Connectez-vous
Accueil
Envoyer à un ami
Version imprimable
Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte

Le dialogue islamo-chrétien : le bien vivre ensemble entre les musulmans et les chrétiens du Sénégal : un patrimoine socioculturel à protéger, résultat d’une véritable ingénierie sociale de la paix

Mots clés : Bien vivre ensemble, Islam, Christianisme, valeurs traditionnelles, tolérance.

Mardi 10 Mai 2022

Ce texte analyse les conditions de possibilités du bien vivre ensemble entre chrétiens et musulmans au Sénégal. Celles-ci résident certes dans l’existence dans les textes coraniques et bibliques de versets favorables, mais aussi dans l’importance particulière accordée par les cultures traditionnelles aux différents systèmes de parenté, dont la parenté par le sang, la parenté par le voisinage, la parenté à plaisanterie, et qui accordent à ces dernières la primauté, en matière d’exigence de solidarité entre concitoyens, sur les systèmes de solidarité inter coreligionnaire et leurs exigences normatives sur les rapports sociaux . A cela s’ajoutent deux autres facteurs amplificateurs, lequel résident dans un islam soufi tolérant et dans la pratique d’une laïcité hybride où l’état et les deux clergés, catholique et islamique, sont en constante relation de dialogue.


Le dialogue islamo-chrétien : le bien vivre ensemble entre les musulmans et les chrétiens du Sénégal : un patrimoine socioculturel à protéger, résultat d’une véritable ingénierie sociale de la paix
Dans toute société humaine, la configuration des rapports sociaux de masse donne toujours lieu à des équilibres relationnels changeants dans l’espace social qui sont de quatre ordres : la paix, les tensions, les conflits et les guerres.
De ce point de vue, les sociétés, différentes les unes des autres selon le niveau de récurrence et de durabilité de tel ou tel équilibre relationnel dans l’espace social, peuvent être classées et ordonnées selon cet équilibre même.

 Entre la paix qui est l’équilibre relationnel le plus désirable en société, car conférant une stabilité sociale durable, et la guerre qui est l’équilibre relationnel le plus destructeur, car instaurant un antagonisme frontal et meurtrier entre des parties dans la société, il existe deux paliers d’alerte qui sont les tensions et les conflits où des négociations et compromis sont encore bien possibles.
Multiculturel et multiconfessionnel, le Sénégal, est un pays de grande précarité sociale, mais qui a échappé jusque-là à des situations de conflits ouverts ou de guerres civiles entre ses différentes communautés ethniques, religieuses ou sociales. Ceci fait qu’on parle aujourd’hui de l’exception sénégalaise, comparativement à ce qui se passe dans beaucoup d’autres pays d’Afrique qui sont déchirés par des guerres civiles de différentes causes. Cette exception, objet d’une curiosité mondiale, tient à quelques composantes fondamentales de la culture sénégalaise qu’il convient d’identifier et d’analyser.

En effet, cette exception relève d’une véritable ingénierie culturelle et sociale, alimentée à la fois par des valeurs relevant de la culture traditionnelle et des valeurs provenant de l’Islam et du Christianisme ; ingénierie dont l’une des conséquences multiples est le bien vivre ensemble entre musulmans et chrétiens :
-                                Ils se marient ensemble,
-                                Ils sont enterrés dans un même cimetière dans certaines localités du pays,
-                                Les uns participent aux fêtes religieuses des autres, et réciproquement,
-                                Chaque communauté respecte les us et coutumes de l’autre,
-                                Chaque communauté fait preuve de tolérance vis-à-vis de l’autre.
Cette convivialité qui structure les liens durables entre les ethnies et les religions est l’une des sources nourricières de l’exception sénégalaise. En ce sens que les valeurs traditionnelles, les principes religieux islamiques comme chrétiens participent pour beaucoup à la socialisation à la paix et à la construction dynamique du bien vivre commun. Cette alchimie de valeurs différentielles à la fois endogène et exogène qui se communient en un tout partageable fait la particularité du dialogue islamo-chrétien et ethnique tant envié de l’extérieur.

