un métissage, Denoël, 1987
-       Guy Rohou, Le naufragé de Saint-Louis, Actes Sud, 1988
-       Robert Galisson, Les palimpsestes  verbaux…., E.L.A. n°97, mars 1997
-       Fatou  Diome, Le ventre de l’Atlantique, Anne Carrière, 2003
-       Marie Ndiaye, Trois femmes puissantes, Gallimard, 2009
-       David Diop, Frère d’âme, Seuil, 2018 ; La porte du voyage sans retour, Seuil, 2021
-       Mati Diop, Atlantiques  (court métrage) et Atlantique (long métrage)
 
 
[[1]]url:#_ftnref1 [1] Une première version de ce texte a été publiée dans Liens Ens n° 8 Dakar,  décembre 2005. Le corpus couvrait environ cent ans de littérature francophone : du Roman d’un Spahi (1881) au  Naufragé de Saint-Louis (1988)
[[2]]url:#_ftnref2 Mouhamadou Kane, Saint-Louis ou les débuts de littérature africaine, Notre Librairie n° 81, oct.-déc. 1985, p. 70. En vérité, fait rarement souligné, Saint-Louis (Ndar) fut en même temps Capitale des Lettres musulmanes, si l’on considère ce portrait emblématique de Ahmed Gaura Diop :
« Ahmed Guèye Diop dit Ahmed Gaura naquit vers 1840 à Saint- Louis du Sénégal, ville prestigieuse chargée d’histoires et de souvenirs, dans le quartier de Sindoné, fief des métis et des colons blancs.
            Initié dès le bas âge à la connaissance du Coran par son père, il fut ensuite confié au marabout Mawade Dieng, un proche parent de l’illustre Mor Massamba Diéry Dieng. Originaire du Cayor et habitant le quartier de Guet Ndar, ce maître coranique dont l’enseignement faisait autorité dans toute la sous-région du Nord, fut le premier à déceler les aptitudes très précoces d’Ahmed Gaura pour la lecture et l’écriture arabe. Ce dernier, par son intelligence et son sérieux dans les études, avait réussi en très peu de temps à mémoriser et à réciter avec aisance tous les versets du Coran.
            Assoiffé de connaissance, une fois son premier cycle terminé, il se lança dans des études de théologie enseignées par d’éminentes sommités religieuses saint-louisiennes et mauritaniennes. Très doué, il s’appliqua toujours avec courage et détermination, à mieux assimiler le Tawhide, le Fikh, le Nahou et autres sciences religieuses.
            Sans cesse animé d’un désir ardent de parfaire sa formation islamique, il s’approcha des grands spécialistes en matière de mathématiques et d’astronomie en la personne du Cadi Ndiaye Sarr et de Amadou Ndiaye Mabèye. Ces derniers, de grande notoriété, lui inculquèrent les notions essentielles de ces disciplines. Ayant suffisamment maîtrisé toutes ces sciences religieuses et faisant preuves de dispositions particulières pour les mathématiques, il entama une carrière commerciale en assistant ses parents qui, eux-mêmes, étaient dans la profession. » Voir Moussa Iba Amett Diop, Les lumières d’une cité / Ndar, Dakar, Presses Universitaires de Dakar, 2003.
[[3]]url:#_ftnref3 Ousmane Socé, Karim, roman sénégalais, Paris, Nouvelles Editions Latines, 1935.
[[4]]url:#_ftnref4 Abdoulaye Sadji, Nini, mulâtresse du Sénégal, Paris, Présence Africaine, 1957
[[5]]url:#_ftnref5 Mouhamadou Kane, ibid. Birago Diop ainsi désigné consacrera un sonnet à la ville dans son recueil Leurres et Lueurs.
[[6]]url:#_ftnref6 Abbé Boilat, Esquisses sénégalaises, 1853
[[7]]url:#_ftnref7 Cette vocation littéraire ne se démentira jamais au cours des ans : il suffit de consulter, aujourd’hui,  les rayons des librairies de la vieille ville pour se convaincre de sa puissante vitalité inspiratrice…Jusqu’aux récents Mémoires de Souleymane Bachir Diagne qui résume la stature multidimensionnelle de cette cité :
« Etre saint-louisien constitue une part essentielle de mon identité, alors même que je n’ai pas grandi dans la ville qui m’a vu naître et que je n’y ai jamais séjourné longtemps après que mes parents en sont partis, quand j’étais encore un tout petit enfant. Mais être saint-louisien ou, mieux, un enfant de Saint-Louis, c’est participer d’une culture et je dirais aussi d’un certain ethos que ma famille m’a tout naturellement transmis. J’avancerai en deux mots que cette culture est faite d’une tolérance qui n’est pas condescendance, mais sens du pluralisme.
