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Regard sur l’expérience du Programme des domaines agricoles communautaires au Sénégal

En 2008, certaines régions du monde ont connu ce que d’aucuns ont appelé les « émeutes de la faim » suite à une crise alimentaire due, entre autres, aux aléas climatiques, aux cultures d’agro-carburants, au renchérissement du prix du baril de pétrole qui ont provoqué la flambée des prix agricoles. Ce choc alimentaire associé au drame de l’émigration clandestine en 2006 a poussé certains gouvernements africains à réagir davantage. Celui du Sénégal a mis en place l’expérience des Domaines agricoles communautaires (Dac).

Mardi 3 Octobre 2017 - 15:10

Regard sur l’expérience du Programme des domaines agricoles communautaires au Sénégal
Le but de cet article est de poser un regard descriptif sur ces Dac afin de vulgariser l’expérience en matière de politiques agricoles et peut-être pour que celle-ci soit reproduite dans d’autres pays africains à l’image du Programme d’urgence de développement communautaire (Pudc) qui l’a été. Cependant, ce regard descriptif aurait pu être complété par une évaluation critique à mi-parcours en termes d’impacts socioéconomiques sur les populations cibles et les terroirs concernés.

En effet, il serait intéressant d’analyser les effets en termes d’emplois réellement créés (temporaires ou permanents), de revenus, de maintien des populations rurales dans leurs terroirs, de frustrations sociales et de changement de catégories socio-professionnelles (paysans devenant ouvriers agricoles) à cause du phénomène de « land grabbing » ou d’accaparement des terres par des firmes internationales qui sont souvent promues au cœur de ces types de projets agricoles comme les Dac. Il est clair que ce type de travail nécessite des investigations plus profondes.
Le potentiel agricole du Sénégal est assez important si on considère ses atouts comme l’existence de terres arables dont la superficie est estimée à 3,8 millions d’hectares, la quantité de la ressource en eau disponible évaluée à 35 milliards de mètres cube. Cependant la disponibilité de tels facteurs de production agricole n’implique pas automatiquement leur mobilisation au profit de l’activité agricole.

En effet, seuls 5,5% de l’eau souterraine sont mobilisés pour l’alimentation en eau potable, pendant que la quantité utilisée en agriculture reste dérisoire. Fort de ces atouts mais confronté aussi au phénomène de l’émigration clandestine qui a atteint son paroxysme en 2006, le gouvernement du Sénégal d’alors a mis en place l’Agence nationale du Plan Reva (Anreva) chargée d’exécuter le programme du Plan Reva (Retour Vers l’Agriculture). D’autant plus que des opportunités comme la disponibilité du temps libre due à la courte saison des pluies, et l’occasion de développer les cultures à haute valeur ajoutée ont été identifiées. L’objectif principal du Plan Reva a été d’apporter une réponse agissante au départ de la jeunesse vers l’Europe en créant de l’emploi par la pratique de l’agriculture en soutenant l’entrepreneuriat agricole.
Entrepreneuriat agricole

En ce sens, il ne déroge pas à la philosophie qui a toujours guidé les politiques publiques agricoles du Sénégal c’est-à-dire « […] faire des métiers de l’agriculture le soubassement de l’économie nationale, et de l’agriculture le moteur du développement du pays […] grâce à ses effets d’entraînement sur les autres secteurs » de l’économie du pays.
La philosophie du Plan Reva peut se résumer comme suit : grâce à la maîtrise de l’eau, l’activité agricole constitue une voie efficace pour fixer les populations sur leurs territoires en leur fournissant des emplois agricoles durables. Ainsi l’exode rural qui alimente la démographie urbaine devrait baisser d’intensité et par voie de conséquence l’émigration clandestine devrait suivre la même tendance baissière ou stabilisante. Pour cela, la création et la mise en valeur de « pôles agricoles intégrés » et la promotion de l’initiative privée ont été les voies de passage privilégiées. Mais, en voulant s’inscrire dans une vision de politique agricole à long terme, le Plan Reva vise aussi l’éradication de l’insécurité alimentaire, la hausse de la part du secteur primaire dans la formation du Pib du Sénégal, et la réduction du déséquilibre de la balance commerciale.
Créer 300.000 emplois

A la suite de la deuxième alternance politique du 25 mars 2012, l’Anreva est transformée par le décret n°2012-543 du 24 mai 2012 en Agence nationale pour l’insertion et le développement agricole (Anida). Il faut dire qu’elle a survécu à un mouvement de rationalisation des Agences de l’État survenu peu après l’installation au pouvoir du président Macky SALL. Cela laisse supposer que l’État approuve la direction empruntée par l’ancienne Agence et compte poursuivre la réalisation des objectifs visés. C’est dans ce sens même que les Dac sont restructurés dans le Programme des Domaines Agricoles Communautaires (Prodac), lancé de 2014 à 2019 avec un objectif de créer 300.000 emplois et 348 coopératives agricoles. Il existe à ce niveau une certaine forme de continuité de l’État qui juge, visiblement, le bien-fondé de cette politique agricole.
Le Prodac se caractérise par la volonté de créer des pôles d’émergence intégrés mais aussi celle de susciter et de promotion de l’initiative privée dans le but de construire des pôles de compétitivités économiques et de développer des aménagements structurants. Ces pôles sont construits autour de vastes Domaines Agricoles Communautaires dont la superficie varie en général entre 1.000 et 5.000 hectares. Avec des cultures de haute valeur ajoutée et à haute intensité de main d’œuvre, les Dac sont exploités selon les méthodes culturales modernes avec le soutien technique et financier des pays comme le Maroc et l’Espagne – pays de transit et d’immigration.