1. L’Islam et le bien vivre ensemble

Dans le Coran, différents versets contenus dans différentes sourates s’expriment sans ambigüité sur la question. Il s’agit de:
  • La Sourate 42 : Ach- chura (De la Libération), Verset 13 : Il vous a légiféré en matière de religion ce qu’Il avait enjoint à Noé…, ce que Nous t’avons révélé, ainsi que ce que Nous avons enjoint à Abraham, à Moise et à Jésus : « Etablissez la religion ; et n’en faites pas un sujet de division »
D’après ce verset, aucune religion révélée ne doit être une cause de division entre des croyants quels qu’ils soient, car toutes les religions révélées prônent la soumission au même Dieu, même si les modalités socio historiques de l’expression de celle-ci peuvent bien différer d’une époque à une autre .Ce verset néglige les différences dans la pratique religieuse, lesquelles sont liées aux mœurs changeantes au grès des époques et des peuples, pour ne retenir, en définitive, qu’une invariance fondamentale et unificatrice : la foi dans la soumission au même Dieu qui est à la fois celui d’ Abraham, de Moise, de Jésus et de Mahomet. Ce verset est un hymne pour l’unité de tous les croyants, c’est un hymne pour la paix d’entre les croyants,
  • La Sourate 5 : Souratu-Al-Ma’ida (La Table servie), Verset 48 : Et sur toi Nous avons fait descendre le Livre avec la vérité, …A chacun de vous, nous avons donné une loi et une voie. Si Dieu avait voulu, certes Il aurait fait de vous tous une seule communauté. Mais Il veut vous éprouver en ce qu’Il vous donne. Concurrencez donc dans les bonnes œuvres….
Ce verset qui est en parfaite cohérence logique avec le précédent affirme que cette différence entre les communautés religieuses découle, non seulement, de la volonté de Dieu, mais que le dessein de celui-ci est, surtout, de susciter la concurrence entre elles dans les bonnes œuvres. Concurrence qui ne peut se faire que si les deux communautés religieuses vivent dans un climat de voisinage apaisé, car le verset ne parle, ni de traque d’une communauté par une autre au nom d’une quelconque supériorité originelle, ni de rejet de l’une par l’autre sur base de considérations d’impureté, mais de concurrence saine par la vertu, les bonnes actions, la dévotion, etc., pour être la plus proche du Dieu qu’elles ont en partage. Les communautés religieuses doivent se rivaliser à travers leurs bonnes actions pour être la plus proche de Dieu.
  • La Sourate 49 Hal –Hujurat (Des appartements), Verset 13 : O hommes ! Nous vous avons créé d’un male et d’une femelle, Nous avons fait de vous des peuples et des tribus, pour que vous vous entre connaissiez. Le plus noble d’entre vous, auprès de Dieu, est le plus pieux.  
Ce verset confirme le précèdent et précise sans ambiguïté que la concurrence entre les peuples et les communautés religieuses dans leurs différences doit se dérouler dans le domaine de la dévotion et de la piété, toutes choses qui doivent se manifester dans des comportements irréprochables du point de vue de la morale religieuse, la quelle pour l’essentiel est la même : adorer Dieu, ne point tuer, ne point voler, etc.
  • La Sourate 60, Al-Mumtahana (De l’épreuve), Verset 8 : Dieu ne vous défend pas d’être bienfaisants et équitables envers ceux qui ne vous ont pas combattus pour la religion et ne vous ont pas chassés de vos demeures. Dieu aime les équitables.
Ce verset est un véritable plaidoyer pour le bien vivre ensemble entre les communautés religieuses différentes, car le Coran exhorte la communauté musulmane à être toujours bienveillante et équitable vis-à-vis des autres communautés religieuses, dont celle des chrétiens, qui vivent en bonne intelligence sociale avec elle. Ce verset ouvre des perspectives favorables pour la construction d’une vraie citoyenneté de l’altérité, de la convivialité religieuses qui se situe à l’opposé des idéologies religieuses manichéennes et discriminantes.
  • La Sourate 109, Al- kafirun (les non croyants), versets 4 : je ne suis pas adorateur de ce que vous adorez ; v5 : Et vous n’êtes adorateurs de ce que j’adore ; v6 : A vous votre religion, et à moi ma religion.
Ces versets qui sont très clairs de sens ne demandent absolument pas aux musulmans de faire preuve d’une quelconque hostilité, pour quelques raisons que ce soit, vis-à-vis des chrétiens ou des juifs parce qu’ils ne seraient pas des musulmans comme eux ; ils leur demandent de bien pratiquer leur religion et de laisser à ceux qui appartiennent à d’autres religions le soin de pratiquer eux aussi les leurs, dans la paix. Ces versets constituent une véritable injonction faite à toutes les communautés religieuses au respect scrupuleux de la liberté de culte ; liberté de culte qui donne le droit à tout un chacun de choisir en toute responsabilité sa religion ou, tout simplement même, de renoncer d’en avoir une.
  • La Sourate 10, Junus (Jonas), Verset 99 : Si mon seigneur l’avait voulu, tous ceux qui sont sur la terre auraient cru. Contraindrais-tu les gens à devenir croyants ?
Ce verset confirme l’option irrévocable de l’Islam d’interdire aux musulmans de recourir à une quelconque forme de contrainte ou de pression pour pousser un non musulman à embrasser l’islam, en dehors de sa volonté propre. Ce verset qui est en parfaite cohérence logique avec le verset précédent réaffirme le droit qui est reconnu à tout individu par l’Islam de pratiquer librement la religion de son choix et au milieu d’autres qui peuvent appartenir à d’autres religions différentes. Ce droit, non seulement, garantit la protection des uns et des autres dans l’exercice de leurs cultes, mais les exhorte aussi à bien vivre ensemble dans la paix et le respect mutuel.
  • La Sourate 2, Suratu-l-Baquara (La vache), verset 256 : Point de contrainte en religion…
 Ce verset, comme le verset précédent, confirme l’orientation de l’Islam quant à la désapprobation faite de l’usage de la contrainte, de la force, et quelles que puissent être leurs formes, pour imposer une religion quelconque à une personne. Cette contrainte ne peut provenir, ni d’une autorité publique, ni d’un individu ou d’un groupe d’individus. Et toute raison est vaine pour justifier une telle contrainte aux yeux de l’Islam, car pour l’Islam qui est une religion de paix, qui embrasse l’Islam doit le faire dans la paix de son cœur et de sa conscience.

En mettant ensemble les différents versets cités, on aboutit à la conclusion que l’Islam est fondamentalement une religion de paix qui défend les droits civiques de base, comme la liberté de culte et corollairement celle de pensée. L’Islam exclut, donc, toute forme d’imposition d’une religion quelconque sur des citoyens, lesquels doivent jouir de la liberté de pensée et de croyance. Et l’autorité publique doit protéger cette liberté, car il ne peut exister de contrainte en religion ; et les musulmans, de leur part, doivent cultiver, avec les membres des autres communautés religieuses, des relations sociales de paix durables afin d’épargner la société des risques de conflits interreligieux, meurtriers. Comme y exhorte l’Islam qui signifie tout simplement Paix.