J’ai dit : enfant de Saint-Louis. Ainsi appelle-t-on, en effet, les Sénégalais originaires de cette ville fondée sur l’île de Ndar en 1659 comme un fort-comptoir français, à qui le roi de France d’alors, Louis XIV, donna le nom de son aïeul. Les Saint-Louisiens ont donc seuls ce singulier privilège, si c’en est un, d’être enfants de leur ville. On ne dit pas, en langue wolof, enfant de Dakar, de Ziguinchor, de Gorée ou de Matam. On est de la ville ou du village où on est né.
[…] Saint-Louis est connu pour être pluriel dans son histoire et les cultures dont la ville a reçu les multiples empreintes, africaines et française, anglaise un moment, arabe, dans un emmêlement de toutes ces identités à la fois et des hybridations qu’elles ont engendrées. Mais l’ethos de tolérance et d’ouverture dont je parle et dont je dis qu’il me fut transmis par ma famille concerne surtout le pluralisme des religions qui ont donné son énergie spirituelle à Saint-Louis. C’est une ville chrétienne où la célébration du 15 août, la fête de l’Assomption, a une importance toute particulière.
C’est surtout aussi la ville du fanal, cette procession de lanternes qui depuis le XVIIIe siècle est organisée par les riches Signares, en route pour la messe de minuit, la veille de Noël. Saint-Louis est également une métropole musulmane ouverte sur la Mauritanie et le Maroc, où nombre de savants de la région sont venus parfaire leurs études islamiques. […] Centre du livre, de la lecture, de la réflexion, du commentaire et de la discussion, où s’est développée une tradition saint-louisienne d’éducation à un islam lettré, rationnel et ouvert. Plusieurs de mes aïeux ont contribué à cette tradition dans laquelle il n’était pas rare de voir les femmes prendre une part active. Ma grand-mère paternelle, fille de marabout, enseignait elle-même le Coran. »
[[8]]url:#_ftnref8 Pierre Loti, Le Roman d’un Spahi, Paris, Calmann-Lévy, 1881.
[[9]]url:#_ftnref9 Parlant de ce même couscous, bien des décennies après, Aminata Sow Fall nous rappellera que la cité métisse fut aussi  la Capitale inventive de la gastronomie sénégalaise :
« Bassi salté : l’art culinaire de l’antiphrase […] pour désigner le plus prestigieux des plats, p.12
Plutôt une débauche de viandes, légumes, sauces et autres onctuosités gisant sur un canapé épais de couscous de mil, semé de haricots blancs et de petites boulettes de viande, de raisins secs et diverses fantaisies ». p.12
Pour couronner le tout … du bon lait frais … une rivière de lait coulera à tes pieds pour arroser le Bassi salté, comme il se doit, à la dernière phase de la dégustation.
Le diwu gnor bien sûr, cette crème fouettée si particulière. Bien sûr : Son parfum doux comme le tapis doré des prairies à l’heure où les troupeaux cassent l’herbe sous leurs pattes. Sans lui, le bassé salté n’en est pas un ! p. 20. Voir A. Sow Fall, Un grain de vie et d’espérance, 33 questions à propos  du manger, sous le ciel d’une Sénégalaise, Françoise Truffaut éditions, Paris, 2002
[[10]]url:#_ftnref10 André Demaison, Les oiseaux d’ébène, Paris, Edition du monde moderne, 1925.
[[11]]url:#_ftnref11 André Demaison, Tropique, Paris, Grasset, 1933.
[[12]]url:#_ftnref12 Fatou Gaye aussi « avait des médailles de la Vierge et un scapulaire mêlés aux grigris qui pendaient à son cou ; à Saint-Louis des prêtres catholiques l’avaient baptisée, - mais ce n’était pas en ceux-là qu’elle avait foi », Le Roman d’un spahi, op. cit., p. 124.
[[13]]url:#_ftnref13 André Demaison, Diaeli, le livre de la sagesse africaine, Paris, l’Edition d’art, H. Piazza, 1931.
[[14]]url:#_ftnref14 Pourtant, dans la postface à L’Etoile de Dakar, Paris, Presses Pocket, 1963, Demaison semble en désaccord avec de tels auteurs : « certains n’ont cherché dans l’exotisme que l’anecdote plus ou moins pittoresque ; (…) d’autres, guidés par les routines intellectuelles, ont omis de voir l’essentiel qui est, (…) de découvrir des points de rapprochements, de désigner des rendez-vous retardés par les siècles et les millénaires obscurs ». p.502
[[15]]url:#_ftnref15 René Maran, Batouala, Paris, Seuil, Goncourt 1921.
