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Sénégal : la difficile situation des réfugiés mauritaniens, 33 ans après les événements de 1989

Lundi 11 Avril 2022

Le 9 avril 1989, un conflit intercommunautaire éclate à Diawara, zone frontalière entre le Sénégal et la Mauritanie. Environ 60.000 personnes avaient quitté la Mauritanie pour le Sénégal et le Mali, selon le HCR.

En 2021, la majorité d’entre eux vivent au Sénégal. Ce 9 avril 2022, 33 ans après ces événements, les plus de 14.000 réfugiés vivant au Sénégal, réclament toujours « justice et réparation » et exigent une « solution durable ».

« En principe, nous ne sommes pas des réfugiés. Nous sommes des déportés car on n'a pas fui le pays. On nous a trouvés dans nos maisons ou bureaux et amenés par la force au Sénégal en 1989. On n'est pas venu volontairement et on n'a pas fui. Il y avait un problème entre le Sénégal et la Mauritanie qui découlait d'un conflit entre un éleveur et un cultivateur », a confié leur porte-parole Mamadou Lamine Ba à PressAfrik.

« Nous demandons un retour organisé dans notre pays avec toutes les réparations et indemnisations durant les 33 ans que nous avons vécu au Sénégal, car beaucoup d'entre nous étaient des fonctionnaires. On a laissé nos terres, nos maisons et tous nos biens. C'est pourquoi nous demandons à être indemnisés avec tous nos droits », a insisté M. Ba, à la voix tremblante colère et de déception.

Une vie de misère

Ces familles réfugiées au Sénégal vivent dans des situations très difficiles depuis ces années. Déportés « contre leur gré », selon M. Ba, ces réfugiés réclament aussi leur droit à une nationalité, à un retour au bercail et le droit de leurs enfants à bénéficier de papiers qui leurs permettront d’étudier dans de bonnes conditions.

A en croire ce père de famille, face aux conditions de vie difficiles auxquelles ils font face au Sénégal, certains Mauritaniens avaient décidé de regagner leur pays d’origine à partir de mars 2008 sous l’égide de l’agence des Nations unies pour les réfugiés. Mais ce fut un retour pas totalement réussi. « Il y avait eu un retour organisé autrefois. Mais beaucoup parmi ces gens-là étaient devenus des apatrides dans leur propre pays. Ils ont dû retourner au Sénégal », a-t-il expliqué.

Parmi ces réfugiés, beaucoup sont nés, grandis au Sénégal et ont étudié ici, mais ils ne peuvent pas accéder au monde professionnel parce qu’ils n’ont pas de certificat de nationalité. Ils sont apatride. « Nous n’avons plus de mère patrie, nous n’avons rien », se désole-t-il.

Selon lui, le Sénégal a violé tous les textes. « On ne peut pas être ici pendant 33 ans sans papiers légaux ni de titre de voyage. On ne peut pas sortir du pays. On ne peut aller nulle part. Ceux-là qui ont des papiers n'arrivent pas à intégrer. Si un réfugié a des ennuis avec la justice, il est jugé comme un citoyen sénégalais. Mais pourquoi il ne peut pas participer au concours », s’est-il interrogé.

Mamadou Lamine Ba, a par ailleurs, fait savoir que ceux parmi eux qui ont obtenu des papiers sont victimes de stigmatisation. « Nos papiers (carte d'identité surtout) délivrés par le ministère de l'Intérieur ne sont pas reconnus. On ne peut pas envoyer ni retirer de l'argent parce qu’il est mentionné réfugié. Même pour payer un abonnement c’est impossible, alors que les textes ne disent pas cela », dit-il avec regret.

Le Sénégal a violé les textes

Mardi 05 avril 2022, le projet de loi n°21/2021 portant statut des réfugiés et des apatrides a été voté dans sa majorité par les députés sénégalais, à l’Assemblée nationale. Le ministre de la Justice, Malick Sall, a annoncé que le présent projet de loi qui abroge la loi n° 68-27 du 24 juillet 1968 portant statut de réfugiés modifiée par la loi n° 75-109 du 20 décembre 1975 vise à « apporter des améliorations à la condition des réfugiés et à mettre en place un système normatif et institutionnel, apte à assurer aux apatrides une protection efficace ».

Me Malick Sall a indiqué que le projet de loi apporte les innovations majeures suivantes : la mise en place d’un organisme administratif chargé d’assurer avec efficience la protection juridique et administrative des réfugiés et des apatrides, l’encadrement du statut des apatrides, la reconnaissance et l’aménagement d’un droit de recours contre les décisions prises en matière d’octroi du statut de réfugié et/ ou d’apatride, la consécration du droit au regroupement familial si l’un des membres de la famille a obtenu l’asile.

Lors des débats, les députés ont interpellé le Ministre sur la situation des réfugiés mauritaniens présents au Sénégal, notamment la possibilité pour eux de disposer de carte nationale d'identité ou de passeport sénégalais, ainsi que sur les dispositions qui sont prévues en cas d'afflux massif de réfugiés dans notre pays.

Sur un autre registre, l'attention du ministre de la Justice a été attirée sur la situation des enfants nés à l'étranger de parents sénégalais ou de l'un d'eux d'origine sénégalaise, qui éprouvent d'énormes difficultés à disposer de leur certificat de nationalité, particulièrement ceux qui portent un patronyme en partage avec les pays de la sous-région.

En guise de réponse, le ministre Garde des Sceaux a indiqué que la finalité de ce texte est de permettre à ces derniers de « pouvoir jouir quasiment des mêmes droits que les citoyens sénégalais ». Selon lui, l'engagement auquel le pays a souscrit, c'est de faire en sorte qu'il « n'y ait pas de réfugié ou d'apatride sur l'ensemble du territoire national ».

D’après Me Malick Sall, « l'Etat s'engage à prendre toutes les mesures nécessaires pour y parvenir et s'emploie à apporter toute l'assistance qui est due à tout être humain, surtout lorsqu'il s'agit de personne ayant été obligée d'abandonner les siens, pour des raisons indépendantes de sa volonté ».

Il a, dans ce sens, annoncé que toute personne ayant le statut de réfugié ou d'apatride a la « possibilité d'obtenir la nationalité sénégalaise, suivant les conditions déterminées par les lois et règlements en vigueur dans notre pays ». Sur ce point, le ministre de la Justice a informé que ses services « traitent des centaines de dossiers de naturalisation par mois, en rapport avec le Haut-Commissariat des Nations unies pour des réfugiés ».

Mais l’adoption de ce projet de loi ne semble pas rassurer le porte-parole des réfugiés. « Il n'y a que quelques paragraphes qui ont été modifiés. Cette loi existait déjà, et je ne pense pas que ça va changer quelque chose sur notre situation. Depuis le départ, toutes ces lois ont été violées dans un le silence assourdissant. Si on parle, on nous dit que nous sommes des politiciens. Or, Dieu seul sait la souffrance dans laquelle nous sommes », a-t-il laissé entendre.