Au Sénégal, cette disposition de l’Islam pour la paix contenue dans divers versets coraniques est reprise par les confréries religieuses qui les renforcent par des apports en provenance à la fois du soufisme et des valeurs traditionnelles, toutes pleines de sagesse.
Mais si l’Islam est donc pour la paix, il est aussi fondamentalement pour la liberté de culte. D’ailleurs, comment pourrait-il en être autrement, si l’on sait que le Prophète de l’Islam (PSL), malgré toutes les persécutions et pressions qu’il a subies à la Mecque de la part des Quraychites, en vue de le contraindre à renoncer à penser autrement qu’eux et à croire en un autre Dieu que les leurs, a voulu, et avec détermination, faire faire respecter sa liberté de pensée et de culte , autrement dit, son droit de critique et de refus des divinités mecquoises qu’on cherchait à lui imposer, son droit de croire en Allah. Et c’est parce qu’il a fait triompher ce droit, à force de persuasion, que l’Islam est né et a fini par supplanter l’idolâtrie à la Mecque.

De ce point de vue, la liberté de conscience et la liberté de culte étaient, donc déjà là, au cœur même du projet de l’Islam qui, incontestablement, est une religion qui peut bien faire bon ménage avec la démocratie, dont l’un des fondements majeurs c’est, entre autres choses, l’acceptation de la diversité confessionnelle et du débat d’idées contradictoires pour convaincre, surtout par la raison, et ceci dans un climat de paix sociale et de tolérance entre communautés religieuses différentes.

2. Le Christianisme et le bien vivre ensemble

Quand on considère le christianisme, la première chose qui vient en tête est qu’il apporta une véritable révolution dans la relation de Dieu aux peuples : Dieu n’était plus seulement le Dieu du peuple juif[[1]]url:#_ftn1 , peuple supposé élu de Dieu, comme c’était le cas jusque-là dans l’Ancien Testament et le Judaïsme, première religion monothéiste, mais au contraire le Dieu de tous les hommes, sans distinction de race, d’origine, de nation[[2]]url:#_ftn2 , etc.
Le Christianisme, de ce fait même, allait libérer Dieu des limites nationales dans lesquelles le Judaïsme l’avait enfermé jusque-là, pour enfin le dénationaliser et l’universaliser. Des peuples différents pouvaient, désormais, partager le même Dieu et se sentir frères par ce partage même, quand bien même ils seraient différents en tout.
Mais, une autre révolution, tout aussi fondamentale, se fit dans le domaine des rituels et de la morale ; une révolution qui devait, là, rapprocher les individus, et faire taire les rancœurs, la haine entre eux. En effet : à la loi du talion de l’Ancien Testament, il opposa la loi du pardon, de l’amour et de la foi qui devait, désormais, devenir l’une des marques de l’identité chrétienne, car Dieu n’est rien d’autre, en dernière analyse, qu’Amour. Désormais, ce ne sera plus : Œil pour œil, Dent pour dent [[3]]url:#_ftn3 , comme dans l’Ancien Testament, mais comme il est bien dit dans le Nouveau Testament : 
« Si quelqu’un te frappe sur la joue droite, présente-lui aussi l’autre [[4]]url:#_ftn4 ,ou encore :  Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain, et tu détesteras ton ennemi  [[5]]url:#_ftn5  . Mais moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et vous persécutent[[6]]url:#_ftn6 .
Et le prochain dont il s’agit ici, c’est tout être humain, qu’il soit chrétien, musulman, juif, païen, et quelles que soient sa race, sa nation, etc.
Pour le Christ, l’amour sincère et actif pour son prochain est l’arme qui désarme l’adversité et la haine chez ce dernier, rapproche de Dieu, ce qui en fait le fondement véritable du bien vivre ensemble en société. C’est ce que confirme cet autre verset où l’amour se montre, véritablement, comme un engagement pour la construction d’une altérité conviviale : Si vous saluez seulement vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens aussi n’agissent-ils pas de même ?[[7]]url:#_ftn7
Socialisés dans le culte de l’amour pour son prochain, les chrétiens au Sénégal ont toujours manifesté des dispositions favorables à l’altérité envers les musulmans, avec lesquels, d’ailleurs, ils partagent les mêmes valeurs traditionnelles de civilité, ont souvent des liens de parenté et ou de voisinage, etc., toutes choses qui renforcent leur esprit d’ouverture et de tolérance.

3. Exemples historiques réussis de bien vivre ensemble entre communautés religieuses différentes.

La tolérance et le respect mutuels entre communautés religieuses différentes, l’Islam en a bien fait une exigence fondamentale dont les manifestations se donnent à voir, en dehors de certains versets coraniques bien connus et dont certains sont déjà mis en exergue précédemment, à travers trois faits historiques réels qui ont eu lieu,soit du temps même du Prophète de l’Islam (PSL), soit bien après ce dernier, du temps des Abbassides :

La première Hégire

·             La 1 ère Hégire en 615 à l’occasion de laquelle 120 musulmans, parmi ceux qui étaient persécutés par les Quraychites de la Mecque, prirent, sous l’injonction du Prophète de l’Islam (PSL), le chemin de l’exil en direction de l’Abyssinie, un royaume chrétien où ils trouvèrent refuge au près du roi Négus, An-Nadjachi, lui-même chrétien, lequel les protégea et respecta leur croyance.
Ils y restèrent en toute sécurité jusqu'à la fin de leur exil qui dura plusieurs années, sans aucune pression pour embrasser le christianisme qui, pourtant, était une religion d’état dans ce royaume. Mais voici ce que Mohamed (PSL) a dit à ces premiers musulmans qui partaient vers ce royaume chrétien pour s’y refugier, et qui traduisait tout le crédit moral qu’il accordait aux guides du Christianisme :
  L’Abyssinie est un pays de vérité. Restez-y jusqu’à ce que Dieu facilite les choses (Gheorghiu, 1962 : 141)Le Prophète de l’Islam (PSL) avait conscience que le Christianisme et l’Islam avaient en partage le même Dieu universel, de tous les hommes et femmes issus d’Adam et d’Eve et que face à l’adversité à ce Dieu et à ses recommandations pour bien vivre ensemble en société, la solidarité s’imposait entre tous ceux qui croyaient en ce Dieu. Ces premiers musulmans ont vécu pendant des années au milieu de ces chrétiens, tout en gardant et pratiquant leur religion en toute liberté. Cela n’est-il pas une illustration du bien vivre ensemble entre Chrétiens et musulmans ?