[[16]]url:#_ftnref16 On connaît les propos racistes de Paul Gaultier dans le Crapouillot d’alors : « Batouala. Véritable roman nègre (…). Je préfère croire que l’Académie Goncourt a voulu manifester sa sollicitude pour nos frères de couleur, en attendant qu’elle la marque pour nos frères inférieurs, ce qui pourrait l’inciter à couronner l’an prochain, s’il s’en produisait un, un véritable roman singe »
[[17]]url:#_ftnref17 André Demaison, L’étoile de Dakar, Paris, Presses Pocket, 1963.
[[18]]url:#_ftnref18 Jusqu’au modèle d’écriture, qui renvoie à Demaison : « Pour ma part, je n’ai eu qu’à serrer de près la vérité des Blancs et des Noirs, autant que le permettait la rencontre  de deux êtres sous les tropiques et dans ce Dakar en pleine croissance. Si j’ai déformé des noms, brouillé des pistes et des dates, je prie le lecteur colonial de m’en excuser : il aura compris que je l’ai fait à dessein, me refusant à confondre la peinture d’un milieu avec sa simple photographie ». p. 502 (c’est nous qui soulignons).
[[19]]url:#_ftnref19 La description de la nature peut apparaître comme une réminiscence lointaine du Cantique des Cantiques : « Car voici que la saison des pluies est passée, la pluie torrentielle a cessé, elle s’en est allée. Les fleurs sont apparues dans le pays,  et le temps de la taille de la vigne est arrivé, et la voix de la tourterelle a été entendue dans notre pays. Quant au figuier, il a donné à ces figues précoces la coloration de la maturité ; et les vignes sont en fleur, elles ont exhalé [leur] odeur suave… » (Cantique des cantiques, 2, 11-13). D’ailleurs, à y voir de plus près, la relation des amours entre Jean et  Fatou est une adaptation tropicale et coloniale de cet hymne à l’amour.
[[20]]url:#_ftnref20 L’ouverture d’un canal de délestage pendant l’hivernage 2003 a fini de ruiner l’intérêt littéraire de cette relation et ne manquera pas d’avoir des conséquences incontestables sur la psychologie et l’environnement des populations de Guet Ndar et du delta du Fleuve.
[[21]]url:#_ftnref21 L’ouvrage de Abdoulaye Sadji, Ce que dit la musique africaine,  (Paris, Présence Africaine) peut apparaître, dans ce cadre, comme une réponse directe à la « Digression pédantesque sur la musique et sur une catégorie de gens appelés griots » de Loti (cf. p. 83 / 85)
[[22]]url:#_ftnref22 Abdoulaye Sadji, Nini, mulâtresse du Sénégal, Paris, Présence Africaine, 1957
[[23]]url:#_ftnref23 Littérature et colonisation, Présence Africaine n°6, p.139, Année 1949.
[[24]]url:#_ftnref24 Leyla Pérone – Moisès, L’interculturalité critique, Poétique n° 27, Seuil, 1976, Paris, p. 373.
[[25]]url:#_ftnref25 A moins que la position actuelle du quartier des pêcheurs ne s’explique par l’avancée de la mer !
[[26]]url:#_ftnref26 Mais c’est la visite du naufragé de Saint-Louis au Musée qui fournira des indices intéressants quant à l’ambiguïté de sa quête : son enthousiasme sera irrépressible devant l’œuvre du Général Faidherbe, le héros colonial par excellence ; il s’exclamera : «  Gloire au XIXè siècle qui voyait le triomphe du colonialisme ! Faidherbe, dont on montrait le siège (…) développait la culture de l’arachide, l’or blond qui assure encore une partie de la richesse du Sénégal ! » Guy Rohou, Le naufragé de Saint-Louis, op. cit.
[[27]]url:#_ftnref27 Paris, Albin Michel, Goncourt, 1964.
[[28]]url:#_ftnref28 Paris, Seuil, Goncourt, 1976. Le Noir possèderait quelque chose « qui n’appartient qu’à de très rares groupes humains, en Afrique, aux Indes, qui se retrouve aussi chez quelques métis américains, mais nulle part dans le vieux monde ».
[[29]]url:#_ftnref29 Paris, Seuil, 1981.
[[30]]url:#_ftnref30 Paris, Julliard, 1961.
[[31]]url:#_ftnref31 Paris, Denoel, 1974. A ce propos, l’immigration a donné « naissance » à des auteurs « interculturels » de renom, et qui semblent partager une commune obsession de l’Atlantique : Marie Ndiaye (En famille, Trois femmes puissantes), Fatou  Diome (La préférence nationale, Le ventre de l’Atlantique), David Diop (Frère d’âme, La porte du voyage sans retour), sans oublier la cinéaste Mati Diop, autrice de … Atlantiques et Atlantique !
[[32]]url:#_ftnref32 Ken Bugul, Le baobab fou, Dakar,  Néa, 1984
[[33]]url:#_ftnref33 Robert Galisson, Les palimpsestes verbaux …, E.L.A.  n° 97, mars 1997.