Etant donné que l’objectif principal du Prodacest de répondre efficacement au chômage des jeunes (diplômés ou pas) pour atténuer le processus de « désertification humaine » des terroirs mais aussi pour endiguer le fléau de l’émigration (clandestine ou légale), les Dac sont des lieux où techniciens agricoles et économistes ruraux sont mobilisés à bon escient. En ce sens, il est destiné en priorité aux jeunes, aux rapatriés et aux émigrés désireux d’investir dans l’agriculture au Sénégal.

Ainsi, d’après les chiffres de l’Anida, le revenu annuel des bénéficiaires atteindrait en moyenne 860.000 francs CFA voire parfois 1.300.000 de francs CFA alors que le Salaire minimum agricole garanti (Smag) est de 31.711 francs CFA par mois, soit un salaire annuel de 380.532 francs CFA (580 euros). Ce gain en termes de revenus s’explique, en partie, grâce au prolongement de l’occupation des populations concernées sur toute l’année du fait de la pratique de l’irrigation avec la maîtrise de l’eau par des aménagements hydro-agricoles.
Procédures établies par l’Anida

La mise en place des Dac est basée sur un partenariat public-privé où l’État s’occupe des aménagements structurants ; les collectivités locales cèdent le foncier ; les acteurs privés se chargent de l’entretien des infrastructures au niveau des exploitations. En servant de lieux d’installation pour les porteurs de projets, les Dac sont considérés comme des outils de gestion et d’aménagement du territoire pour promouvoir le développement local. Mais, à petite échelle, ce sont les « fermes agricoles villageoises modernes » et les « petites fermes villageoises » dont la taille est comprise entre 5 et 15 hectares pour une production maraîchère de masse et de céréales locales. La mise en place de ces fermes et de ces Dac obéit à des procédures établies par l’Anida. Elle est censée reposer sur des principes de transparence et d’équité. C’est à la commune (rurale) désireuse de bénéficier des fermes du Prodac de faire la demande auprès de l’Anida qui fera ensuite une visite pour constater l’état du foncier. A ce moment, le Conseil municipal attribue la terre à l’Anida pour la sécuriser.
A la suite d’analyses pédologiques concluantes, des infrastructures d’irrigation sont alors réalisées soit à partir d’un fleuve s’il en existe sur le site, soit en installant des forages grâce au Pudc.
Après une concertation au niveau des villages concernés, l’Anida met en place un comité qui est chargé de sélectionner les bénéficiaires. Celui-ci est composé du sous-préfet qui le dirige, du maire et du comité d’appui au développement local, des chefs de village, des organisations de jeunes et de femmes, etc. L’éligibilité au projet est fonction de la taille de la ferme qui détermine le rayon d’action. Mais, d’autres paramètres tels que l’âge, le genre, les exploitations traditionnelles, etc. entrent en considération. Les bénéficiaires sélectionnés sont organisés en Groupements d’intérêt économique (Gie) qui sont, à leur tour, structurés en Unions de Gie. Les Groupements d’Entrepreneurs Agricoles (Gea) en appui et conseil dans les différents domaines de l’activité agricole mais aussi dans la production, la transformation, le conditionnement, les services agricoles, la commercialisation, etc. sont constitués pour contribuer à la réalisation des Dac.


L’Anida apporte les équipements nécessaires et les producteurs en deviennent responsables, en plus de leurs exploitations. Un conseiller agricole et un ingénieur agronome accompagnent les producteurs dans leurs activités. Le tout étant coordonné par le directeur de la Formation et de la Mise en valeur de l’Anida. Aujourd’hui, à ma connaissance, 12 des 14 régions du Sénégal ont leurs DAC ou en cours de réalisation. Le Dac de la région de Kaolack doit être réalisé dans les communes de Wack Ngouna et de Keur Maba Diakhou après l’affectation de 1.750 hectares de terres par les deux Conseils municipaux. Seules les régions de Saint-Louis et de Ziguinchor n’auraient pas encore leurs Dac.
En fin de compte, à l’instar des autres politiques agricoles, le Prodac s’inscrit dans la dynamique de libéralisation du secteur agricole. Ainsi, « le rôle de l’État se limite strictement à accompagner les bénéficiaires […] » en s’occupant des aménagements structurants, de l’accès au foncier et aux moyens logistiques, des infrastructures agricoles, des intrants agricoles, des fonds de roulement, etc. Toutefois, en se fixant comme objectif, entre autres, de lutter contre l’insécurité alimentaire, il paraît contradictoire de produire pour exporter alors que des poches de faim existent toujours à des moments de l’année sur certaines parties du territoire national. Ceci étant dit, cette stratégie peut être compréhensible dans la mesure où l’exportation permet à l’État d’encaisser des devises pour ensuite financer en retour ses politiques de développement. Par ailleurs, pour accroître la part du secteur primaire dans la formation du Pib, il faudrait inévitablement investir davantage dans la transformation des matières premières agricoles.
* Les intertitres sont de la rédaction
Par Sidy TOUNKARA
Docteur en Sociologie
CERTOP-CNRS UMR 
5044-Axe TERNOV 
Maison de la Recherche 
Bureau C358
Université Toulouse 2- Jean Jaurès 

Mail : tounkara@univ-tlse2.fr
tounkara_sidy@yahoo.fr


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