Le pacte de Médine

En l’an 1 de la grande Hégire qui a eu lieu en 622, Mohamed (PSL) établit à Médine, qui est une cité multiconfessionnelle comportant des idolâtres, des juifs, des musulmans et des chrétiens, les quels étaient en désaccord sur la question de la gestion de la cité, une charte de bien vivre ensemble, appelée couramment la Charte de Médine[[8]]url:#_ftn8 .
Le but de cette charte qui comportait 52 articles était de faire instaurer :
  • Une justice démocratique et égalitaire entre toutes les communautés confessionnelles, car chacune d’elles devait garder ses traditions, ses lois, sa religion, etc., et jouir de toutes les libertés nécessaires pour bien les pratiquer. De même, il existait une égalité entre tous les Médinois, quelles que soient leur origine, leurs conditions sociales et leur appartenance religieuse ;
  • Une tolérance interconfessionnelle, car chaque communauté religieuse devait impérieusement respecter la croyance des autres, quand bien même elle n y’adhérait pas intrinsèquement ; toute conversion d’une religion à une autre ne pouvait qu’être volontaire et librement consentie ;
  • Une solidarité devant une menace extérieure, car les charges d’une armée de défense pour préserver la souveraineté de Médine devaient être supportées solidairement par toutes les communautés religieuses.
Dans cette cité de Médine, quoique Mohamed ait eu beaucoup de pouvoir, la communauté musulmane n’exerça aucune contrainte sur les autres communautés religieuses avec lesquelles elle vivait en toute bonne l’intelligence, dans un bon climat social de bien vivre ensemble. Ce qui était cultivé dans cette communauté musulmane, c’était la droiture pour l’exemplarité, et toute personne convertie à l’Islam devait le faire en toute liberté, sans contrainte aucune.

 Bagdad et la Maison de la Sagesse

L’Islam et le Christianisme sont véritablement deux religions de paix de par leur fondement idéologique le plus basique. Et partout où les communautés religieuses appartenant à ces deux religions, ou d’autres, ont cohabité ensemble dans la paix, l’humanité a su faire des bons qualitatifs extraordinaires, surtout dans le domaine des sciences et des arts.
C’est ainsi que Bagdad est devenu, sous le règne des Abbassides, de la deuxième moitié du VIIIème siècle au milieu du XIIIème siècle, le siège d’une intense activité intellectuelle à laquelle sont associés des savants et penseurs chrétiens, juifs et musulmans.
C’est précisément dans ce contexte que la Maison de la Sagesse de Bagdad sera dotée d’une bibliothèque, d’un atelier de traductions et d’amphithéâtres qui pouvaient accueillir des savants de tous peuples, ainsi que des fabriques de papiers fonctionnant 24h/24 et des écoles d’astrologie de grande renommée.
Bagdad, par l’esprit de paix qui habitait ses intellectuels et savants de toutes nations et religions, lesquels travaillaient de concert, faisaient de la recherche ensemble pour faire avancer la science et faire progresser l’humanité, a contribué à l’aboutissement de beaucoup de travaux scientifiques de haut niveau dont :
·             Le traité de musique d’Al-Fârâbî au Xème qui fit passer aux oubliettes, du fait de son très haut niveau d’élaboration, la conception de l’école pythagoricienne de la musique ;
·             L’algèbre qui gagna ses lettres de noblesse en Occident grâce au rôle de premier plan que Mohamed Al-Kharezmi a joué dans sa conception et sa vulgarisation au début du IXème siècle ;
·             L’astronomie, de même, ne put faire un bon extraordinaire à partir de la Renaissance que grâce à l’apport des savants de Bagdad qui l’ont débarrassée de principes mythologiques obscurs et l’a rendue à la raison.
Un mouvement similaire est retrouvé à Cordoue et au Caire placés respectivement sous le califat des Omeyyades et des Fatimides. Et c’est précisément quand les Mongols ont atteint Bagdad en 1258, dévastant tout sur leur passage que cette collaboration entre savants de toutes religions a pris fin à Bagdad.
La rencontre entre religions différentes sous un même Etat pose toujours la question de la laïcité, la quelle, dans le fond, n’est rien d’autre que l’expression d’une relation structurelle particulière entre le clergé, l’Etat ou ce qui en tient lieu et les citoyens. Cette question s’est posée en Abyssinie, royaume chrétien gouverné par le roi chrétien An-Nadjachi et devant accueillir des réfugiés musulmans qui avaient fui la Mecque où ils étaient persécutés par les Quraychites, à Médine, quand cette cité qui abritait plusieurs religions différentes était placée sous l’autorité politique du Prophète Mohamed ou encore dans l’empire romain sous Constantin, alors qu’il était devenu un fervent chrétien devant gouverné une majorité de païens.

