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Impact de la crise économique sur le circuit du transfert d'argent: des centaines de millions quittent le Nord Sénégal pour assister les migrants en l’Europe

La crise financière internationale a eu un impact sérieux sur les transferts d’argent des émigrés sénégalais. Dans les régions du nord du pays où le taux d’émigrants est très élevé, l’apport socio-économique des Sénégalais de la diaspora vivant en Europe semble de plus en plus perdre de sa splendeur, d’après les témoignages des familles, confirmés par les statistiques des systèmes de transferts d’argent. Non seulement les envois des fonds ont diminué, mais on assiste actuellement à un chemin inverse des flux financiers: l’argent quitte le Sénégal pour assister financièrement les migrants en l’Europe. Conséquences : des familles souffrent, des ménages volent en éclat et même les budgets des collectivités sont affectés.

Samedi 20 Juillet 2013 - 11:23

Impact de la crise économique sur le circuit du transfert d'argent: des centaines de millions quittent le Nord Sénégal pour assister les migrants en l’Europe
L’apport socio-économique des Sénégalais de la diaspora vivant en Europe semble de plus en plus perdre de sa splendeur. Un rapport du Fonds monétaire international (Fmi) laisse apparaître que 567 milliards de francs Cfa ont été envoyés au Sénégal par les émigrés confondus en 2010 contre 722 milliards à 660 milliards de francs CFA entre 2008 et 2009. Cette chute de plus en plus vertigineuse trouverait son origine dans la crise politico-financière qui continue de prévaloir sur l’échiquier international depuis l’année 2008. Dans les régions Nord du pays à fort taux d’émigration, à savoir Louga, Saint Louis, Matam, l’envoie de fonds a considérablement baissé comme en témoignent la plupart des familles d’émigrés rencontrées dans ces différentes localités.


L’envoi d’argent par les migrants se fait rare

A Saint-Louis, au Poste Western Union qui couvre le quartier de Guet Ndar, le régisseur du poste, Babacar Fall a confirmé une diminution considérable du transfert d’argent de l’Europe vers sa localité. Et pour illustrer son propos, M. Fall exhibe des statistiques qui montrent clairement qu’entre 2010 et 2011, les envois venant de l’extérieur tournaient entre 700 et 800 millions contrairement à ce qui a été enregistré pendant 2012 et 2013, où le système de transfert a reçu 200 à 250 millions. Soit une baisse de plus 400 millions.

Au niveau de la Poste de Matam, le constat n’a pas changé. Le receveur Western union et Ria a brandi des chiffres parlants. Début 2012 jusqu’en fin mars 2012, il a été noté que 332 millions sont rentrés à Matam venant d’Europe via western union. En revanche, pour la même période de cette année, c'est-à-dire début 2013 à fin mars, le chiffre a considérablement baissé et tourne autour des 59 millions. Soit une diminution de plus de la moitié, d’après les chiffres de la comptabilité du poste de Matam. A Pété, le régisseur Samba Mbaye aussi a confirmé que les mandats ont diminué de 30% entre 2011 et 2012. Idem pour la localité de Agnam. Trouvés sur place, les responsables de Ria et de Western union, en l’occurrence M. BA, ont déclaré que les sommes d’argent qui sont passées par leur système de transfert d’argent venant d’Europe ont connu une baisse durant ces deux dernières années par rapport aux années précédentes. Ce qu’a appuyé le président du conseil rural Souleymane Ba. Ce dernier déclare: «Avant les gens faisaient la queue à la poste pour récupérer leur mandat, maintenant on peut rester toute une journée sans voir une seule personne se pointer sur les lieux. Ce qui était très rare ici». Mais ce qui n’est plus rare, poursuit-il, «c’est de voir des familles envoyer de l’argent à leurs parents émigrés en Europe. Maintenant, le transfert d’argent a pris le chemin inverse».

Un phénomène nouveau : le transfert d’argent prend le chemin inverse
Cette situation inhabituelle qui consiste à envoyer de plus en plus d’argent à l’étranger peut paraître paradoxale si l’on sait que les fonds venaient pour la plupart du temps de l’Europe. Mais à bien des égards, cela peut se justifier, dans la mesure où la crise économique a conduit plusieurs émigrés au chômage. D’après les témoignages de plusieurs familles d’émigrés, confirmés par les responsables des systèmes de transfert d’argent, des centaines de millions ont été envoyées vers l’Europe à partir d’ici. A Saint-Louis comme à Matam, les familles d’émigrés rencontrées soutiennent que la majeure partie des émigrés se trouvent dans des difficultés. M. Dia, habitant de la ville de Matam et frère d’un émigré, explique: «Il m’arrive d’envoyer des sommes d’argent à mon frère à sa demande parce qu’il se trouve dans de difficultés». Mais, précise-t-il, «l’argent dont il s’agit, vient des économies qu’il avait réalisées pendant que les affaires marchaient en Europe». Ces témoignages sont confirmés par les systèmes de transfert d’argent. A Saint-Louis, dans le quartier de Guet-Ndar, le responsable du guichet de Western union Babacar Fall est on ne peut plus catégorique: «On envoie maintenant plus d’argent vers l’Europe que l’on en reçoive. Il y a trois années de cela, c’était le contraire. Aujourd’hui, mon premier client est une dame venue envoyer une somme de 150 000f à son mari qui se trouve en Espagne», révèle-t-il. Avant même qu’il ne termine deux clientes se sont présentées au poste pour envoyer de l’argent à des parents vivant en Europe. Interpellée sur ce nouveau type de transfet d’argent qui commence à prendre de l’ampleur, une d’entre elles déclare sans gêne: «C’est nous qui envoyons maintenant pour soutenir nos parents qui se trouvent dans des difficultés. Les choses ne sont plus comme avant en Europe, la crise est passée par là». Au Poste de Matam où les envois vers l’Europe étaient presque inexistants, on envoie maintenant des centaines de millions. Plus de 200 millions ont été envoyés vers l’Europe cette année à travers Western union et Money express, renseigne le Régisseur. Même constat à Pété, où les montants de transferts d’argent vers l’extérieur ont connu une hausse au niveau de la Poste et de Western Union.

