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On dialogue sur quoi ? (Par Mamadou Diop Decroix)

Mardi 12 Juin 2018

 
Nous avons tellement de sujets majeurs de concertation si tel était véritablement l’objectif ! Citons-les dans le désordre : 
L’impunité dans le pays pour ceux qui soutiennent le pouvoir : 
Ils sont en train de construire l’oubli de Fallou Sène sous nos yeux tandis que son meurtrier court toujours… Exactement comme feu Bassirou Faye de l’UCAD ou encore les fameux rapports de Nafi Ngom Keïta de l’OFNAC. Le scandale du PRODAC va probablement faire oublier les 5 milliards de bourses fictives qui auraient été découverts l’autre semaine par l’Inspection Générale d’Etat au lendemain des douloureux événements de Saint-Louis. La liste est longue, trop longue. 

Pourtant, en France, François Fillon a raté sa course à l’Elysée parce que son épouse émargeait illégalement dans le budget de l’Assemblée nationale française. Comparé aux milliards dilapidés chez nous, les sommes concernées dans l’affaire Madame Fillon sont dérisoires mais qu’importe, c’est le principe ; et Fillon est parti. 

Pourquoi chez nous c’est si différent ? Cette question ne mériterait-elle pas une concertation ? 

Le Sénégal est à la veille d’élections majeures. Pendant un quart de siècle, cette période-ci était marquée par des rencontres tous azimuts entre Etat et Opposition, avec la société civile autour des dernières retouches à apporter au processus. Dans la confiance, la courtoisie et le respect mutuels. Aujourd’hui, nous assistons plutôt à une dynamique de démantèlement des acquis de notre système électoral et des règles de base capables de garantir une élection libre et sincère dont les résultats ne seront pas contestés. 

N’est-il pas vital pour le pays et pour ses populations que nous retournions à un consensus national sur les règles du jeu électoral au travers d’un dialogue politique sincère ? 

Faisant fi de tout cela, le Président de la République, comme à son habitude, lance un os à ronger en parlant de dialogue sur le pétrole et le gaz. Même les souris de laboratoire sont à présent édifiées sur la méthode Macky Sall. Il n’appelle au dialogue que lorsqu’il a fini de signer. 

Ils répètent partout : « le dialogue, c’est à l’Assemblée nationale ». Mais quand vous y allez il n’y a pas de dialogue parce qu’ils votent les lois majeures sans débat afin que la vérité ne puisse pas éclater. 

Telle est la situation qui prévaut dans le pays. Mais le plus important est d’en délivrer une lecture. De fait, rien dans ce qu’ils font ne relève du hasard ou de l’incompétence ou de l’insouciance. Il s’agit plutôt d’un système qui se met progressivement en place avec pour vocation, de détourner le pays de sa voie démocratique pour l’engager dans les sentiers de l’incertitude et de l’inconnu. 

Cette assemblée qu’ils utilisent comme instrument pour tuer à petit feu le système démocratique que des générations entières ont mis des décennies à construire au prix de combats et de sacrifices de toutes sortes, n’aurait jamais dû avoir à modifier la Constitution dans les conditions où elle l’a fait. En effet, voilà un parlement dont la majorité – par les vertus du raw-gàddu - n’a obtenu que 49% au suffrage universel contre 51% pour l’opposition. 

Une équipe qui pose ce type d’actes peut-elle bénéficier de la moindre confiance quant à ses objectifs de transparence et de consensus ? C’est très dur à admettre mais nous devons regarder la réalité en face et non détourner notre regard par lâcheté. Nous ne sommes plus dans le système démocratique ouvert par Diouf à partir de 1981 et renforcé en 1992 par le code électoral consensuel. Diouf a travaillé avec son opposition pour que, par-delà le pluralisme et la diversité acquis dès 1981, le système puisse permettre l’alternance démocratique et pacifique à la tête du pays. 

Wade, à son tour, a sauvegardé et développé le système. En plus d’une fiabilisation plus accrue du processus électoral, il a créé les conditions d’une éclosion de la citoyenneté : explosion médiatique avec des chaînes de télévision et les radios fm aux coins les plus reculés du pays sans compter d’autres phénomènes d’expression citoyenne. Il faut, à ce stade, rappeler que les manifestations de l’opposition de l’époque contre Wade n’ont jamais porté sur la fiabilité du processus électoral en tant que tel. Cette problématique était derrière nous depuis 1993. Aujourd’hui nous nous retrouvons nez à nez avec un monstre à la place du système qui a fonctionné jusqu’ici, garantissant des lendemains électoraux calmes où vainqueurs et vaincus se congratulaient. 

Le système Macky Sall, tel qu’il existe, est dangereux parce qu’il n’est pas fondé sur un référentiel partagé et n’en a pas besoin. Son seul principe, c’est sa survie. Tout ce qui peut compromettre sa survie doit être impitoyablement néantisé y compris la loi elle-même, tandis que tout ce qui peut favoriser sa survie répond au référentiel et aux normes. C’est cela qu’on appelle dictature. 

C’est ce système qui peut justifier et fonder la possibilité de la survenue dans le pays de tout ce que nous avons évoqué plus haut. Dans quel pays du monde où la loi est respectée trouve-t-on un ancien Premier Ministre et un ancien ministre en charge du pétrole qui, de concert, dénoncent des irrégularités dans les accords signés concernant le pétrole et le gaz sans qu’une information soit ouverte sur de telles déclarations gravissimes ? Un tel pays n’existe nulle part. Cela ne se passe qu’au Sénégal et pour cause ! 

Rafraichissons-nous la mémoire. Déjà en 2014, le Front patriotique pour la défense de la République (FPDR) avait soulevé la nébuleuse du pétrole de notre pays ? Le gouvernement, en son temps, n’avait trouvé comme réaction que des menaces contre toute personne qui diffuserait désormais « de fausses nouvelles » sur ce dossier. Plus tard, en 2016, lorsque la coalition de l’opposition Mànko Wattu Senegaal s’en est emparée, l’Etat, plutôt que de saisir l’occasion pour tirer le tout au clair, avait choisi d’annoncer une plainte contre des leaders de l’opposition. 

Aujourd’hui, après plusieurs années de traitement du dossier hydrocarbures dans la plus grande opacité et après avoir tout signé, le Président de la République appelle à des discussions. Quel sérieux peut-on, dans les conditions précitées, accorder à cet appel ? Aucun bien entendu ! 

Concluons : Macky Sall n’est absolument pas obligé de consulter l’opposition sur ce dossier du pétrole. C’est lui qui est élu et c’est à lui que demain, on demandera des comptes le cas échéant. Mais il est de tradition démocratique, sur des sujets dont le traitement enjambe les générations, que les tenants du pouvoir se concertent avec leur opposition de façon à ce qu’il soit établi que les engagements du pays ne seront pas remis en cause à chaque changement de régime. L’actuel Président ne le voit pas de cette façon ; il préfère tout signer avant d’écouter les autres ; libre à lui. Mais il doit dès lors être très clair dans l’esprit de tous ceux qui signeraient avec lui des contrats léonins, que ceux-ci devront être, demain, dénoncés sans hésitation. Les Sénégalaises et les Sénégalais d’ici et de la diaspora devraient, sur cette question, être particulièrement regardants sur la positon de chaque prétendant à la magistrature suprême de notre pays. 


Dakar le 10 juin 2018 
Mamadou DIOP Decroix 
Député à l’Assemblée nationale 
Vice-Président du groupe Liberté et Démocratie (opposition)