Les facteurs qui peuvent gêner le bien vivre ensemble

En Afrique au Sud du Sahara le radicalisme islamique a investi le champ politique très tôt, bien avant les indépendances. L‘Islam y étant considéré à l’époque coloniale comme un bouclier contre l’occidentalisation des sociétés africaines, il devenait à ce titre la source d’inspiration d’un vaste mouvement de contestation politique contre tout projet de colonisation. A terme, la charia devait régir les sociétés conquises au nom de l’islam, comme ce fut le cas dans le califat du Nord Nigeria où Ousmane Dan Fadio[[9]]url:#_ftn9 par voie de jihad instaura la loi islamique entre la fin du XVIIIe siècle et le début du siècle suivant, et comme l’avait voulu également El hadj Omar Tall et son disciple Maba, ou encore Amadou Séexu, mais dont les projets d’islamisation des sociétés africaines en Afrique de l’Ouest, pendant la période de pénétration coloniale échouèrent (Dieng, 2008) . Aussi, le radicalisme islamique dans sa forme jihadiste était-il déjà connu en Afrique au Sud du Sahara. Aujourd’hui, la présence de l’AQMI en Mauritanie, au Mali, etc., et celle de BokoHaram au Nigeria et dans d’autres pays limitrophes, en ravivant les souvenirs des conquêtes islamiques par le jihad et des projets d’instauration de la charia comme projet de société en Afrique au Sud du Sahara, a fini par installer une grande fracture chez les peuples de la Ummah islamique, ainsi qu’une insécurité dans cette partie de l’Afrique. La cible de l’islam radical devient, non pas seulement les non croyants en l’islam, mais aussi tout musulman dont la pratique de l’islam n’est pas conforme à une certaine orthodoxie normative des origines***. C’est ainsi que chrétiens, athées, païens, soufis, etc., sont considérés comme des impurs à soumettre socialement ou politiquement ou à éliminer physiquement, à moins qu’il n’existe d’autre fatwas à eux réservés.
Si au Sénégal le radicalisme islamique n’est pas encore manifesté par des attentats perpétués sur le sol national au nom de l’islam, on ne peut pas pour autant dire qu’il n’y est pas actif, vu les attaques verbales menées par des radicalisés contre des non musulmans ou des gens appartenant à des confréries soufies. Non plus, on ne peut pas dire qu’il n’y est pas une source d’inquiétude pour l’état, vu le nombre grandissant de prédicateurs charismatiques qui font un usage constant des réseaux sociaux pour diffuser, et les peines d’emprisonnement prononcées par les tribunaux du pays à l’encontre de certains nationaux arrêtés et accusés de faire parties de groupes islamistes et ou d’avoir séjourné dans des camps d’entrainement djihadistes[[10]]url:#_ftn10 .
Au vu d’une telle situation dont l’évolution peut être une source de menaces réelles pour le bien vivre ensemble au Sénégal, il importe dès maintenant d’en identifier les variables déterminantes afin de mieux en suivre les changements dans le temps :
  • Le radicalisme islamique prône non seulement la suprématie de l’islam sur toutes les autres religions, mais également postule leur éradication par toute forme de lutte avantageuse et l’instauration de la charia sur tous les territoires conquis. Cette posture idéologique, en cultivant l’intolérance religieuse, devient une source potentielle de tensions interreligieuses susceptibles d’évoluer en conflits ouverts entre religions différentes. Toute montée de cette intolérance religieuse va créer une division profonde entre les musulmans et les chrétiens du Sénégal ; division qui va affecter nombre de familles mixes en religion ;
  • Le radicalisme islamique met la fraternité par l’islam loin au-dessus de la fraternité par le sang, ce qui vient bouleverser complément le fondement même de la stabilité du tissu des relations sociales où la parenté occupe la place structurante la plus importante : la parenté par le mariage, la parenté à plaisanterie, la parenté par le voisinage, la parenté par le compagnonnage et par l’amitié sont les dérivés sociaux de la parenté par le sang , d’où elles tirent leur légitimité et toute la valeur sociale qu’on leur attache . Si la fraternité par la religion l’emporte sur la fraternité par le sang et par les diverses formes de parenté sociale, les mécanismes d’exclusion religieuses et de dislocation familiales vont fonctionner à fond ;
  • Le radicalisme islamique récuse toute forme d’allégeance à des guides religieux, auxquels il n’est reconnu aucun droit de supériorité par rapport aux autres fidèles, ce qui, là aussi, est en porte-à-faux avec le modèle relationnel hiérarchisé en vigueur entre musulmans de même appartenance confrérique : dans les différentes confréries religieuses au Sénégal, à chaque niveau de hiérarchie se trouve un guide spirituel auquel doivent prêter allégeance les aspirants communément appelés talibés.
Ce changement dans les relations entre les communautés religieuses que peut introduire la montée du radicalisme islamique peut s’accélérer ou non, tout ne dépendant que de l’action de l’Etat et du degré d’attachement des populations à leurs cheikhs et ou à la culture de la primauté de la solidarité par la parenté sur les autres formes de solidarité. La distance entre les fidèles et leurs cheikh peur s’agrandir au point d se solder par une rupture entre eux pour deux raisons majeures :
  • Il est souvent reproché aux cheikhs de faire du bookalé, c’est à dire de l’« associationnisme », consistant à faire croire qu’ils sont capables de miracles ou de choses extraordinaires qui ne doivent être normalement que du ressort exclusif de Dieu. Se mettant ainsi à la place de Dieu, leur excès de prétention va baisser le capital d’estime que certains croyants en l’islam pouvaient avoir en leur endroit, et ceci aura pour effet à plus ou moins long terme de rapprocher ceux-ci au groupe des musulmans orthodoxes, parmi lesquels on compte les radicalisés,
·             De même, il est reproché aux guides religieux en l’islam de prendre des postures politiques dictées par le pouvoir politique en place, alors que la majorité de leurs fidèles se retrouvent dans des schémas contraires, comme c’est le cas quand ils donnent des consignes de vote dans les périodes électorales en faveur du camp présidentiel. Cette situation peut faire que leurs fidèles qui sont dans des postures contraires se détournent d’eux, surtout si en même temps ils sont nourris de la conviction que leur misère est le résultat de la mal gouvernance des affaires de l’Etat par le régime en place et que leurs guides religieux font partie aussi de la des corrompus du régime. Un tel sentiment, s’il persiste chez les fidèles peut finir par les rapprochés des radicalisés qui prêchent pour la bonne gouvernance dans la gestion des affaires publiques par la charia et les obligations de conduites vertueuses qu’elle impose aux croyants.
 Mais si l’on sait que la montée du radicalisme islamique dans les formes actuelles qu’on lui connait au Sénégal est aussi favorisée par l’état de démocratie et la forme de laïcité existante, on est alors en droit de s’interroger sur l’un et l’autre dans leurs manifestations réelles.
Les débats religieux dans les médias privés, ainsi que les prêches libres dans les lieux de cultes, auxquels s’ajoutent les joutes croisées entre hommes politiques sur la gouvernance publique et leurs conséquences sociales et économiques, en participant à l’information des citoyens et à l’éveil de leur conscience ont beaucoup contribué à l’émergence d’une conscience collective critique sur des questions religieuses certes, mais également sur d’autres questions de société. Ces échanges, en fonctionnant comme un système de régulation sociale, jouent un rôle dans la réduction des tensions possibles entre communautés religieuses ou confessionnelles différentes, comme elles peuvent aussi les attiser au contraire. Mais jusque-là, le rôle des médias dans les débats sur des questions religieuses est bénéfique dans l’ensemble à cause certainement des obligations déontologiques et éthiques qui animent les acteurs.
Concernant la laïcité, il faut dire qu’elle comporte plusieurs dimensions importantes dans la genèse de sa construction ; dimensions ayant trait à l’histoire et à la culture dont les articulations réciproques confèrent toujours une configuration particulière à la laïcité. Il en est ainsi de la laïcité française, de la laïcité américaine, etc., lesquelles, même si elles sont convergentes sur certains points dont en particuliers les libertés concernant les droits humains, restent, néanmoins, divergentes sur d’autres : la laïcité peut exclure de la sphère de l’Etat la religion, laquelle demeure une affaire privée, comme c’est le cas en France (Bachler, 2018), ou, au contraire, les y intégrer, avec un encadrement institutionnel adéquat, comme c’est le cas dans les pays nordiques , ou encore prendre des postures intermédiaires pour les Etats, notamment dans leurs relations avec la religion, comme c’est le cas au Sénégal[[11]]url:#_ftn11 . On parle alors de laïcité exclusive, de laïcité inclusive et de laïcité mixe ou intermédiaire (Bachler, 2018). Au Sénégal, où de fait c’est la laïcité mixte qui est en vigueur, l’Etat a une politique de régulation du fait religieux qui met en avant non seulement le principe de l’équidistance entre les religions, mais aussi celui de l’implication et de l’engagement limités.

