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Au Sénégal, la crainte de la panne de nappe

Vendredi 11 Mars 2022

Alors que la modernisation des techniques agricoles intensifie l’exploitation maraîchère des Niayes, bande côtière fertile assurant 70% de la production nationale, elle met sous pression un milieu fragile.


Au Sénégal, la crainte de la panne de nappe
Lorsque à 7 h 06 exactement, le soleil franchit la dune, frappe le panneau solaire et démarre la pompe du puits, le goutte-à-goutte s’enclenche et les Niayes s’illuminent. Une routine dont le coup d’envoi varie au gré des saisons. Omar Dia y est habitué. Issu d’une famille de propriétaires terriens, il exploite en maraîchage dix hectares logés au fond d’une cuvette au sol fertile : «Le travail est dur et répétitif, mais je n’échangerais pas ma place contre ceux qui consomment mes tomates, à Dakar», sourit le producteur du village de Tébene, situé dans la commune de Thieppe, en plein cœur des Niayes, cette bande côtière soumise aux alizés humides qui créent un microclimat tempéré, de Dakar à Saint-Louis.


L’homme a vu l’Europe et la Turquie, s’est essayé au business de poissons et au commerce de matériel agricole, mais il est revenu il y a dix ans dans la région qui l’a vu naître avec une certitude : ici, la vie est plus douce «qu’en Europe et dans les villes». Alors il faut la préserver. Or depuis son retour, «le niveau de la nappe a baissé», déplore-t-il. Son constat de terrain est partagé par les scientifiques. La nappe phréatique, dépendante de la recharge pluviométrique, en baisse depuis les sécheresses des années 1970, est sous tension. Les 180 kilomètres de la zone des Niayes sont menacés.

En cause, une surexploitation des ressources aquifères par les 10 000 maraîchers qui assurent 70% de la production nationale en fruits et légumes, mais aussi par les forages villageois et la société publique Sen’eau, qui puise dans la nappe afin d’alimenter la ville de Dakar. La nature ayant horreur du vide, ces ponctions multiples font les affaires de l’eau de mer. Elle remonte dans les puits à mesure de l’élévation du niveau de l’océan sur le littoral sénégalais. Les projections de la Banque mondiale tablent sur une hausse de 20 centimètres d’ici à 2030, et de 80 centimètres en 2 080.

«Coté Atlantique, sur la commune de Thieppe, le nombre des forages a été multiplié par vingt ces dernières années. Et quelques kilomètres plus à l’intérieur des terres, ça dépasse les bornes : certains puits de 16 mètres ne trouvent même plus d’eau», décrit Ibrahima Bâ. Ce natif de Galdoumel, un village de la commune de Thieppe, a produit à l’été 2021 un rapport critique dans le cadre de l’obtention de son BTS en géomatique. Il y déplore en particulier le manque d’informations climatiques à disposition des maraîchers. Ibrahima Bâ a aujourd’hui repris l’exploitation familiale et tente de mettre à profit ses connaissances pour sensibiliser les collègues de sa commune. «Le principal écueil, c’est le manque d’éducation. Ils ne font pas confiance aux rapports techniques ni aux alertes que nous, les jeunes de la commune, nous lançons», reconnait-il. Dans les Niayes, l’analphabétisme touche 84,3 % des maraîchers.

Pourtant, les études alarmistes s’enchaînent. Dans sa soutenance de thèse publiée en 2019, Amy Faye, chercheuse à l’Institut sénégalais de recherche agricole, s’inquiétait : «Les prévisions climatiques qui empêchent l’optimisme poussent à s’interroger sur l’avenir de la production horticole face à un déficit pluviométrique persistant.» Selon elle, les politiques publiques doivent dans l’urgence «intégrer de meilleurs mécanismes de gouvernance des ressources en eau d’irrigation pour assurer leur disponibilité dans le long terme pour une production horticole durable dans les Niayes».

Signe d’une prise de conscience, le gouvernement a lancé la première phase du Projet d’intensification éco-soutenable à l’agriculture des Niayes au printemps 2021. Le programme prend acte des tensions qui pèsent sur la bande côtière. Son premier objectif consiste à «atténuer les phénomènes de dégradation naturelle» des terres. Bien entendu, Omar Dia sera en première ligne. «Nous devons nous organiser entre nous, planter des arbres, éveiller les consciences !» explique-t-il déjà aux maraîchers des Niayes.

LIBERATION.FR