Une pirogue transportant soixante-dix migrants sénégalais en route vers les îles Canaries a été interceptée dans les eaux mauritaniennes après quatre jours d'errance en haute mer, a-t-on appris de source sécuritaire.
Deux passagers ont péri durant cette traversée avortée, selon les informations rapportées par le quotidien Libération.
L'embarcation de fortune avait quitté Dionewar, localité insulaire située dans le delta du Saloum (région de Fatick), dans la nuit du 21 décembre 2025. À son bord, des dizaines d'hommes et cinq femmes, tous animés par l'espoir de rejoindre l'Europe via l'archipel espagnol. Un périple de près de 1 500 kilomètres que beaucoup entreprennent chaque année au péril de leur vie, galvanisés par le slogan devenu tristement célèbre : « Barça walla barsakh » – Barcelone ou la mort.
Mais les éléments en ont décidé autrement. Confrontés à des conditions météorologiques particulièrement éprouvantes – froid glacial, vagues puissantes et vents contraires –, les passagers et l'équipage ont dû se résoudre à faire demi-tour après quatre journées de lutte contre l'Atlantique. C'est lors de ce retour forcé que la pirogue a été repérée par une patrouille de la Marine nationale mauritanienne, qui l'a aussitôt escortée vers le port de Nouadhibou, principale ville du nord du pays et point de transit bien connu sur la route migratoire ouest-africaine.
Les soixante-dix survivants ont été remis aux autorités compétentes. Le commissaire spécial de Rosso les a confiés au chef de l'antenne régionale de la Division nationale de lutte contre le trafic de migrants et pratiques assimilées (DNLT), structure mauritanienne spécialisée dans la répression des filières clandestines. Des auditions préliminaires ont immédiatement été conduites.
Deux morts, des zones d'ombre persistantes
Selon les témoignages concordants recueillis par les enquêteurs, deux migrants ont trouvé la mort au cours de la traversée. Ni leur identité ni les circonstances exactes de leur décès n'ont pu être établies à ce stade. Leurs corps auraient été confiés à l'océan, rejoignant la longue liste des disparus anonymes que la mer recrache parfois sur les côtes africaines ou européennes.
Cette tragédie illustre une fois encore le tribut humain exorbitant que prélève la route atlantique. Selon l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), plus de 10 000 personnes ont péri ou disparu en tentant de rejoindre les Canaries depuis les côtes ouest-africaines entre 2014 et 2023, faisant de cet itinéraire l'un des plus meurtriers au monde.
Un réseau organisé, des tarifs exorbitants
L'enquête a également permis de lever le voile sur les mécanismes financiers de cette tentative avortée. Chaque candidat au départ aurait versé entre 400 000 et 600 000 francs CFA au capitaine de la pirogue et à son complice pour s'assurer une place à bord. Des sommes considérables dans un pays où le salaire minimum mensuel avoisine les 60 000 francs CFA, et qui représentent souvent les économies de familles entières, parfois contraintes de s'endetter ou de vendre leurs maigres biens pour financer le voyage d'un fils, d'un frère ou d'un époux.
L'élément le plus troublant des révélations concerne toutefois l'identité présumée de l'organisateur de cette expédition. Les migrants auditionnés ont désigné un ambulancier exerçant au district sanitaire de Djiffère comme étant l'initiateur du projet. Une accusation grave qui, si elle venait à être confirmée, mettrait en lumière l'implication de personnels censés porter secours aux populations dans des réseaux de trafic d'êtres humains.
Coopération transfrontalière renforcée
Cette interception s'inscrit dans un contexte de renforcement de la coopération entre le Sénégal et la Mauritanie en matière de lutte contre l'émigration irrégulière. Les deux pays, confrontés à des flux migratoires croissants, ont multiplié les patrouilles conjointes et les échanges de renseignements ces dernières années.
Les soixante-dix migrants devraient être rapatriés au Sénégal dans les prochains jours, conformément aux accords bilatéraux en vigueur. Quant aux investigations visant le présumé organisateur, elles devraient se poursuivre des deux côtés de la frontière, laissant entrevoir d'éventuelles poursuites judiciaires.
Pour les familles restées à Dionewar et dans les villages environnants, l'attente se poursuit, partagée entre le soulagement de savoir leurs proches vivants et le deuil de ceux qui ne reviendront jamais.
MS



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