4. Les facteurs culturels, religieux et politiques explicatifs du bien vivre ensemble au Sénégal

Le vivre ensemble apaisé entre les communautés religieuses différentes, qui est une caractéristique essentielle du peuple sénégalais, est le résultat de six facteurs convergents qu’il convient de bien citer :
-                                La culture traditionnelle, avec son système de parenté à plaisanterie, de parenté par voisinage, etc., qui instaure des relations privilégiées de convivialité entre des groupes ethniques, des personnes de patronymes différents ou, tout simplement, entre des voisins de longues dates[[12]]url:#_ftn12 . La violation de ces normes de relations, lesquelles ont acquis un caractère quasi sacré, est considéré comme un véritable sacrilège et expose à des sanctions sociales : réprobations verbales, évitements dans la fréquentation, etc.
-                                L’esprit de massla, consistant, pour chaque citoyen responsable, à toujours garder, en société, une posture attitudinale favorable à l’apaisement du climat social ambiant, afin que la paix sociale puisse régner toujours[[13]]url:#_ftn13 . Il est la conséquence sociale de cette théorie du social qui dit : nitt nittay garabam : il n’existe pas de maux d’homme que l’homme ne puisse résoudre, mais à la condition qu’il existe entre eux des liens de fraternité et d’amitié, encourageant et facilitant la réciprocité des faveurs, d’où l’exigence sociale de tolérance et de massla qui fait se développer un tel climat de réciprocité sociale. Cet esprit qui est un trait culturel sénégalais est partagé par tous les sénégalais, qu’ils soient musulmans ou chrétiens. Il est un fond culturel puissant qui contribue dans la construction du bien vivre ensemble entre des communautés religieuses différentes,
-                                L’esprit soufi [[14]]url:#_ftn14 qui habite et caractérise les grandes confréries religieuses sénégalaises, et dont le moins qu’on dire est qu’il est fait d’ouverture, de tolérance, d’humanisme spirituel et d’une grande dévotion vouée aux Saints (Ansary, 2019), etc., toutes choses qui sont favorables à la construction d’un climat social de paix, idéologiquement bien fondé et encadré, devant rapprocher entre elles non seulement les différentes confréries religieuses, mais également la communauté musulmane et la communauté chrétienne ,
-                                La sacralisation des liens de sang, lesquels sont placés au-dessus de tout autre lien, celui –ci serait –il de l’ordre de la fraternité religieuse ou confessionnelle ; et ceci fait qu’il devient impensable que deux personnes apparentées puisse entrer dans des relations d’antagonisme sanglant, parce que tout simplement elles appartiendraient à des religions différentes[[15]]url:#_ftn15  : les liens de parenté biologiquement ou socialement fondés pèsent plus lourd que les liens de fraternité fondés sur la communauté religieuse ou confessionnelle, et ceci explique l’absence de fractures religieuse ou confessionnelles malgré des fois des divergences profondes sur le plan religieux ou confessionnel,
-                                L’existence de propos prêtés aux prophètes des deux religions, d’écrits figurant dans les livres saints de celles-ci, ou encore de faits historiques attestés[[16]]url:#_ftn16 , tous favorables au développement d’une convivialité interreligieuse. Il s’y ajoute aussi la croyance que les fondateurs des principales confréries religieuses, celles du Tidjanisme et du Mouridisme [[17]]url:#_ftn17 en particulier, sont issus de mêmes lignées lointaines de parenté, ce qui contribue à renforcer les liens inter-confrériques du côté des fidèles ou à tout le moins à leur faire éviter de tenir des propos ou de prendre des postures offensantes à l’encontre de guides religieux d’une confrérie différente de la leur,
-                                La bonne disposition des leaders religieux, costumiers et politiques, quelle que soit leur appartenance confessionnelle ou confrérique, à préserver et faire préserver cette convivialité interconfessionnelle, gage de paix sociale. D’ailleurs, il existe des théories sociales et populaires qui affirment et renforcent cette disposition et dont on se sert toujours comme référence ou rappel, quand il s’agit de devoir préserver la paix sociale au niveau national : Sénégal bénn boppla, kén meunou ka khar  niar : le Sénégal n’a qu’une seule tête, vouloir fendre celle-ci en deux ou plusieurs morceaux revient à le faire périr , ce qui revient à dire que pour que la paix sociale puisse être bien maintenue, l’entente et la cohésion entre les personnages clés de la communauté ou de la société sont absolument nécessaires . C’est cette compréhension qu’en ont les chefs religieux et les chefs de partis politiques, ce qui les oblige non seulement à être en de bons termes entre eux, mais également à s’insérer dans les mêmes réseaux sociaux ou de parenté[[18]]url:#_ftn18 , lesquels fonctionnent comme des espaces sociaux de régulation. C’est ainsi que tout problème interreligieux ou interconfessionnel ou même politique, susceptible de dégénérer en conflits ouverts, est désamorcé, voire étouffé à temps.