La cote des migrants diminue, des ménages volent en éclat
Les migrants n’ont plus la cote au niveau de leurs localités d’origine. En tout cas, pour ce qui concerne les régions de Saint-Louis et Matam. Dans ces régions, les cotes des migrants appelées dans ces zones «Modou Modou» ont pris un sacré coup, contrairement aux temps des luxes insolents dans lequel ils baignaient une fois de retour. Conséquence : Les nombreux mariages avec les plus belles femmes des quartiers et les voitures de luxe deviennent très rares, confie la majeure partie des femmes, responsables et jeunes que nous avons interrogés dans ces différentes localités. Ils ajoutent que les gens ont démystifié l'Europe et les émigrés à cause de la situation difficile. Le Coordonnateur de la fédération des associations de Fouta, Omar Diack déclare qu’ «il y a des gens qui sont revenus tellement pauvres, qu’avec la honte, ils finissent par être déréglés. A Mery, Ibrahima Sow, frère d’émigré, raconte que les populations d’ici ne dépendent plus des émigrés. Les émigrés n'étaient plus en mesure d'envoyer les sommes d'argent comme ce fut avant. Ce qui a causé des crises au niveau des familles et l’instabilité des couples. Une des victimes Khadidiatou Tamboura, femme d’émigré que nous avons rencontrée à Agnam, raconte son calvaire : «Je suis restée trois ans sans que mon mari m’envoie un sou, pourtant nous avons trois enfants. J’ai décidé par abandonner mon mari, pourtant on a fait 8 ans de mariage, mais à l’impossible nul n’est tenu, si je restais, j’allais encore perdre ma dignité».

Le phénomène existe aussi à Saint-Louis au quartier Guet Ndar, Ndèye Codé Sène que nous avons trouvée dans sa petite chambre où elle dort avec ses 7 enfants, baigne dans le désespoir total. «Mon mari est parti par les pirogues, il y a 5 ans. Au début, il ne m’envoyait que 15 000 francs, maintenant plus rien. Il est en Espagne et cela fait 7 ans qu’il n’est pas venu. J’ai un problème très sérieux, j’ai 40 ans, je dois payer le loyer et je n’ai pas les moyens. Il y a des femmes qui se trouvent dans la même situation que moi, ici à Saint-Louis, et finissent par abdiquer. Certaines d’entre elles sont tombées enceintes, d’autres ont des enfants et leur ménage a volé en éclat. On risque de me sortir de chez moi, j’ai plus de 9 mois d’arriérés de loyer». Thiané Sène elle aussi, femme d’émigré, se trouve dans la même situation et déclare : «Actuellement je suis chez mes parents. Mon mari est parti en Espagne depuis 2008, mais depuis 3 ans il n’a pas envoyé un sou, il me dit que la vie est très chère et le travail devient de plus en plus rare. Je n’en peux plus».

Les budgets des collectivités locales affectés,
La baisse des envois d’argent par les migrants n'a pas simplement affecté les familles des émigrés. Elle a aussi impacté les budgets des différentes collectivités locales de Fouta. D'habitude ces communes qui avaient des budgets conséquents ont constaté une baisse considérable à cause de la crise financière qui a fortement réduit les envois d’argent des émigrés. Ce qui peut se comprendre, car ces derniers participent indirectement à l’augmentation du budget en ce sens que l’argent envoyé aux familles participe à payer les taxes et impôts entre autres, renseigne le secrétaire municipal de la Commune de Pété Alioune Hanne. Il ajoute que son budget a commencé à baisser depuis début de la crise en Europe. «Les familles ne paient presque plus l'impôt, le paiement des taxes a aussi considérablement diminué et le pouvoir d’achat a diminué. L’argent qu’elles recevaient de leurs parents qui se trouvent à l’étranger ne suffise plus». Pour illustrer son propos, le secrétaire municipal sort le registre et montre les statistiques. Il explique : En 2010- 2011, 90% des populations ont payé les taxes et impôts contrairement en 2012, où nous avons enregistré 80%, soit une baisse de 10%. Cette année, les choses vont de mal en pis. Les populations veulent payer mais elles n'en peuvent plus.

L’assistance financière qui venait des émigrés n’est plus comme avant. Conséquence, l'argent ne circule plus». Le président de la Communauté rurale de Agnam Souleymane Ba déclare que durant ces deux dernières années, sa communauté rurale est touchée par la crise en Europe. Car les fils du terroir n'envoient presque plus d’argent. A Goléya, le constat est le même. L’adjoint au maire déclare : «Avant la crise, nous n’avions aucun problème de budget puisque la majeure partie des réalisations que devrait faire la commune a été prises en charge par les émigrés. Que ça soit la construction de mosquée, de marché ou d’hôpital. Mais actuellement ce n’est plus le cas, non seulement notre budget a connu une baisse, mais on n’arrive plus à construire des infrastructures pour la Commune. La preuve, il y a une mosquée en construction qui peine à être achevée, faute d’argent. Malheureusement, les émigrés n’ont plus les moyens comme avant», se désole-t-il.

Jacques Ngor SARR (Envoyé Spécial)
Le Populaire


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