Ces facteurs de régulation fondamentaux, en se renforçant les uns les autres dans le temps, ont fini par faire émerger des pratiques et normes sociales consensuelles de   bien vivre ensemble entre les musulmans et les chrétiens, fonctionnant comme un véritable pacte social pour une certaine pratique citoyenne de la laïcité ; pratique que l’on rencontre aussi bien dans la sphère étatique même, que dans tous les autres milieux de la société[[19]]url:#_ftn19 .

5. Exemples du pacte citoyen de la pratique de la laïcité au Sénégal

Voici de façon énumérative quelques exemples de ce pacte citoyen de la pratique de la laïcité au Sénégal :
-                                Les Vendredis de 13 h 30 à 14h 30, les artères aux alentours des grands mosquées dans les villes sont occupées par les musulmans en prières, mais les chrétiens acceptent de faire de grands détours à pied ou avec leur véhicule sans jamais faire une quelconque récrimination publique, alors qu’il y a une occupation et un encombrement illégaux de la voie publique[[20]]url:#_ftn20 . Mais mieux encore, en ce jour sacré pour les musulmans où il est de mise que ces derniers s’habillent en tenue traditionnelle, les chrétiens s’habillent comme eux, ce qui efface toute différence entre les membres des deux communautés religieuses en ce jour ; et ceci renforce l’esprit de convivialité entre celles-ci,
-                                Les chants religieux nocturnes organisés dans les quartiers par des musulmans, et qui se déroulent jusqu’au petit matin avec des hauts parleurs qui produisent une grande intensité sonore, source de nuisance sonore pour les habitants, n’ont jamais fait élever la voix aux chrétiens, lesquels dans un esprit de tolérance et afin d’assurer la préservation de la paix sociale entre les deux communautés religieuses acceptent une telle situation d’inconfort pour eux, alors qu’ils peuvent être les voisins directs des musulmans organisateurs de ces chants religieux . La culture du bien vivre ensemble est une culture du masla, mais il s’agit, ici plutôt, du masla voulu et accepté avec responsabilité dans le seul but de construire et de consolider la paix intercommunautaire,
-                                Dans les établissements publics, les chrétiens comme les musulmans peuvent arborer des signes d’appartenance religieuse tant que cela ne s’accompagne pas d’une discrimination manifeste, les uns à l’égard des autres. Mais, mieux encore, montrer son identité religieuse par un signe quelconque est perçu, non seulement, comme un acte de foi, mais aussi comme un gage de bonne moralité[[21]]url:#_ftn21 , l’islam et le christianisme partageant les mêmes valeurs fortes de moralité religieuse : ne pas voler, mentir, tuer, forniquer, etc.,
-                                L’Etat finance directement la réfection ou la construction de lieux de culte musulmans ou chrétiens et assure dans les foyers religieux un service public destiné à assurer la commodité du séjour des fidèles dans ces lieux saints pendant les périodes de pèlerinages : Touba, Tivaouane, etc., pour les musulmans ou Popenguine pour les chrétiens[[22]]url:#_ftn22 . Mais en plus de cela, beaucoup des chefs de partis politiques prêtent allégeance aux chefs religieux des différentes confréries religieuses musulmanes, ce qui ne peut manquer d’accroitre les zones d’interférences et d’influences réciproques entre le religieux et l’Etat.
-                                Des postes ministériels ou de hautes fonctions dans le gouvernement sont réservés à des gens de religion : ministres-conseil, conseillers, etc.
Cette pratique citoyenne de la laïcité au Sénégal mérite d’être analysée pour en faire ressortir les fondements théoriques, car la constitution sénégalaise est, à bien des égards, redevable de la constitution française, même s’il faut le dire elle reste aussi fortement marquée, dans beaucoup d’aspects de son application réelle, par le contexte culturel, social et religieux sénégalais. Ce hiatus découle de l’histoire même du Sénégal qui est une ancienne colonie française  et qui, quoique fortement islamisée, baigne depuis l’époque précoloniale dans un climat culturel et social de grande tolérance intercommunautaire : les hommes politiques, comme Blaise Diagne premier député africain à la Chambre des députés français et par la suite élu député plusieurs fois à l’Assemblée Nationale française , et Maire de Dakar (1914- 1934 ) et Léopold Sèdar Senghor, Premier Président de la République du Sénégal (1960 -1980) , étaient de confession chrétienne, mais bénéficiaient cependant de la confiance du peuple sénégalais, lequel était majoritairement musulman, ce qui témoignait déjà la réalité de la prégnance culturelle du bien vivre ensemble entre communauté religieuses différentes au niveau du peuple sénégalais.

Cette laïcité qui est théoriquement fondée sur les principes de la séparation de l’église et de l’Etat, de la liberté de pensée , de culte et de critique (Bachler, 2018), se pose comme un mode de gouvernance étatique susceptible de se situer sur un continuum comportant deux extrémités : d’un côté, l’Etat se confond avec le religieux, et on a alors affaire à un état théocratique ; de l’autre côté, l’Etat est une négation absolue du religieux, et on a affaire alors à un état communiste, répressif par rapport à la liberté de culte, de pensée et de critique. Dans ces deux cas extrêmes, l’Etat n’est pas laïc, car un état laïc, tout en se séparant du religieux, dont il n’est pas opposé, mais simplement indépendant, reconnait et garantit, la liberté de culte, de pensée et de critique, absolument.
Entre ces deux cas extrêmes qui sont le tout religieux et la négation absolue du religieux, la laïcité peut prendre des visages multiples : elle peut être constitutionnelle et inclusive, l’Etat intégrant le clergé et ses préoccupations, ou constitutionnelle et exclusive, le clergé et ses préoccupations étant hors du champ d’action de l’Etat , mais bénéficiant de tous les droits possibles en référence à leur statut juridique, ou encore prendre des formes qui se rapprochent de l’une ou de l’autre, ou des deux à la fois.
Au Sénégal, la laïcité qui est constitutionnelle, parce qu’inscrite expressément dans la constitution, est manifestée, dans la pratique, par des mesures politico-administratives d’intervention de l’Etat dans le champ religieux : l’Etat finance la construction de lieux de culte, participe à l’organisation matérielle des pèlerinages dans les lieux saints de l’Islam et de la Chrétienté ; dans les gouvernements sont nommés des ministres ou des conseillés chargés des affaires religieuses , des passeports diplomatiques sont donnés à des chefs religieux , etc., toutes choses qui peuvent faire dire que l’Etat pratique, dans les faits, une laïcité institutionnelle inclusive.
Cette de laïcité étatique, manifestée à travers l’intervention contrôlée de l’état dans la sphère religieuse, est d’ailleurs un reflet du bien vivre ensemble populaire déjà décrit, lequel a permis de créer le bon climat social qui a favorisé la convivialité heureuse qui existe entre les différentes communautés religieuses.
Ceci constitue un atout considérable pour la stabilité civile et politique du Sénégal, lequel est, ainsi, épargné des risques d’exacerbation de tensions intercommunautaires susceptibles de donner lieu à des conflits ouverts entre parties au sein de la nation. Mais combien de temps cela va-t-elle durer, cette culture du bien vivre ensemble, patiemment construite par les générations passées et généreusement léguée aux générations futures pour la sauvegarde de la paix et de la concorde nationales ? Cette question, tout sénégalais doit se la poser avec sérieux, car sa réponse sera déterminante sur le court ou le long terme pour l’histoire prochaine du Sénégal.

Conclusion
L’Islam et le Christianise sont incontestablement des religions de paix et de tolérance, car dans leurs livres saints il existe beaucoup de versets dont le sens l’atteste. Mais ce sont les hommes qui construisent la culture de la paix et de la tolérance, et il faut qu’ils soient disposés, voire prédisposés pour le faire, pour que les valeurs que doivent manifester la paix et la tolérance s’incorporent dans les cœurs et les esprits et se traduisent par des actes concrets de paix et de tolérance .Or au Sénégal, la culture traditionnelle, déjà là bien avant l’introduction de l’Islam et du Christianise, était un chef d’œuvre d’ingénierie culturelle dans la construction de la paix sociale et de la tolérance entre groupes sociaux différents (parenté à plaisanterie, parenté par voisinage, etc.) . Une telle situation a pu faire qu’au Sénégal, très vite, une synergie pour la paix et la tolérance a pu rapidement se construire entre Islam, le Christianise ; synergie d’autant plus facilitée, d’ailleurs, que la culture traditionnelle favorable à la paix et à la tolérance est un patrimoine commun à tous, musulmans et chrétiens.

Abdoulaye NIANG
Professeur Titulaire en Sociologie
Université Gaston Berger de Saint-Louis & Université Kocc Barma de Saint-Louis